Par Jamal El Mouhafid


Quels sont les moyens à même de surmonter le cliché négatif sur les cafés considérés comme étant un espace de perte de temps, de commérages sociaux, de mots croisés et encore d’autres choses ? Comment serait-il possible de créer un acte intellectuel, culturel et littéraire dans les cafés ? Autant de questions que se posent les acteurs culturels au Maroc et avec eux les créateurs des cafés culturels et littéraires depuis la fin du dernier siècle.

Si de nombreux cafés au niveau international ont été associés aux noms de penseurs, d’écrivains et d’hommes politiques, comme Naguib Mahfouz en Egypte (Café Rich et El-Fishaoui au Caire), Jean-Paul Sartre en France (Café de Fleur à Paris), et Franz Kafka en République tchèque (Café le Montmartre à Prague), le Maroc n’a pas dérogé à cette règle, en e sens que nombre d’intellectuels, d’hommes politiques et d’artistes fréquentaient certains cafés (Café Balima en face du siège du Parlement à Rabat, et La Comédie au centre de Casablanca).

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Mû par la volonté de sortir l’acte culturel des salles fermées, de changer l’image négative collée aux cafés traditionnels, et de chercher aussi à briser l’élitisme de la culture, on assiste depuis les deux dernières décennies à des initiatives de transformation de certains cafés en des espaces culturels et littéraires, afin de combler le déficit des institutions culturelles et de rapprocher de la population les diverses formes de la littérature, de l’art et de la politique.

Élargir la base de la consommation culturelle

En 2015, le « réseau des cafés culturels », qui ne comprenait au départ que 5 cafés à Rabat, a été constitué et compte aujourd’hui environ 40 cafés culturels et littéraires dans différentes villes et régions, ce qui représente un « saut qualitatif », comme l’a souligné à Asharq Al Awsat le président du réseau, Noureddine Akchani, expliquant que le réseau organise plusieurs activités, notamment des rencontres avec des penseurs, des écrivains et des artistes, ainsi que des lectures et des signatures de nouveaux livres en plus de la publication d’écrits et de romans.

L’entrée de la culture, de la littérature et de l’art dans les espaces des cafés, ajoute-t-il, « se distingue par l’interaction avec un public, dont la majorité n’est pas habituée à fréquenter les bibliothèques, les maisons de la culture et les théâtres, ce qui signifie faire sortir la culture et la littérature de l’espace des murs de ces institutions et les rapprocher du simple citoyen ordinaire et des différentes couches. Les cafés littéraires visent à combler le manque des institutions culturelles, à sortir l’acte culturel du cercle des espaces fermés, à briser l’élitisme de la culture en en faisant une pratique populaire, à rapprocher la culture des lieux périphériques et à élargir la base de la consommation culturelle ».

Les cafés de la poésie

Selon Akchani, le réseau des cafés littéraires au Maroc, qui a accueilli plus de 150 événements culturels, artistiques, politiques et sociaux, à l’occasion de rencontres et de dialogues directs avec le public, a développé son expérience en organisant un certain nombre de grands événements spécialisés, tels que le « Café poétique » à l’occasion de la « Journée mondiale de la poésie », « Nous lisons dans la nature » à l’occasion de la « Journée mondiale du livre et du droit d’auteur », et les « Nuits du café culturel du Ramadan et des droits de l’homme ».

La ville de Safi possède une expérience unique, représentée par le « café littéraire et culturel » qui occupe la surface totale du rez-de-chaussée d’un des immeubles modernes de cette ville marocaine.

Selon son propriétaire, Mohamed Chaqouri, ancien président de l’Ordre des avocats de Safi, ce café cherche à « changer l’image négative qui circule dans l’imaginaire collectif sur les cafés, comme lieu de commérages et de perte de temps », expliquant que, grâce à ses activités bien qu’entièrement financé par son propriétaire, en l’absence de tout soutien financier ou subvention, ce café « est devenu une adresse bien connue par tous ceux qui s’intéressent aux questions culturelles et littéraires, non seulement au niveau de la ville, mais au niveau national ».

