Par Keith Boyfield


Le Maroc est l’un des cinq signataires clés des accords d’Abraham. En tant que l’une des principales économies d’Afrique du Nord, dont le produit intérieur brut (PIB) sur la base de la parité de pouvoir d’achat (PPA) est de 274 milliards de dollars, il est une partie importante et intégrale de cette initiative qui promet à la fois la paix et la prospérité.

Plusieurs institutions à vocation commerciale ont déjà été créées par ces Accords, notamment le Conseil des affaires maroco-israélien et la Chambre maroco-israélienne de l’industrie, des instances qui sont conçues pour permettre aux Marocains et aux Israéliens de se rencontrer et de se connaître : un préalable nécessaire à la conclusion d’affaires rentables. La stratégie semble fonctionner. En 2021, les échanges ont bondi de 84% par rapport à 2020 et les perspectives pour les prochaines années sont tout aussi encourageantes (Voir tableau ci-dessous).

Pays Échanges commerciaux en 2021

Progression en 2020

Israël-EAU

1,15 milliards de dollars 511%

Israël-Bahreïn

6,5 millions de dollars

Zéro %

Israël-Maroc

41,6 millions de dollars

84%

Israël-Egypte

246,1 millions de dollars

43%

Israël-Jordanie 455,8 millions de dollars

83%

Source : le bureau israélien des statistiques

Dans une interview à l’EGIC (Euro-Gulf Information Centre), le député Dr Liam Fox, président du groupe britannique soutenant les accords d’Abraham, estime que « ce n’est pas seulement son potentiel commercial qui fait du Maroc un acteur incontournable. Sa position géopolitique unique lui confère une influence qui va au-delà de sa simple importance économique. C’est une porte d’entrée vers l’UE, l’Afrique du Nord et les pays en développement du continent ».

Commentant l’amélioration des relations du Maroc avec Israël, Mohamed Chtatou de l’Université internationale de Rabat, note que « les gens sont contents du rétablissement des relations » qui, selon lui, continueront à se développer et à s’améliorer.

L’économie fluctuante du Maroc

Le Maroc, avec sa population de 36,9 millions d’habitants, est un acteur important dans la région, classé sixième parmi 14 pays de la région du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord dans l’indice de liberté économique. L’économie du pays rebondit après une récession déclenchée par la pandémie de Covid. Selon les calculs du Fonds monétaire international (FMI), le PIB du Maroc a diminué de 6,3 % en 2020, mais il a réussi à croître de 6,3 % en 2021. Cette année, l’économie devrait connaître une croissance moins spectaculaire de 3 % alors que les pays à travers la région lutte contre l’impact de la pandémie couplé aux conséquences désastreuses du conflit en Ukraine. Cette dernière crise a gravement nui aux perspectives de croissance, faisant grimper les prix des matières premières, notamment alimentaires. Malgré ces défis, l’inflation des prix à la consommation devrait rester raisonnablement bien maîtrisée. Le FMI estime que l’indice des prix de détail augmentera de 4,4 % en 2022. Le chômage, cependant, reste relativement élevé à 11,8 %.

Le Maroc a réussi à développer une large gamme d’exportations couvrant les véhicules à moteur (pour un montant de 3,79 milliards de dollars), les minéraux mixtes et les engrais chimiques (3,42 milliards de dollars), le fil isolé (3,41 milliards de dollars), l’acide phosphorique (1,25 milliard de dollars) et les phosphates de calcium (1,17 milliard de dollars). Ceux-ci sont principalement exportés vers l’Espagne voisine (6,97 milliards de dollars) ainsi que la France (6,12 milliards de dollars) et l’Italie (1,6 milliard de dollars). L’Inde (1,39 milliard de dollars) et l’Allemagne (1,18 milliard de dollars) sont également d’importants marchés d’exportation.

La croissance de 84 % d’une année sur l’autre du commerce du Maroc avec Israël à 41,6 millions de dollars n’est que le début d’une nouvelle relation commerciale précieuse.

