Édito – Sahara / Cinéma : Que faire face à la bêtise humaine ?

Par Ali Bouzerda


Jacques Brel disait avec perspicacité : « La bêtise, c’est de la paresse… une graisse autour du cœur, une graisse autour du cerveau. Je crois que c’est ça… ». Cette sagesse risque malheureusement de s’appliquer à la « bêtise » du documentaire cinématographique “Zawaya Al-Sahraa, Zawaya Al-Watan” réalisé par l’artiste marocaine Majida Benkirane, qui a provoqué une tempête de colère et d’indignation chez la tribu des Reguibat à Dakhla et ailleurs…

Ce documentaire sur les confréries religieuses au Sahara – et en filigrane leur rôle politique -, est le fruit d’un travail d’un an dirigé par Mme Benkirane, une actrice connue du public marocain mais novice en matière de réalisation cinématographique.

Avant toute chose, il faut reconnaître que, malgré de nombreuses difficultés, la réalisation du documentaire et sa projection le 26 décembre à Laâyoune, lors d’un festival de cinéma, est une initiative louable et ne peut-être qu’applaudie, mais malheureusement comme dit le dicton : » جات تكحل ليها عينيها وعورتها » (Elle voulait lui mettre du khôl sur les paupières des yeux, mais elle lui a crevé un œil).

Et pour cause, un soi-disant universitaire historien a carrément mis les pieds dans le plat en déclarant dans « un témoignage d’expert » que le chef spirituel des Reguibat était « stérile ». En d’autres termes : « une insulte » à la mémoire du Cheikh Sidi Ahmed Reguibi, à sa famille et à ses descendants.

Flash-back – Dans une vidéo de 35 minutes, mise en ligne sur YouTube, intervenaient des hommes d’un âge certain, – dont certains se distinguent par leurs belles tenues du désert aux allures de notables – et une autre d’une dizaine de minutes où une femme en melhfa vert olive (tenue féminine des habitants du Sahara marocain) exprime devant ses pairs masculins son indignation. En fait, une assemblée tribale a été convoquée illico presto pour prendre position contre ce que les Reguibat considèrent « un blasphème » à leur chef spirituel et « une grave atteinte à leur honneur », et d’ajouter : « il faut que justice soit faite… ». Un autre rappelle l’assemblée qu’un « vrai homme, c’est celui qui défend son honneur ».

La messe est ainsi dite, car ce message rappelle au petit peuple le dicton populaire : « Un vrai homme se sacrifie pour deux choses : l’honneur de sa famille et sa patrie ».

Ceux qui connaissent l’histoire du Sahara, la notion d’honneur et le poids des mots, se rendront compte rapidement que ces propos étaient jadis annonciateurs d’un appel à la sédition…

Dans un enregistrement audio partagé, ce samedi 31 décembre sur WhatsApp, un cheikh indigné a averti ses auditeurs que : « Reguibat est une ligne rouge à ne pas dépasser… nous sommes des citoyens marocains à part entière et non des citoyens de seconde zone… ».

Dans la langue arabe il y a un proverbe qui attire l’attention des hommes sur le danger de la sédition, en ces termes : الفتنة نائمة لعن الله موقدها (La sédition dort, malheur à celui qui la réveille !)

Lors de son intervention durant ce conclave de Dakhla, sur un ton peu conciliant, un Reguibi, avec sa large draaiya (robe) qui ressemble à celle des hommes bleus prêts à l’affrontement, n’a pas hésité à faire allusion à « la théorie du complot » dont a été « victime », dit-il, sa tribu et ses ancêtres. Il s’est interrogé devant un auditoire constitué de dizaines d’hommes, sur « comment » les autorités concernées auraient-elles permis ce grave « préjudice » à l’égard du fondateur de la confrérie des Reguibat, Cheikh Sidi Ahmed Reguibi, dont le tombeau se trouve à Smara, capitale spirituelle du Sahara.

Pour rappel, ce Saint marabout serait né en 999 de l’Hégire (1590) et s’était éteint à l’âge de 75 ans.

Selon l’écrivain Britannique Tony Hodges*, Cheikh Sidi Ahmed Reguibi serait descendu de la capitale spirituelle de l’Empire chérifien, Fès vers le Sahara durant un long voyage à travers la vallée du Draa.

