Par Ahmed Assid *

Le Maroc a été classé premier au plan mondial en matière de contribution à la paix et à la sécurité internationales, au 43e rang pour les infrastructures routières et au 55e rang sur 169 pays dans l’indice des «bons pays» (Good Country Index). Ce sont là, tous, des indicateurs apparemment positifs. Par contre, il a été classé 100e au niveau mondial dans l’indice de la culture, et, plus récemment, seulement au 135e rang concernant la liberté de la presse et 122e sur 187 pays pour le niveau de PIB par habitant, selon le Forum de l’économie, des finances et des affaires de l’Organisation des Nations Unies, et 121e dans l’indice de développement humain sur 189 pays au moment où l’UNESCO a classé le Maroc parmi les 21 pires pays dans le domaine de l’enseignement et qu’en matière d’égalité et des droits des femmes, il a été classé 136e.

Que peut-on tirer de ces chiffres ?

Ce qu’ils signifient de prime abord c’est que nous réussissons sur le plan matériel et sécuritaire contre une détérioration pour ce qui est humain. c’est-à-dire que nous sommes en train de construire un pays avancé en bâtiments et en moyens techniques, mais qui souffre d’un retard au niveau de la valeur de l’Homme, que nous nous intéressons aux moyens sans la fin qu’est l’humain citoyen.

Est-il possible pour un pays qui jouit de la stabilité et de la paix, d’une politique sécuritaire vigoureuse et de certaines réalisations matérielles, de bâtir sa renaissance sur la base de la conscience dégradée d’un citoyen et de citoyens inactifs et peu productifs, que ce soit à cause de la culture dominante, la frustration, la grogne et le faible sentiment national résultant principalement de la pauvreté, de la marginalisation, du manque de libertés et de la domination d’une culture qui entrave le développement avec la propagation de la corruption ?

Le Maroc a franchi une étape importante dans sa renaissance matérielle, il n’y a aucun doute, si l’on compare entre hier et aujourd’hui, puisqu’il aspire aujourd’hui à devenir une puissance économique stratégique émergente dans la région. Mais il semble à travers les chiffres susmentionnés que le développement des infrastructures sans les structures mentales est une impasse, en ce sens qu’il n’a jamais été prouvé qu’un pays était sorti du sous-développement et passé vers le progrès et l’excellence par la seule construction matérielle, car les véritables bases de la renaissance reposent d’abord sur une bonne éducation. En ce sens qu’il n’y a pas de renaissance sans une conscience publique avancée qui s’inscrit dans la construction nationale, et sans un comportement civique qui corresponde au développement technique de l’Etat et de la société.

Cette situation peut être illustrée par ce qui se passe dans les stades de football. L’État a pu construire d’excellents stades aux normes internationales en termes d’ingénierie, de revêtement et autres, mais le public qui s’y rend se livre à des actes de vandalisme, qui ne sont pas au niveau de la construction avancée, de même que les ordures que le public laisse derrière lui indiquent que les citoyens ne veillent pas à préserver les établissements de l’État et de l’espace public. Ce qui illustre une tendance vindicative contre les symboles de l’État lui-même par des actes de sabotage, lesquels reflètent le grand mécontentement contre la vulnérabilité et l’oppression sociale.

Si l’approche sécuritaire de l’État a permis jusqu’à présent d’assurer la stabilité et de lutter contre le terrorisme, elle n’a pas, en revanche, été associée à des efforts parallèles dans d’autres secteurs qui souffrent d’un grand relâchement avec la propagation de la bureaucratie et de la corruption.

Ce qui a conduit à l’échec de la régionalisation avancée, de l’initiative humaine, du développement du monde rural, du programme d’urgence et de tous les projets que proclame l’État et qui ne peuvent aboutir sans l’implication du facteur humain de manière consciente dans l’ensemble du projet national.

Cette question n’est pas inconnue des élites et des responsables marocains.Toutes les études, documents et rapports que l’État marocain a accumulés, y compris le rapport du cinquantenaire, le rapport sur le modèle de développement et les rapports du Conseil économique et social, ont relevé la grande faiblesse de notre pays en termes d’éducation, d’encadrement citoyen, de culture du travail et de production, cependant les mesures pratiques proposées n’ont jamais été mises en œuvre et menées à bien pour éradiquer le problème à sa racine.

Si l’obstacle susmentionné ainsi que d’autres facteurs tels que le monopole du pouvoir et de la richesse et celui des valeurs ont contribué à l’échec des projets de développement au Maroc, on s’attend à ce qu’il se traduise dans les prochaines années par un affrontement grave entre la société et l’autorité, à cause du retrait progressif des médiateurs politiques et civils qui ont été affaiblis, et du déclin du rôle des élites qui encadrent, agissent et produisent des idées. Plus encore, la dynamique de la société, elle-même, qui pourrait réaliser un certain équilibre face à l’autoritarisme de l’État, est passée au virtuel et au numérique et s’est éloignée de la réalité concrète et agissante. De plus, tous les facteurs négatifs de la société et ses tares morales se sont trouvés, à leur tour, sur les réseaux sociaux pour contribuer à la consécration des conditions du sous-développement général.

Face à cette situation désolante, il est difficile de parler de la volonté des responsables de réhabiliter la société et de sortir le pays de la situation dans laquelle il se trouve.

Le discours politique est riche en promesses et faible et insignifiant pour ce qui est de son efficacité pratique. Car, il n’est pas possible de ne pas s’appuyer sur les forces sociales et les élites concernées, qui devront réfléchir attentivement à une formule par laquelle elles pourront oeuvrer à modifier les rapports de force en faveur du changement démocratique, qui parte de l’individu citoyen et aboutisse aux institutions, aux lois et à la construction véritable

* Ahmed Assid est intellectuel Amazigh, militant des droits de l’homme et universitaire.

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