Par Abdelaziz Koukas*

La protestation est considéré comme un comportement civil et un acte social exprimant la contestation ou le rejet d’une politique ou d’une décision qui nuit à l’intérêt du groupe qui se mobilise pour exprimer symboliquement et matériellement son rejet à travers la mobilisation des masses et des personnes concernées en vue d’exprimer leur protestation et leur colère par des mécanismes organisationnels pacifiques en réclamant avec des slogans, des huées et des chants de colère lesquels orientent le discours politique des manifestants et envoient un message aux décideurs pour qu’ils remédient à la situation et faire le nécessaire afin de modifier ou de changer ce qui a motivé la protestation en ouvrant des canaux de dialogue et de négociation pour trouver des solutions et proposer des alternatives. C’est la vertu de la démocratie, système le moins mauvais que l’humanité ait créé à ce jour, selon les mots de Churchill.

Les slogans scandés lors des sit-ins de protestations et des marches pacifiques des masses en colère ne sont pas seulement un son physique s’évanouissant dans l’air. C’est le cri des mécontents et la fête de ceux dont les droits sont usurpés, une lettre contenant les revendications des opprimés adressées aux concernés, une tentative par les mots d’influer sur la prise de décision… C’est le carburant essentiel pour mobiliser les masses et les adeptes. Car les slogans ne sont pas individuels, mais un rituel collectif. Dans chaque slogan, il faut un chœur et un chef d’orchestre, comme dans toute symphonie, qui veille à la régularité de l’exécution collective accompagnant tout mouvement ou rassemblement de protestation.

Depuis plus de deux décennies, la protestation est devenue la devise de la politique au Maroc, et les places publiques dans les villes, les villages et les campagnes marginales se sont transformées en « Agora » des vulnérables, et le slogan est devenu comme un bulletin d’information chargé d’émotions collectives, un moment de discours par excellence plein de symboles visant à influer sur la prise de conscience du public et le changement politique et social… Les slogans hors du groupe sont inefficaces. Ce sont les slogans qui fédèrent les voix des foules affectées par une décision, une négligence ou une injustice qui a porté atteinte à leurs intérêts, et qui unifient leurs membres pour crier et porter leur voix aux faiseurs des politiques publiques et aux décideurs.

Le slogan est un raccourci de l’ambition, l’incarnation de charges émotionnelles tournées vers l’avenir. Il est porteur de valeurs, et est considéré comme une icône représentative de celles-ci. Il est le symbole du défi et du recouvrement de la confiance des individus en la capacité de provoquer le changement dans le cours de la réalité, à l’image du slogan lancé par Obama dans sa campagne électorale: « Yes we can », qui est le même slogan adopté par le nouveau mouvement politique en Espagne « Podemos », qui signifie « nous pouvons », ou le slogan du militant noir Martin Luther King « I have a dream ».

Les slogans sont la constitution de la protestation, le journal de la place publique, à caractère salvateur, empreint d’un esprit de défi : « Bien que tu te fatigues à l’éteindre, ça s’enflamera de toute façon », « Que ce soit aujourd’hui ou demain, les revendications il les faut »… Ils peuvent prendre un caractère funéraire qui renvoie à la mort, au meurtre, au sang… « lève un pied.. pose un pied, les rues sont inondées de sang », « Ils les ont tués, exécutés », « Oui, nous mourrons, mais »… Mais ils augurent de l’espoir et de la vie, « Les enfants du peuple leur succéderont » et « Nous éliminerons l’oppression/l’injustice de notre terre… ».

Les slogans sont un outil de mobilisation du groupe, un chargeur pour la batterie de la foule: rassembler, fédérer, alimenter l’enthousiasme… A chaque rugissement des mécontents avec les slogans, frémit le manifestant ou le spectateur de la foule. L’individu se rend compte qu’il n’est pas isolé et qu’il est comme un petit grain mais influent dans le sable de ces foules rugissantes. Les slogans effacent les distinctions au milieu de la foule mobilisée, quand les cris s’élèvent d’une seule voix au rythme d’un slogan chantant/rimant, on fait déployer toute son énergie physique pour hurler de toute sa force. Car celui auquel doit parvenir le message est toujours supposé être ici… présent quelque part. Mais en même temps, il est loin du groupe en ce sens qu’il n’est pas visible.

Et il y a des interférences qui essaient de diluer ce cri et faire en sorte qu’il n’atteigne pas celui qui détient la solution et le pouvoir. C’est pourquoi il y a ceux qui tiennent à l’unicité des slogans, et à l’unification des voix des groupes sur un même slogan, qui veulent que le cri physique de colère soit un événement majeur, qui a un impact maintenant et ici. D’où la fonction du mégaphone, qui est devenu un outil nécessaire dans toute manifestation de masse.

Les slogans supposent toujours l’existence d’un ennemi/adversaire, un être mythique invisible.. un État, une police, une institution gouvernementale, un usurpateur qui n’entend pas la voix du groupe affecté individuellement… un autre qui provoque la colère, qui est à l’origine de la protestation, mais c’est lui qui a entre les mains les attributions, le don, le renvoi, la mort, la vie, la solution… Le slogan aveugle et obscurcit, car il comporte une charge émotionnelle à haute tension qui transforme les énergies individuelles de la masse en un flot collectif qui résonne à travers l’action sociale avec des revendications spécifiques. Le slogan dans les manifestations a également des fonctions pédagogiques de rationalisation du comportement protestataire, la transformation de la colère de l’instinct de mort et de destruction en instinct de construction et de vie, c’est-à-dire une éducation sur le comportement civil dans chaque manifestation.

