Par Salem AlKetbi*


Les principales conséquences stratégiques du retrait américain d’Afghanistan se dessinent. Les pertes des États-Unis ne sont pas encore assez importantes pour avoir un impact négatif sur leur « image mentale, » comme beaucoup le pensent.

Des conséquences plus graves se dessinent, au premier rang desquelles figure, à mon avis, la montée en puissance accélérée de la Chine, illustrée par son alliance avec la Russie et aggravée par les effets de la politique américaine à l’égard de Taïwan et de l’Ukraine.

Cela reflète clairement ce que le chef d’état-major de la marine française, l’amiral Pierre Vandier, a décrit comme une transition difficile de l’ordre international au chaos dans son discours devant le Parlement français en octobre dernier.

La Chine s’est également montrée de plus en plus préoccupée par les mesures stratégiques prises par les États-Unis, non seulement en ce qui concerne Taïwan, mais aussi l’alliance AUCUS, qui a entraîné l’Australie et le Royaume-Uni dans un conflit potentiel avec la Chine.

Ce séisme stratégique envoie un message négatif aux alliés des États-Unis dans le monde, et pas seulement à la France, concernant l’attachement de Washington aux principes d’alliance et de partenariat. Bien que les objectifs de l’Alliance ne soient pas encore clairs, il y a des raisons de s’inquiéter au niveau régional, et pas seulement pour la Chine.

D’autres pays asiatiques sont également soucieux. L’Alliance fait remarquer que le centre de gravité géostratégique des États-Unis s’est déplacé vers l’Est, compte tenu de la montée en puissance de la Chine. Cela peut conduire à des fissures potentiellement irréparables dans les relations entre les États-Unis et les alliés de l’OTAN, notamment la France.

C’est dans l’intérêt de la Chine et peut contribuer à redéfinir ses relations avec les pays de l’UE. Dans ces circonstances internationales complexes, la montée en puissance de la Chine s’accélère considérablement, ce dont témoignent plusieurs signes.

Le premier est le langage utilisé par les parties chinoise et russe lors d’un sommet virtuel entre le président Poutine et son homologue chinois Xi Jinping.

Les deux parties se sont mises d’accord pour « intensifier les efforts visant à créer une structure financière indépendante pour le commerce russo-chinois, » ce qui indique la volonté de soustraire la coopération économique russo-chinoise (dans les domaines civil et militaire) à l’influence du dollar et des sanctions américaines.

On s’attend à ce que les parties annoncent des détails concrets dans un avenir proche. Les experts prédisent que cela débouchera sur une « alliance financière. » La part du dollar dans les comptes commerciaux entre les deux pays a baissé pour la première fois au premier trimestre de l’année dernière pour atteindre 46 %.

La part du yuan et du rouble a atteint 24 % au cours de cette période, tandis que celle de l’euro est passée à 30 %. Cette évolution s’inscrit dans le cadre de la stratégie russe visant à réduire la dépendance de l’économie vis-à-vis du dollar et à contrer les nouvelles sanctions américaines, ainsi que dans l’adoption d’une stratégie commune visant à se détourner de la monnaie américaine.

Une annonce russe importante a été faite début juin. En marge du St. Forum économique de Saint-Pétersbourg, le ministre russe des Finances Anton Silouanov a confirmé que son pays allait modifier la structure de son fonds souverain et se défaire pour de bon du dollar américain.

« Nous avons décidé de réduire les investissements du fonds souverain en dollars américains. Aujourd’hui, nous avions environ 35 % des investissements du fonds souverain en dollars et 35 % en euros. Mais nous avons décidé de réduire complètement les investissements en dollars et de remplacer les investissements en dollars par une augmentation des investissements en euros et une augmentation des investissements en or. Avec la nouvelle structure, le dollar sera à zéro, l’euro à 40 %, le yuan à 30 %, l’or à 20 % et la livre britannique et le yen à 5 % chacun. »

Voici le hic : l’incapacité de l’Amérique à prendre l’initiative contre des adversaires stratégiques et à démontrer son influence en tant que superpuissance de l’ordre mondial.

