Par Ali Bouzerda


Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres, disait le philosophe italien Antonio Gramsci.

Et pour cause, au Maroc, nous assistons depuis quelques années à une rupture avec les valeurs traditionnelles d’un journalisme engagé et citoyen. Il a été supplanté par les tenants d’une rhétorique populiste où l’égocentrisme, l’intrigue et la médisance ont été érigés en système de valeurs, devenu le symbole de réussite et de succès.

Certains attribuent cet état des choses aux bouleversements technologiques, notamment l’influence envahissante de l’Internet et des réseaux sociaux, d’autres prétendent que le phénomène est dû aux bouleversements socio-culturels à travers les différents pays de la planète.

Mais à dire vrai, le phénomène « des monstres » dont parle Gramsci dans ses « Cahiers de prison » est bien antérieur à la révolution des technologies. Il s’agit de l’élément humain.

Et pour appeler un chat un chat, de nombreux journalistes professionnels marocains ont été scandalisés de voir le gouvernement Akhannouch se mêler des problèmes de gestion interne du Conseil national de la presse (CNP).

Il faut rappeler qu’en 2018, après l’élection des 14 membres journalistes sur un total de 21 membres, le CNP a vu le jour pour la première fois à Rabat. Et c’était un grand jour, mais on allait vite déchanté.

Pourtant, crée dans un esprit d’autorégulation de la profession, tant sur le plan décisionnel que financier, le CNP avait pour mission de veiller au respect des règles déontologiques et s’occuper de ses oignons en toute « indépendance », sans aucune intervention externe.

En parlant d’indépendance, le CNP est censé en outre incarner un corps de professionnels qui représente effectivement un contre-pouvoir – – le quatrième pouvoir comme on le décrit en général – – et non une institution « assujettie » à d’autres pouvoirs.

En d’autres termes, c’est une question de principe, de respect de la profession et aussi une question d’image du Maroc.

Cette longue introduction nous mène à l’événement que vient de créer le chef de gouvernement, M. Aziz Akhannouch en faisant adopter, ce jeudi 29 septembre 2022, un décret de loi – dévoilé au public à la dernière minute et sorti comme un pigeon du chapeau d’un magicien – – portant prorogation d’une période de six mois, le mandat des membres de ce prestigieux Conseil, afin, dit-on, « de pouvoir préparer les élections du prochain mandat » dans de bonnes conditions, puisque ses dirigeants ont « oublié » de le faire à temps.

Curieux prétexte, car le ministre de la Culture et de la Communication Mehdi Bensaïd a été saisi trois mois à l’avance par un membre de la Fédération des éditeurs, rappelle Noureddine Miftah. Ce dernier est membre du CNP et de la Fédération.

À noter, le texte de loi en question va bientôt passer devant le Parlement comme une lettre à la poste, car des manœuvres en amont ont déjà préparé le terrain.

En parlant du pigeon du magicien, on se demande qui était « le pigeon » dans cette triste histoire qui rappelle les « temps sauvages » qu’on pensait révolus ?

Éclairage : avec un budget estimé entre 25 et 40 millions de dirhams, le CNP est piloté depuis 4 ans, par deux messieurs d’un âge certain. Le premier connu pour « ses tergiversations », affirment ses anciens camarades, tandis que le second n’est que l’assistant du premier. Et les deux constituent « un tandem de choc » prêt à affronter une division de blindés si « ses privilèges » sont remis en cause, ajoutent les mêmes sources.

Par ailleurs, en 2018, on nous a promis qu’à mi-mandat, une journaliste professionnelle prendrait la tête de ce Conseil tant convoité. En d’autres termes, « une alternance » et une égalité des chances homme / femme. Les femmes journalistes attendent toujours leur tour. Il ne faut pas désespérer, un jour Insha’Allah ?

Un bref rappel pour les non-initiés : les deux chefs, qui portent en outre des casquettes politiques qu’on décrit comme des « machinistes » d’un théâtre, se sont relayés pendant 25 ans à la tête du Syndicat national de la presse marocaine (SNPM). Il l’ont dirigé d’une main de fer, affirment nombreux témoins qui les ont côtoyés. Et cela sans parler du népotisme et du clientélisme…

Cela rappelle les techniques de gestion à la nord-coréenne ou plutôt le style russe du binôme Poutine / Medvedev.

Et attention, ceux qui osent élever la voix sont immédiatement mis sur la touche et accusés de tous les maux de la terre. Des représailles peuvent être déclenchées impliquant souvent des tracasseries administratives pour l’obtention de la carte de presse, et de celle de l’ONCF qui permet aux journalistes de voyager gratuitement.

Revenons à nos moutons afin de signaler que l’Exécutif peut trouver toutes les excuses qu’il veut afin de justifier sa décision mais malheureusement M. Akhannouch a créé un précédent grave. Son cabinet a adopté un texte de loi relatif à une profession où des gens adultes et vaccinés – – même contre le Covid-19 – – sont censés régler leurs problèmes en interne et non d’appeler au secours des étrangers à la profession.

On peut chuchoter à l’oreille du chef de gouvernement en lui disant : le recours par les protagonistes à une commission composée de juges indépendants aurait été la solution idéale, et ce, sans insulter l’intelligence de qui que soit.

Jusqu’à présent on ne comprend pas pourquoi les dirigeants du CNP n’ont pas pris l’initiative d’organiser les élections à temps? Une énigme !

En fait, ces politiciens connaissaient au bout des doigts les textes qui régissent leur organisme y compris « le timing » des élections. N’est-ce pas eux qui ont préparé discrètement ces textes controversés avec le tristement célèbre ministre PJDiste de l’époque Mustapha Khalfi ?

Le porte-parole du gouvernement M. Baitas a évité d’aborder cette question embarrassante de « timing » et a tenu à convaincre son auditoire, lors d’une conférence de presse, qu’il fallait d’urgence « éviter un vide juridique et constitutionnel ». Circulez, il n’y a rien à voir ni à dire.

L’opinion publique qui suit cette véritable saga, se demande que « faisaient les dirigeants du CNP pendant un mandat de 4 longues années ? »

Un détail de taille, depuis leur arrivée à la tête du CNP quel bilan peuvent-ils présenter aux journalistes? Peu de choses.

Toutefois, il faut rendre à César ce qui est à César car ils s’occupaient aussi de quelques formations de jeunes journalistes afin de justifier, entre autres, les dépenses de ce prestigieux organisme…

Rappelons au passage que César n’était pas « un démocrate », loin de là.

À mon humble avis, M. Akhannouch aurait dû être plus généreux et accorder « un mandat à vie » à ces deux chefs de toujours afin d’éviter « la fitna » dans le secteur des médias. Que Dieu nous en préserve!

In fine, on se demande si « tout est perdu quand le mal sert d’exemple et le bien de dérision », comme disait un philosophe grec?

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