Et selon des recherches minutieusement documentées effectuées par cet universitaire sur l’histoire du Sahara, le chef spirituel des Reguibat s’est marié avec Kaouria mint Mohammed, de la tribu Sellam, une fraction de la tribu d’Ahel Brahim ou Daoud. Cette union a donné naissance à trois garçons : Ali, Ammar et Qacem.

Et toujours en abordant l’histoire de la tribu des Reguibat, Tony Hodges souligne que c’est « la plus grande tribu au Sahara » qui autrefois était constituée de “nomades” voyageant à travers de larges espaces de la vallée du Draa à Saquiat Hamra, au massif Zemmour, au sud-ouest de l’Algérie, au nord de la Mauritanie jusqu’à une portion du nord-ouest du Mali.

À cette époque, les nomades se déplaçaient avec chameaux et bêtes, en toute liberté dans cet espace géographique à la recherche des points d’eau et des pâturages. Les puissances coloniales européennes, notamment françaises et espagnoles, n’avaient pas encore établi de frontières entre les pays africains après un partage à la hache des terres du riche continent, tel un gros gâteau sur lequel une bande de voleurs a mis la main sans scrupules.

Laissons les nomades et leurs chameaux du passé et revenons à nos moutons du temps présent.

Alerté par les protestations et l’interruption de la projection de ce documentaire tant attendu, le ministère de la Culture a eu le réflexe de prendre rapidement la décision qui s’impose, en de pareilles circonstances, en faisant tomber deux têtes au Centre Cinématographique Marocain (CCM). Ainsi on a mis un terme à toute possibilité d’“instrumentalisation politicienne” à l’intérieur ou à l’extérieur du Maroc.

Une première dans l’histoire des rouages de la bureaucratie au Maroc, parfois lents et tortueux.

Par ailleurs, le CCM a décidé de suspendre le visa d’exploitation de ce documentaire controversé et Mme Benkirane a semble-t-il été obligée de présenter « ses excuses » aux personnes concernées.

Interrogé par Article19.ma, Driss Mrini, producteur de ce film et vétéran cinéaste marocain a affirmé que sa mission « s’est limité à la logistique » ni plus ni moins. Selon une autre source, la réalisatrice du documentaire aurait supervisé la production de A à Z et elle aurait eu son dernier mot sur « le contenu texte comme le montage des images et des sonores ».

Dans un Tweet, Mme Benkirane a rejeté la responsabilité dans ce malheureux incident sur « toutes les parties impliquées dans la production », et affirme que son rôle s’est limité uniquement à l’aspect « artistique et technique » (sic).

[وأن التقصير في التدقيق في هذه المسألة كان من المفروض أن تتحمل مسؤوليته جميع الاطراف المتدخلة في إنجاز هذا العمل باعتبار مسؤوليتي تقتصر على الجانب الفني والتقني فقط .]

La polémique est ouverte…

Mais tout ce gâchis n’aurait-il pas été évité avec un effort de recherches historiques approfondies et de travail méticuleux… ou « juste du bon sens », comme dirait l’autre.

Un fait incontestable dans ce scandale : la paresse intellectuelle, pour ne pas dire l’ignorance des détails significatifs de l’histoire de la confrérie des Reguibat et de la lutte de ses guerriers contre le colonialisme espagnol et français, ainsi que leur solidarité indéfectible dans la défense de la souveraineté de l’Empire chérifien.

« C’est l’ignorance, et non la connaissance, qui dresse les hommes, les uns contre les autres », disait le défunt SG de l’ONU Kofi Annan.

Mutatis mutandis

Dans le domaine du cinéma comme celui du journalisme, ces dernières années on a assisté à l’apparition de hordes d’énergumènes qui ont envahi les domaines de la culture et du savoir pour des buts lucratifs et parfois pour le prestige et le pouvoir. Ainsi, on a soudainement découvert, à titre d’exemple, un agent de change devenir acteur devenir par hasard réalisateur. Ce Casablancais n’a nullement honte du plagiat et ne s’en cache pas. Un autre comédien de son état, s’est converti dans la restauration des tanjias marrakechia, avant d’accéder au statut de réalisateur attitré. Et ce ne sont pas des anecdotes…

Et qui dit que “l’ascenseur social” n’existe pas dans ce beau pays ?

*Tony Hodges – Historical Dictionary of Western Sahara – The Scarecrow Press, Inc. London 1982

Article19.ma