Par Ali Bouzerda


Inédit. Peut-on un jour exorciser les démons de la colonisation française en Afrique? Comment tourner la page de ce passé douloureux en débattant des tabous, sans complexe ni autocensure? C’est le défi qu’a voulu relever le président français Emmanuel Macron, le vendredi 8 octobre 2021 à Montpellier.

C’est l’histoire d’un Sommet mais sans chefs d’États, plutôt un seul, en présence de plus de 3500 personnes, venues en majorité des différentes régions du continent africain, y compris le Maghreb.

En rupture avec la tradition, le président Macron a invité, à un débat ouvert, des membres représentatifs de la jeunesse africaine, notamment de la société civile, du monde des affaires, du sport et des arts et de la culture.

Bien évidemment, des journalistes de l’Afrique du nord, de l’Afrique francophone, anglophone et lusophone ont été aussi invités afin d’être des témoins neutres et objectifs de cet «événement historique», comme on l’a décrit à maintes reprises, et qui s’est déroulé dans les circonstances particulières de la pandémie du Covid-19.

À cette occasion, un chapiteau gigantesque a été dressé pour abriter une scène bien éclairée, telle une arène préparée pour un affrontement de gladiateurs.

Sauf que ce vendredi soir, il n’y avait pas de glaives ni de sang mais un affrontement d’idées. Des idées et des paroles qui parfois fâchent et du coup dévoilent l’amertume, le ressentiment et la colère d’une jeunesse africaine envers la France, son passé colonial, le comportement prédateur de certaines de ses entreprises et surtout le discours relatif à «l’aide» au développement comme si l’Afrique est handicapée et a toujours besoin d’aide.

«Comme le dit Thomas Sankara, il faut s’en débarrasser, car ce type d’aide la rend (l’Afrique) esclave, elle empêche les peuples, les populations de s’en sortir par elles mêmes, par leurs propres capacités, parce qu’elles peuvent le faire monsieur le président et devriez le savoir, le meilleur est dans chacun d’entre nous quelque soit notre origine», c’est en ces termes que s’est adressé au président français, la burkinabé fondatrice de la plateforme collaborative « Yocowork », Eldaa Koama.

Et de poursuivre: «monsieur le président, on ne développe pas, on se développe… Alors si on ne développe pas, on ne peut pas non plus aider à se développer… Ça fait près d’un siècle que le développement se balade en Afrique, ça ne marche pas».

«Sachez que l’Afrique se développera par elle-même par le potentiel local et celui de la diaspora et certainement par l’interdépendance avec les autres nations de la planète, mais surtout à travers des collaborations saines, transparentes, constructives», a-t-elle ajouté.

Macron savait qu’en se prêtant à ce jeu délicat de questions-réponses et de face-à-face, avec une douzaine de jeunes africains «en colère», il allait ouvrir la boîte de Pandore.

En fait, ces jeunes incarnent «le renouveau» du Sommet Afrique France voulu par Macron malgré «les risques», mais ces risques n’ont-ils pas été «bien calculés»?, diraient les mauvaises langues.

Improbable. Macron s’est risqué dans un jeu de trapèze sans filet et c’est là que réside la leçon de démocratie. Les dirigeants africains «à vie» peuvent regarder le «live», assis confortablement dans leurs fauteuils en velours, pour voir de leurs propres yeux ce que pense la jeunesse africaine, et ce, sans censure ni contrôle de la police politique.

Ces jeunes hommes et jeunes femmes, venus d’horizons divers, ont été choisis pour participer à la séance plénière du Sommet aux côtés du président français et surtout pour lui dire de vive voix et dans les yeux les quatre vérités, sans peur des représailles du lendemain, quand les caméras seront éteintes.

Bref, un sérieux challenge sur un certain nombre de thématiques, notamment :

  • Le passé colonial de la France en Afrique et la demande du pardon sur les atrocités commises et dont les blessures ne se sont pas cicatrisées.
  • La coopération bilatérale déséquilibrée et l’aide au développement qui ont profité jusque-là à une certaine élite africaine et aux entreprises françaises au détriment de la majorité de la population.
  • La question controversée du franc CFA et de la Banque de France qui centralisait les réserves de change auprès du Trésor français.
  • L’intervention des troupes françaises en Afrique, notamment au Sahel et en Libye.
  • La polémique sur le patrimoine culturel et les objets d’arts africains en France
  • Le fonds pour la démocratie en Afrique et la fin de la coopération technique et financière avec les régimes autoritaires qui ne respectent pas la liberté d’expression et de la presse…

Mais dans ce jeu de questions-réponses, il y avait avant tout une approche pédagogique de dire je suis là pour écouter vos questionnements, reproches et doléances y compris celles des familles des tirailleurs Sénégalais.

Le président de l’ancienne puissance coloniale en Afrique n’a, à aucun moment, tenté de noyer le poisson dans l’eau, ni d’esquiver les questions embarrassantes, et moins encore de verser dans la langue de bois chère à certains dirigeants africains.

On peut dire ce qu’on veut de Macron, l’applaudir ou le huer mais une chose est sûre : c’est «un animal politique», selon la formule d’Aristote, qui dit ce qu’il pense et fait ce qu’il dit, à commencer par la poursuite à l’avenir de ce «débat sincère» avec la jeunesse africaine. Une jeunesse qui représentera un milliard de personnes à l’horizon 2050.

Macron a promis de lancer le «Fonds pour la démocratie» en collaboration avec la société civile africaine entre autres, changer le nom de l’Agence française de développement (AFD), restituer les œuvres d’art africaines dans le cadre de commissions conjointes etc… Le temps est venu d’opérer une rupture et de tourner la page, affirme-t-on.

Tout cela doit se faire dans le respect des règles démocratiquement établies et dans l’intérêt de toutes les parties concernées, africaines et françaises, sur un même pied d’égalité.

«La démocratie est un combat, matin, midi et soir, c’est un combat qui ne s’arrête jamais, on pense avoir pris un centimètre, on le reperd le lendemain, car la violence est toujours là, parce que les forces de régression sont toujours là, parce qu’il y a toujours des gens à expliquer que la haine des autres est plus efficace que d’essayer de comprendre et de restaurer une relation digne (applaudissement de la salle)… et donc ce combat, on veut le mener en Afrique et chez nous aussi, en France et en Europe, car il n’est pas terminé, il est amené et est permanent», a affirmé Macron devant un auditoire surchauffé qui l’a enfin applaudi dans un signe de consentement.

Toutefois, Macron s’est abstenu de présenter «les excuses» de la France sur son passé colonial car, dit-il, «c’est facile de dire pardon et de tourner la page…». Pour lui, il serait plus constructif d’aborder ce sujet dans le cadre d’un travail conjoint entre chercheurs, universitaires et historiens… afin de mettre la lumière sur ce passé tumultueux. L’objectif final serait d’enseigner cette histoire dans les écoles aux générations futures de manière objective et loin des approches politiciennes dont certains font une rente mémorielle.

Pendant trois longues heures tout a été dit ou presque et Macron a invité ses interlocuteurs à poursuivre leur combat pour la démocratie en Afrique, car c’est le continent de l’avenir et qu’il ne faut pas se fier aux chants des sirènes qui sèment la confusion et les malentendus. Bien évidemment, il y a eu des erreurs de la part de la France mais il faut relativiser et, en même temps, corriger les dysfonctionnements car l’histoire de l’Afrique fait partie de l’histoire de la France, tout est interdépendant et indissociable.

À bon entendeur salut!

* Montpellier, le 9 octobre 2021

Ali Bouzerda

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