Le potentiel touristique

Le tourisme a traditionnellement été une importante source de revenus pour le Maroc, contribuant directement à environ 7 % du PIB, sans compter les nombreux avantages positifs indirects, par exemple dans le domaine des transports. Cependant, la pandémie de Covid a durement frappé ce secteur. Les recettes du tourisme ont baissé de 67 % au cours de l’année jusqu’en avril 2021. À l’avenir, le tourisme sera probablement l’un des principaux bénéficiaires des accords d’Abraham. Au cours des 18 derniers mois, des centaines de milliers de touristes israéliens ont réservé des hôtels au Maroc. Henri Abikzer, propriétaire de l’agence Fast Voyages, basée à Rabat, estime qu’au moins 200.000 Israéliens devraient visiter le Maroc en 2022. Ce boom du tourisme est soutenu par de nouvelles liaisons aériennes, comme un service hebdomadaire régulier entre Casablanca et Tel Aviv lancée par Royal Air Maroc le 13 mars 2021. Plusieurs autres compagnies aériennes ont également commencé à desservir les deux pays, dont El Al et Israir.

Ali Bouzerda, ancien correspondant de Reuters et maintenant Professeur Affilié au Collège HSPJS (Communication et médias) de l’Université internationale de Rabat, relève que « les premiers visiteurs Juifs marocains d’Israël ont été vus dans la Médina de Rabat et de Marrakech pendant le mois sacré du Ramadan » cette année. « c’est un bon signe pour le tourisme marocain en ces temps difficiles » a-t-il ajouté.

Un programme ambitieux de réforme ayant besoin de financement

Le Maroc a des programmes très ambitieux pour l’avenir, notamment en ce qui concerne l’extension de la protection sociale à l’ensemble de la société. Ce plan s’avérera coûteux à mettre en œuvre. Selon les dernières projections, les nouvelles mesures nécessiteront un élargissement de l’assiette fiscale. Au total, on estime que le programme représentera 4 % du PIB (274 milliards de dollars) par an au cours des cinq prochaines années, pour atteindre 10 % du PIB par an d’ici 2030.

Si le Maroc veut réaliser cet ambitieux programme de protection sociale, il devra stimuler la croissance économique. C’est là que les Accords d’Abraham peuvent s’avérer si cruciaux puisque le savoir-faire entrepreneurial et l’ingéniosité technique israéliens pourraient bien apporter un plus décisif.

Les plans de réforme sociale, détaillés dans un rapport connu sous le nom de Nouveau modèle de développement (NMD), visent à doubler le PIB par habitant du Maroc d’ici 2035. Le plan vise également à réduire la part des emplois informels d’environ 70 % aujourd’hui à 20 % dans 12 ans. Le rapport du NMD vise en outre à doubler le taux de participation des femmes au travail dans l’économie en le portant à 45 %.

La clé de ce programme de réformes structurelles est le développement du secteur privé marocain. Cela nécessitera de réduire les formalités administratives onéreuses, découlant d’un régime réglementaire lourd. Dans le même temps, le pays doit renforcer les régulateurs indépendants, réduire les coûts des entreprises et améliorer la qualité du capital humain et physique, notamment en augmentant l’accès au haut débit à travers le pays. Plus que toute autre chose, le Maroc doit donner la priorité aux incitations afin de canaliser les ressources rares vers les secteurs à forte valeur ajoutée et multiplicateurs d’emplois. Cela peut être mieux mis en œuvre par le biais d’incitations fiscales et d’un programme de transfert des entreprises publiques (EP) vers le secteur privé. Bien que le programme de privatisation ait été relancé dans le budget 2019, le gouvernement détenait toujours une participation directe dans 225 entreprises publiques.

Dans ce contexte, les investisseurs internationaux sont appelés à jouer un rôle important. Le Maroc crée de nouvelles zones économiques spéciales pour attirer ces investisseurs internationaux. Au titre d’une base de capital initiale, le Fonds d’investissement Mohammed VI investira des capitaux d’amorçage dans des secteurs clés de l’économie marocaine en fournissant des fonds propres ou des quasi-fonds propres à des entreprises locales. Cette stratégie vise à fournir un catalyseur approprié pour les investisseurs nationaux et, surtout, internationaux. Actuellement, l’investissement privé représente un tiers du financement du nouveau plan d’investissement – un élément crucial du NMD – mais le roi Mohammed VI et le gouvernement visent à porter cette part aux deux tiers d’ici 2035.

