Par Jamal El Mouhafid


Le gouvernement a imputé à la fois aux représentants de la catégorie des journalistes et des éditeurs, qui sont des membres élus du Conseil national de la presse (CNP), la responsabilité du report des élections pour le renouvellement des membres. A cet effet, le gouvernement a approuvé, lors de son conseil hebdomadaire du jeudi 29 septembre, un projet de décret-loi en vue de proroger de six mois le mandat du conseil, qui devait expirer normalement le 4 octobre 2022.

L’objectif de ce projet – comme l’a précisé le porte-parole de l’exécutif lors d’un point de presse à l’issue des travaux du conseil de gouvernement – est de « permettre audit conseil d’exercer de manière normale les missions qui lui sont confiées en vertu du code de la presse et de l’édition et des textes pris pour son application », notamment en ce qui concerne l’octroi de la carte professionnelle de presse et les autres missions relatives à la préservation des principes sur lesquels est basé l’éthique de la profession, y compris le respect de son code de déontologie et des textes règlementant la pratique de la profession, ainsi que l’évaluation des acquis réalisés sur la base des missions confiées au CNP, en tant qu’organe d’autorégulation de la profession.

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Par conséquent, les membres du CNP et ses organes exerçant à la date de la publication du décret-loi au Bulletin officiel continueront d’exercer leurs missions prévues par la loi portant création du Conseil, composé de 21 membres, dont 14 sont élus, 7 représentant la catégorie des journalistes professionnels et 7 la catégorie des éditeurs de journaux.

Quant aux autres 7 membres du CNP, ils représentent le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, le Conseil national des droits de l’Homme, le Conseil national des langues et de la culture marocaines, l’Association des barreaux des avocats au Maroc, l’Union des écrivains du Maroc, et un journaliste honoraire nommé par le Syndicat des journalistes le plus représentatif ainsi qu’un ancien éditeur désigné par l’Association des éditeurs la plus représentative, et un représentant du gouvernement chargé de la coordination entre le Conseil et l’administration.

Des interrogations légitimes

Quels que soient les avis sur le travail accompli par le Conseil et la controverse portant sur ses résultats au cours de ce premier mandat, les interrogations soulevées par les acteurs de la presse et des médias, lesquelles oscillent entre positives et négatives, demeurent légitimes, notamment celles relatives à la réponse apportées par le Conseil aux attentes du corps journalistique et sa capacité à accomplir les missions qui lui sont confiées en matière de moralisation, d’arbitrage et de médiation dans les litiges entre professionnels ou entre ceux-ci et des tiers, ses avis sur les projets de lois et de décrets relatifs à la profession ou à son exercice, et ses larges prorogatives à soumettre des propositions visant à promouvoir le secteur de la presse, de l’édition et de la formation et préparer des études relatives aux plans de mise à niveau du secteur, conformément à l’article 28 de la Constitution, qui prévoit l’organisation du secteur de la presse de manière indépendante et sur des bases démocratiques ainsi que la détermination des règles juridiques et déontologiques.

Lancer un large dialogue

Toutefois, l’évaluation de l’expérience du CNP doit tenir compte de l’environnement général médiatique, politique et social dans lequel il évolue, en ce sens que la presse ne peut s’exercer que dans une atmosphère de liberté qui est le poumon par lequel respire la profession, et que toutes les catégories des professionnels dépassent les enchères et intérêts personnels en vue de relever les différents défis qu’impose la nature de la phase délicate que traverse le paysage de la presse et des médias.

L’autorégulation de la presse est un acquis pour la profession, fruit d’un processus historique et de lutte, après l’expérience de l’« Autorité nationale indépendante de la déontologie de la presse et la liberté d’expression » à l’initiative du Syndicat nationale de la presse marocaine en 2002 . La décision de proroger le mandat du CNP devrait constituer l’occasion d’ouvrir un large débat auquel contribueront les professionnels et ceux qui sont préoccupés par les questions de la liberté de la presse et d’expression, afin d’évaluer avec sérieux et responsabilité les points positifs et négatifs que cette expérience a accumulés, selon une vision prospective et responsable qui prend en compte les transformations du corps journalistique et des mutations du paysage médiatique national et international.

Il faut aussi lancer un dialogue pour revoir, non seulement les textes de la loi et les règlements du CNP, mais les lois relatives à la presse et l’édition, au journaliste professionnel, et le code pénal, notamment en ce qui concerne la liberté d’expression, en cherchant de manière collective à faire du Conseil un mécanisme efficace d’autorégulation, et faire face systématiquement à tous les abus qui affectent les journalistes dans l’exercice de leur mission professionnelle, et d’en faire une véritable autorité de référence, à laquelle recourent toutes les catégories de journalistes pour les protéger de tous les atteintes qui pourraient les viser, améliorer l’exercice journalistique et lutter contre les intrus dans la profession, devenue aujourd’hui, la profession des sans profession.

Le pari de la crédibilité

Cependant, ceci nécessite la réalisation de plusieurs conditions, dont celle d’œuvrer à gagner le pari de la crédibilité, avec l’attachement du Conseil à exercer toutes ses prérogatives, dans un environnement professionnel sain qui préserve la dignité des journalistes, consolide les valeurs et principes d’éthique professionnelle dans le cadre d’un engagement volontaire à ces principes par conviction et non pas seulement à travers la loi, afin que la déontologie ne soit pas utilisée pour réaliser des objectifs professionnels.

Toutefois, de manière générale, on constate que les médias n’ont pas toujours suivi le rythme des temps politiques et sociaux, et que la majorité des acteurs n’ont pas compris les répercussions négatives de ne pas prêter attention au rôle de la presse, comme c’est le cas dans les pays de vulnérabilité démocratique qui les utilisent pour la propagande. Alors que les médias restent présents, en ce sens qu’ils constituent le principal outil de formation et d’orientation de l’opinion publique, surtout lorsque les institutions de médiation telles que les formations politiques, les organisations syndicales et la société civile perdent leur crédibilité. Ce qui exige de prendre des initiatives efficaces pour animer le débat public, renforcer la place et les fonctions des médias au niveau national et local, et consolider leur rôle de dispositif d’alerte, d’outil de vigilance et de contrôle sociétal sur la base de principes clairs garantissant l’indépendance, la liberté et la responsabilité qui, en fin de compte, conduit à « la presse de la vérité » pour éclairer l’opinion publique.

Jamal El Mohafid est un vétéran journaliste et ancien Directeur de l’information à la MAP

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