Par Ali Bouzerda


La mer fait divaguer les vagues, les pensées et les voiliers : la tête elle aussi divague et les routes, qui hier, étaient là, aujourd’hui n’y sont pas, disait un proverbe italien.

Ça se passait lors du siècle dernier… Je me rappelle bien l’époque du tristement célèbre Driss Basri (super-ministre de l’Information et de l’Intérieur), quand la Radiodiffusion télévision marocaine (RTM) annonçait chaque soir aux téléspectateurs marocains les prix « incroyables » des produits de première nécessité y compris les prix des tomates, lentilles, viandes, etc…

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À cette époque, il n’y avait que la RTM, la seule « boule de cristal » qui permettait de voir ce qui se passait chez nous et ailleurs. Bien évidemment, les prix qu’elle affichait – – sur instruction de Basri – – étaient ceux du marché de gros et n’avaient rien à voir avec la vérité des prix pratiqués, notamment, dans les marchés populaires.

À cette époque, il n’y avait ni Morocco Mall, ni Marjane, ni Carrefour, ni Acima, ni BIM et ni Label Vie… Et ironie du destin, c’était « la belle vie » malgré tout, car le citoyen n’était pas obligé de payer chaque fois 20% de TVA sur ses achats dans les supermarchés qui, depuis, poussent chaque année comme des champignons.

Et mine de rien, à ce rythme, les petits commerces des quartiers risquent de disparaître avec le temps, surtout à cause de la concurrence de ces supermarkets, un produit pure d’un libéralisme sauvage où seuls les plus riches peuvent survivre.

Bref, les gens, à cette époque des années quatre-vingt et quatre-vingt dix, s’interrogeaient si la RTM avait un magasin spécial au coin de la rue El Brihi à Rabat où ils pourraient éventuellement faire leurs courses « pas chères », identiques aux prix affichés chaque soir, après les principaux évènements du JT de 20h00, sur leur tube cathodique en couleur… alors que, bien entendu, le lendemain, leur quotidien était plutôt en « noir et blanc ».

Tout ça pour vous dire que M. Mustapha Baitas, « éminence grise », dit-on, de Ssi Akhannouch, affirme avec une conviction certaine, que le Maroc est « le seul pays » qui dépense l’équivalent de $500 millions pour le soutien du secteur du transport, tous genres confondus.

Et d’ajouter, lors d’un point de presse hebdomadaire, jeudi 17 novembre 2022, que ce « soutien financier-là » aurait contribué « à la stabilisation » des prix des marchandises et des produits alimentaires au Maroc.

Génial, n’est-ce pas?

Les Marocains doivent-ils être reconnaissants et la fermer pour de bon, eux qui ont contribué aux caisses de l’État avec pas moins de 33 millards DH ($3,5 milliards) à fin octobre 2022, soit une augmentation des recettes fiscales de 18,7% par rapport à la même période de l’année dernière (chiffres du ministère des Finances). Un exploit, qui, malgré la crise, n’a pas attiré l’attention de M. Baitas, semble-t-il ?

En fait, on se demande de quels produits et marchandises parle le speaker du gouvernement?

Back to the future. On se demande si le gouvernement Akhannouch aurait par hasard des supermarchés spéciaux devant lesquels les petites gens pourraient faire la queue afin de bénéficier de prix exceptionnels?

Dans ce cas de figure, le porte-parole du gouvernement ne parle, en fait, que de la partie pleine du verre… mais cette vision des choses ne reflète pas la réalité sur le terrain malheureusement.

Et pour ne pas être injuste, il parle aussi des 10.623 points de contrôle « des prix et la qualité produits et marchandises en 2022 ». Un travail de routine classique et une goutte d’eau dans un océan… mais ce n’est pas le sujet qui préoccupe les citoyens, au jour le jour.

En fait, il suffit de sortir de la tour d’ivoire et de faire un petit tour à pied, pas loin de la Primature, dans les différents marchés de la ville de Rabat – – par exemple à Akkari – – , pour découvrir que les prix de nombreux produits de première nécessité, et non ceux de luxe, sont en nette fluctuation chaque semaine, loin de cette approche théorique de « stabilité des prix ».

En toute logique, comment les prix peuvent-ils rester stables ?

Au moment où on s’attendait à la pluie qui pourrait éteindre « les flammes » de la cherté de la vie; une flambée des prix des carburants a été déclenchée poussée par la hausse des prix des carburants.

Non, ce n’est pas la faute à Voltaire*, cette fois-ci.

Il y a un ras-le-bol en réécoutant la chanson « la crise ukrainienne et son impact… ». D’ailleurs, le disque est déjà rayé… Messieurs, il faut trouver autre chose!

Ssi Akhannouch et son conseiller ont beau parler de « soutien », « aide », « solidarité », « budget social », « patience », « nous sommes sur la bonne voie » et toute la réthorique en vogue relayée par certains médias, la solution : pour être solidaire, il faut baisser les prix des carburants vers un seuil tolérable pour les consommateurs et les commerçants.

N’est-il pas temps de prendre une décision solidaire en procédant à une réduction substantielle des taxes et bien entendu des « fameuses » marges de bénéfice des importateurs et distributeurs de produits pétroliers sur le marché national ?

Que représente les cinq milliards de dirhams ($500 millions) de soutien, dont nous parle M. Baitas par rapport aux marges bénéficiaires des sept compagnies de distribution au Maroc ?

Et juste par curiosité, par les temps qui courent, on aimerait bien avoir une idée du montant faramineux de ces bénéfices, notamment, depuis 2015, date de la libéralisation du marché des produits pétroliers au Maroc ?

Bob Dylan nous rappelle dans son immortelle chanson : « For the times, they are a-changin » : « Les temps sont en train de changer… gardez les yeux grands ouverts… »

In fine, il faut être vigilant, la langue de bois en cours provoque des maux de tête… À l’ère d’Internet, il serait absurde de cacher le soleil avec un tamis et moins encore avec des mots…

Pour la majorité d’une population, patiente et silencieuse, « la patience a bien des limites » (للصبر حدود), comme disait la diva de la chanson arabe, Oum Kalthoum…

À bon entendeur salut!

* C’est la chanson que fredonnait Gavroche dans l’œuvre + Les misérables+ de Victor Hugo:

« Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à Rousseau. »

Article19.ma