C’est là que les accords d’Abraham peuvent s’avérer si pertinents, car les investisseurs israéliens sont susceptibles de trouver certaines de ces opportunités d’investissement attrayantes. En particulier, il semble y avoir un potentiel substantiel dans le secteur des énergies renouvelables. À cet égard, les Emirats Arabes Unis sont susceptibles de jouer un rôle important en tant que partenaire d’investissement. Le Fonds d’Abu Dhabi pour le développement a déjà financé 82 projets de développement au Maroc pour une valeur totale de près de 2,45 milliards de dollars.

Les énergies renouvelables : une nouvelle ère

Le Maroc a une réelle opportunité de faire de l’investissement vert un moteur clé de la croissance et de l’emploi. Fort de son climat favorable à l’éolien et au solaire, le Maroc pourrait devenir un important exportateur d’énergie renouvelable pour répondre à la demande croissante de l’Europe, notamment à la lumière de l’incertitude créée par la crise ukrainienne. Les pays de l’UE doivent trouver de nouveaux approvisionnements en électricité, et vite. Un projet prometteur, qui est déjà en cours de réalisation, est celui de l’alimentation électrique via un câble sous-marin de 3.800 km reliant les producteurs solaires et éoliens marocains à 7 millions de foyers au Royaume-Uni.

Le savoir-faire technique israélien combiné aux capitaux des partenaires de l’Accord d’Abraham, Bahreïn et les Émirats arabes unis, pourrait dynamiser les mouvements de diversification loin des combustibles fossiles – le charbon contribue à près d’un tiers des besoins énergétiques actuels du Maroc – et vers des sources renouvelables. Alors que le Maroc a augmenté la part des énergies renouvelables à un tiers de la capacité installée en 2019, les énergies renouvelables ne représentent aujourd’hui que 20 % de la production et 7 % de la consommation d’énergie. Le rapport sur le plan directeur du NMD vise à faire passer la part des énergies renouvelables de moins de 10 % à 40 % de la consommation d’énergie d’ici 2035.

De nombreuses nouvelles initiatives

Israël a déjà montré comment il peut contribuer au renforcement de l’économie marocaine. Au cours des 18 derniers mois, plusieutrs accords ont été signés :

En mars 2021, la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) et les organisations d’employeurs et d’entreprises israéliennes (IEBO) ont signé un partenariat stratégique pour renforcer le dialogue et les contacts entre les communautés d’affaires des deux pays en se concentrant sur l’importation et l’exportation, la recherche-développement, l’innovation et la technologie.

En août 2021, le ministre israélien des Affaires étrangères, Yair Lapid, s’est rendu au Maroc où il a inauguré le bureau de liaison israélien à Rabat et signé de nombreux protocoles d’accord, dont un accord établissant un mécanisme de consultation politique pour renforcer les relations entre les ministères des Affaires étrangères respectifs.

Le 10 août 2021, l’Université hébraïque de Jérusalem et l’Université polytechnique Mohammed VI du Maroc ont signé un protocole d’accord pour promouvoir leur coopération, en mettant l’accent sur les échanges d’étudiants et de personnel universitaire ainsi que sur la recherche conjointe et les diplômes collaboratifs.

Le 11 août 2021, les ministres des Affaires étrangères d’Israël et du Maroc ont signé un protocole d’accord portant sur la culture, la jeunesse et les sports.

Le 14 septembre 2021, l’Université Ben Gourion du Néguev (BGU) a signé un protocole d’accord avec l’Université Internationale de Rabat du Maroc pour collaborer à l’étude de la communauté juive marocaine. Plus tôt la même année, la BGU a également convenu avec l’Université polytechnique Mohammed VI du Maroc de coopérer dans le domaine de la recherche sur la durabilité.