Le sénateur Ted Cruz (sénateur républicain du Texas) a qualifié cette situation de résultat de la « faiblesse » de l’administration actuelle, qui conduit à un « désastre » dans la politique étrangère du pays au profit de pays comme la Chine, la Russie et l’Iran. Ces derniers ne croient plus que le président américain prendra des mesures dissuasives à leur encontre.

Autre pierre d’achoppement, plus sérieux, pour la politique étrangère américaine : la coordination sino-russe, qui se rapproche d’une alliance commune avec des pays comme l’Iran (y compris la coordination et la consultation trilatérales en cours dans le cadre des négociations de Vienne), vise avant tout à distraire les États-Unis sur plusieurs fronts – Taïwan, Ukraine, question nucléaire iranienne – et à les mettre dans une situation difficile, préjudiciable à leur prestige, leur influence et leur effet de levier mondial.

Il faut donc se demander principalement si la politique des États-Unis a provoqué cette ouverture simultanée des fronts ou si leurs rivaux et adversaires ont délibérément exploité la situation depuis le mandat de l’ancien président Trump pour obtenir des gains et des concessions importants, comme dans le cas de l’Iran, ou pour se développer stratégiquement, comme dans le cas de la Chine et de la Russie.

Pékin a profité des inquiétudes des pays asiatiques concernant l’alliance AUCUS pour s’assurer leur amitié et leur rapprochement. Le président chinois avait assuré que son pays « ne chercherait jamais l’hégémonie, n’utiliserait pas sa taille pour tyranniser des pays plus petits, et travaillerait avec l’ASEAN pour éviter les ingérences. »

Bien entendu, certaines positions américaines ont provoqué la colère de la Chine, qui a qualifié ces mesures d’« extrêmement dangereuses, » comme la visite d’une délégation du Congrès à Taiwan et l’invitation formelle de Taipei à participer au « sommet des démocraties, » à l’exclusion de Pékin.

Le sommet virtuel entre le président Biden et le chef d’État chinois n’a pas réussi à apaiser les tensions, même de loin. Toutefois, le président a fait deux déclarations lors du sommet qui pourraient être interprétées comme un changement d’attitude de la Maison Blanche vis-à-vis de la Chine. La première a été sa déclaration selon laquelle son pays « ne soutient pas l’indépendance de Taïwan. »

Mais Pékin ne semble pas avoir pris ces assurances au sérieux, car elles sont intervenues juste après l’annonce de l’alliance AUCUS, alors que Pékin avait besoin d’une confirmation pratique que Washington ne soutenait pas l’indépendance de Taïwan.

Il s’agit d’une bonne explication du désir de la Chine de renforcer ses relations avec la Russie afin de contrer les tentatives constantes de Washington de freiner l’essor stratégique de la Chine. En fin de compte, le prochain conflit mondial ne se soldera peut-être pas par une confrontation militaire. Ni dans un nouveau scénario de guerre froide.

Mais il pourrait y avoir des conflits économiques et technologiques et des guerres monétaires visant à mettre fin à la suprématie du dollar, qui est l’un des principaux piliers de l’influence américaine dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale. Le fait est cependant que la part du dollar dans les réserves de change mondiales a diminué en 2020.

Elle est cependant toujours de 60 %, alors que l’euro représente environ 20 % et le yuan chinois seulement 2 % des réserves de change mondiales.

Si l’on tient compte du rapport de force militaire et d’autres indicateurs numériques, ainsi que du fossé qui sépare les États-Unis de leurs adversaires stratégiques, on peut conclure de manière convaincante que la lutte intense entre les grandes puissances internationales pour définir les nouvelles règles du jeu dans le monde post-coronavirus a peut-être déjà commencé.

Sa fin n’est en tout cas pas en vue.

* Politologue émirati et ancien candidat au Conseil national fédéral

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