Par Ali Bouzerda


Insolite. Si je ne me trompe pas, nous sommes revenus vers une époque révolue où Driss Basri disait à qui voulait l’entendre: “il y a des subversifs parmi les journalistes”.

À cette époque là, les serviteurs du Makhzen étaient allergiques — et ça n’a pas pas beaucoup changé depuis, semble-t-il— à la critique des rares journalistes qui osaient rappeler que la liberté d’expression fait partie du pluralisme et des mécanismes du long processus de la construction d’une véritable démocratie au Maroc, comme partout à travers le monde. Et que par ailleurs, il est vain de faire comme au XVIème et au XVIIème siècle en Europe quand les hommes de l’Eglise dénonçaient les positions de Copernic et Galilée qui leur tenaient tête en affirmant que « la terre tournait autour du Soleil » et non l’inverse, comme le voulait faire croire le Vatican.

Bref, notre sujet est plutôt lié à l’actualité au pays du Soleil Couchant, mais un clin d’œil dans le rétroviseur est nécessaire pour rappeler aux « amnésiques » et à ceux frappés par « la folie des grandeurs » qui trouvent, en ces « temps sauvages », comme dirait Mario Vargas Llosa: les journalistes «exagèrent» et que « la faute », quoiqu’on dise, n’est pas celle du gouvernement Akhannouch.

Tout d’abord, nous ne sommes nullement dans la logique de cette « mystérieuse » campagne des réseaux sociaux  » إرحل », ensuite il faut bien souligner que les journalistes sont bien conscients que le gouvernement de Ssi Aziz est aux commandes depuis seulement 120 jours, et que la conjoncture internationale est peu favorable, notamment le marché des commodités, à commencer par celui des hydrocarbures.

Mais, il y a malheureusement un « mais », notamment quand un membre de son gouvernement ose dire publiquement — avec ou sans son consentement — que la hausse des prix des carburants sur le marché national « n’impacte en rien » le pouvoir d’achat des Marocains et qu’il s’agit seulement d’une « exagération médiatique ».

Démagogie politique mise à part, le terme « exagération » veut dire tout simplement « instrumentalisation » et prise de position « politically incorrect », comme disent les anglo-saxons, et surtout « une violation » des règles d’éthique et de déontologie qui régissent le métier noble de la presse. Les journalistes qui se respectent trouvent ce genre de discours de la part d’un membre du gouvernement « kafkaïen » pour ne pas dire « scandaleux » et « insultant ».

Les faits: le gasoil a atteint 11 dirhams le litre à la pompe et l’essence a dépassé les 12 dirhams, du jamais vu. Face à ce triste constat en pleine crise socio-économique, certains ministres, sans ciller, caressent le rêve de dicter aux journalistes ce qu’ils doivent écrire ou pas, comme s’ils étaient aveugles. L’argument présenté est simple : il ne faut pas parler de « flambée » mais juste de « fluctuation ». En d’autres termes : bêler comme des moutons baa! baa!

Mesdames et messieurs les ministres, par les temps qui courent, soyez au moins clairvoyants et surtout humbles. Ssi Aziz Akhannouch est issu d’une famille de commerçants du Souss et tout commerçant Soussi sait, sans être un lauréat de l’École Mohammedia des Ingénieurs, que lorsqu’un camion quitte Agadir pour Casablanca, Tanger ou Oujda, il répercutera immédiatement sur la marchandise transportée le prix du litre du gasoil qui sera consommé durant ces trajets. Il ne fera pas de cadeaux aux consommateurs, loin de là. Logique purement économique et non politique ni médiatique.

Et dans cet ordre d’idées, au fait, on n’a pas vu Ssi Aziz — grand opérateur dans le secteur de l’énergie sur le plan national — faire « un geste sympa » en faveur du petit peuple qui souffre des effets de la « flambée » des prix de plusieurs produits de première nécessité, conjugués à l’impact social de la pandémie du Covid-19.

On comprend bien que, vu son « statut », un ou une ministre n’a pas le temps de faire les courses pour découvrir la réalité amère dans les différents marchés populaires à Rabat ou ailleurs, avec ses marchands ambulants, ses chômeurs et ses mendiants de plus en plus nombreux…

“Normal” répliquent certains, car on oublie très souvent que l’État prend en charge ses ministres, en mettant à leur disposition des véhicules avec chauffeur, bons d’essence, cuisinier, jardinier etc… Parler de « flambée » des prix, est-ce vraiment une « exagération » de la part des journalistes ou plutôt un rappel à l’ordre à l’adresse de ceux qui sont aux commandes et qui tentent de se justifier en faisant de « l’esprit » face à une situation socialement explosive?

Autrefois, nos grands-parents disaient : « طاحت الصومعة، علقوا الحجام » (la mosquée s’est soudainement écroulée, pendez le barbier du coin »…

En 2022, au sein du Cabinet de Ssi Aziz, il y a des gens qui pensent encore que le monde serait meilleur sans les journalistes.

Qu’en pense Ssi Aziz au fait, lui qui est devenu soudainement presque « sourd – muet »? Il a fallu que son adversaire d’hier, Benkirane, court à son secours et réagir aux critiques de nombreux citoyens qui s’attendaient à ce que les « promesses » électorales du RNI se concrétisent sur le terrain.

Curieuse situation…

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