Le 13 octobre 2021, le groupe marocain OCP et le groupe israélien ICL ont signé un protocole d’accord pour offrir des bourses afin de promouvoir la recherche par le financement de programmes de développement durable à l’Université Mohammed VI Polytechnique et à l’Université Ben Gourion du Néguev.

Le 9 novembre 2021, le Centre Aharon et Dahan pour l’éducation à la culture, à la société et au patrimoine séfarade de l’Université Bar-Ilan de Ramat Gan et le Centre d’études et de recherche sur le droit hébraïque d’Essouiara ont signé un protocole d’accord sur une coopération de grande envergure dans le domaine de la recherche, notamment sur le patrimoine juridique et culturel judéo-islamique du Maroc.

Abu Dhabi Future Energy Company (Masdar) des Émirats arabes unis, en collaboration avec l’Office national marocain de l’électricité et de l’eau potable, a lancé un projet de systèmes solaires domestiques pour démontrer comment l’énergie renouvelable peut alimenter près de 20.000 foyers dans plus d’un millier de villages à travers le Maroc. Ce projet pourrait servir de modèle reproductible pour les systèmes locaux de chauffage et d’électricité renouvelables. Le Dr Al Jaber, ministre de l’industrie et des technologies avancées des Émirats arabes unis, a souligné dans un discours liminaire à la 15e conférence sur l’énergie, tenue à Rabat le 14 mars 2022, le fait que le projet pourrait s’avérer être une initiative historique.

Le 23 mars 2022, le ministère marocain de l’industrie et du commerce et l’entreprise publique Israel Aerospace Industries ont signé un protocole d’accord sur la coopération aérospatiale.

En février 2022, l’Institut de paix des accords d’Abraham a signé un protocole d’accord avec l’organisation ISRAEL-is pour oeuvrer à l’établissement de liens constructifs entre la jeune génération de dirigeants à Bahreïn, en Israël, au Maroc et aux Émirats arabes unis. Les principaux objectifs sont de développer de nouvelles formes de coopération dans les domaines de l’entrepreneuriat, de la culture, du sport, universitaire et de l’environnement. « La clé pour garantir que les accords d’Abraham continuent de prospérer pendant des générations est d’approfondir la coopération entre les peuples », estime Robert Greenway, président et directeur exécutif de l’Institut.

La voie à suivre

Il y a d’importants avantages commerciaux et culturels à tirer pour le Maroc et Israël des Accords d’Abraham. L’intensification des échanges entre les deux pays et les investissements des financiers israéliens dans des secteurs en plein essor tels que les énergies renouvelables, les infrastructures technologiques à large bande et le tourisme ont le potentiel d’exercer un changement transformateur dans l’ensemble du Maroc. De plus, comme le souligne Ali Bouzerda, « le Maroc s’intéresse à la technologie militaire israélienne pour se protéger des menaces de l’Algérie voisine » en raison du différend de longue date sur l’avenir du Sahara. Il a ajouté par ailleurs, que « la normalisation israélo-marocaine a provoqué la colère des autorités algériennes qui ont dénoncé les accords et les ont considérés comme une manœuvre » visant à déstabiliser l’Algérie, mais, a-t-il relevé, « plus tard, cette année, en fait, lors de la visite du secrétaire américain aux Affaires étrangères Antony Blinken à Alger, il y a eu un changement dans le discours algérien, lorsque le président Abdelmajid Tebboune a déclaré : nous n’avons rien contre Israël… nous voulions juste une solution de deux États au problème palestinien ».

Peut-être cela peut-il être considéré comme un impact positif des Accords d’Abraham et qui est de bon augure pour une coopération plus poussée dans les années à venir.

Comme le note le Dr Liam Fox MP dans son entretien avec EGIC, « l’interaction entre Israël et le Maroc est révélatrice d’une tendance croissante au cours de laquelle les pays approfondiront leurs liens économiques et politiques avec des partenaires qui ont des perspectives similaires plutôt que de simplement partager des frontières. La similitude fonctionnelle pourrait l’emporter sur les blocs régionaux dans les années à venir ».

* Article publié en anglais par The Euro-Gulf Information Centre- EGIC (Centre d’information Europe-Pays du Golfe)

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