Depuis la création de ce café en avril 2005, il a accueilli un groupe d’élite de penseurs, d’intellectuels, d’artistes et de professionnels des médias, ce qui a contribué à dynamiser le mouvement culturel à Safi et à le faire avancer pour que cette ville retrouve son rayonnement culturel d’antan, et en faire un forum d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes, et un espace d’échanges d’opinions sur les moyens de contribuer à la réalisation du développement culturel de la ville ou de l’ensemble de la région, avec une ouverture sur les institutions culturelles, scientifiques et universitaires.

Chaqouri a indiqué que le café littéraire et culturel de Safi œuvre inlassablement à faire aimer la culture, à consolider les valeurs de différence et d’acceptation de l’opinion de l’autre, à propager l’éthique de la bonne écoute et à renforcer les valeurs du dialogue entre les composantes de la scène culturelle. Depuis sa création, il a accueilli plus de 100 personnalités intellectuelles, artistiques et politiques de divers horizons, et ses diverses activités ne se sont pas arrêtées à un seul domaine culturel, mais, au contraire, elles ont porté sur différents genres, domaines, spécialités et branches de connaissances de toutes les sciences et de tous les arts. Parmi lesquels figurent la poésie, le zajal, le conte, le roman, le théâtre, la culture populaire, la critique littéraire, la musique, les arts plastiques et la philosophie, à travers des conférences, des rencontres, et parfois à travers des célébrations poétiques et musicales.

Le café culturel dans un village isolé

L’expérience des cafés culturels et littéraires ne s’est pas limitée aux villes. Mais elle s’est aussi répandue dans les villages, grâce à certains acteurs de la littérature et des médias, dont le café « Kasbah Beni Ammar Zerhoun ».

A propos de cette expérience, l’écrivain et journaliste Mohamed Belmou a confié à Asharq Al-Awsat : « Ma mémoire me ramène à 2001 à la Kasbah de Beni Ammar Zerhoun, à l’occasion de l’organisation de la première session du (Festival de Beni Ammar), un village qui ne dispose pas d’édifices dédiés à la culture, comme une Maison de la Culture ou des Jeunes, ni de structures d’accueil comme les hôtels et les restaurants. Comme nous devions disposer d’un espace spécial pour les séances de dédicace et les rencontres littéraires, la solution a donc été d’utiliser l’un des cafés traditionnels, qui est un ancien bâtiment comme la plupart des bâtiments de la Kasbah datant de l’époque mérinide se caractérise par sa fraicheur durant l’été torride. La raison du choix de cet espace est qu’il était adapté aux activités littéraires, et nous l’avons appelé (le café de l’exposition permanente) dont les propriétaires ont excellé dans son ameublement en ce sens que les chaises et les tables ont été enveloppées par les artisans locaux de feuilles de palmiers (doum) et les murs décorés de modèles de produits locaux, donnant à l’espace de ce premier café culturel du genre un charme particulier ».

Belmou a précisé que ce café a reçu, pendant les sessions du Festival Beni Ammar, des dizaines d’écrivains, de créateurs et d’artistes, en plus des célèbres groupes musicaux comme « Nas El Ghiwane » et « Jil Jilala ».

Il s’est, par ailleurs, dit convaincu que ce que nous appelons une « crise de lecture » ne signifie pas l’absence de lecteurs. Elle signifie plutôt l’absence de nouveaux plans et formes de promotion et de commercialisation du livre par « les éditeurs paresseux », comme il l’a dit. Quant aux lecteurs, ils sont présents, et nous n’avons qu’à nous approcher d’eux et à frapper à leurs portes, et non pas à attendre qu’ils viennent à nous dans nos tours imaginaires.

Quant aux difficultés que rencontre l’expérience des cafés littéraires, Akchani a parlé de « la réticence de nombreux propriétaires des cafés à tenter l’aventure culturelle, en raison de la prédominance de l’obsession commerciale, et du manque de conscience et de conviction de l’importance d’ouvrir leurs espaces à la culture ».

*Article publié en Arabe par le quotidien Asharq Al Awsat

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