La protestation au Maroc s’est parée de nouvelles valeurs et de symboles qui ne manquent pas de créativité, lesquels indiquent l’existence d’une organisation sociale plus rationnelle, après s’être débarrassée des instincts de violence, de démolition et de destruction et de ne plus être confrontée à des formes extrêmes, telles que la répression et l’oppression sécuritaire qui conduisait à de nombreux dérapages. Vu de l’extérieur, le Maroc apparaît aujourd’hui comme « une marmite » avec l’eau qui bout à la surface, des légumes qui montent et d’autres qui coulent au fond, mais sans que rien ne déborde de la « marmite ». C’est une ébullition calme, qui ne se déroule pas dans une cocotte-minute explosive, tant que la catharsis est un fait et qui se produit jusqu’à ce que la réalité montre le contraire.

Au cœur de cette contestation, florissent les slogans écrits sous forme de banderoles, dessinés sur les tee-shirts des manifestants ou sur leurs corps de manière succincte et avec intensité linguistique chargée de nombreuses connotations, ou repris verbalement par les foules rassemblées, dont certains portent des revendications catégorielles après l’extinction de la voix des médias traditionnels qui se sont laissés aller à des rôles institutionnels bureaucratiques et ont abandonné leur prolongement social, et ceux qui portent des revendications nationales visant à lever l’injustice et la marginalisation et revendiquent le droit à la dignité, à l’équité, à la distribution de la richesse, la reddition des comptes et à consolider l’édification démocratique.

Au plan sémantique général, il y a des slogans qui ne meurent jamais, restent collés à la conscience du groupe, chaque génération donne vie au même slogan, et il y a des slogans qui sont toujours affectés par l’essoufflement, qui ne dépassent pas le cercle du petit groupe qui les a élevés et puis qui tombent dans l’oubli… avec leur symbolisme et leur rythme musical, facilement transmissibles parmi les foules et les générations, et leur capacité à exprimer des revendications plus générales et inépuisables, les slogans sont nourris par l’imaginaire collectif de la communauté qui les a créés et scandés, c’est ce qui les fait vivre.

La contestation est ici un mécanisme de pratique politique populaire plus influent que l’activité électorale et le vote, qui n’influence plus ni la prise de décision politique ni une véritable représentation des citoyens… L’occupation par les manifestants de manière quotidienne au Maroc de larges étendues de l’espace public et devant des lieux qui ont une symbolique politique : préfecture ou wilaya, parlement, ministère ou établissement public… contribue aujourd’hui à la consécration de la culture de la citoyenneté, et ôte aux protestations sociales le caractère instinctif et sanglant… Les slogans visent ici à fédérer le groupe autour d’une question de « Masse rejoignez-nous, votre destin est le nôtre »… Le chercheur en anthropologie Abdellah Zarou dira : « Le comportement de protestation est un phénomène sain et civilisé, sain parce que c’est le signe que le corps social fonctionne toujours avec ce que cela comporte en termes de capacité à ressentir et à interagir avec l’environnement, et il est civilisé parce qu’il se révèle et se pratique en public. Il semble que la tendance à la protestation enjouée qui ne cherche pas à changer le monde autant qu’elle cherche pour ses promoteurs à avoir un pied dans ce monde comme elle l’est en soi, je dirais que c’est cette forme de protestation qui a commencé à voir le jour lentement mais avec confiance en l’agenda de protestation sociale marocain ».

Les slogans invitent les poèmes à l’arène du Hirak populaire, leur donnent un contenu fort et une autre destinée de vie :

+ Lorsqu’un jour le peuple veut vivre, force est pour le destin de répondre
+ Debout je marche
La tête haute je marche
+ Nous avons juré pour la libération et rien d’autre que la victoire
+ Nous avons prêté serment de ne pas trahir la patrie / nos camarades

Les slogans mobilisent, rassemblent les mécontents, leur préparent des festins de rêve et le droit à l’espoir et au changement, et créent des rituels collectifs que connaissent bien ceux qui sont engagés dans le champ du Hirak populaire (boire du sucre ou du miel pour renforcer la voix pour qu’elle sorte claire et rauque et atteindre cet invisible, la gestion de l’eau pour arroser les gorges sèches, fournir des casquettes, connaître d’avance la météo pour préparer le parapluie et les vêtements qui conviennent à l’atmosphère de la manifestation et qui sont la plupart du temps de sport et légers, offrent plus de liberté au corps et permettent de supporter la fatigue due au fait de rester debout et à la marche).

Les slogans que scandent les manifestants donnent à l’espace des couleurs, une odeur et un sens. L’espace public de protestations acquiert un caractère particulier, chacun y puise son ego et s’en approprie. La protestation en tant qu’acte social chargé de symboles, de signes et de rituels, donne voix et mouvement au lieu inerte, qui n’est plus forcément réel, comme dans le boycott qu’a connu le Maroc et qui a été lancée à partir des réseaux sociaux, et dans la préparation du début du Mouvement du 20 février, ou dans la protestation contre la loi du « bâillonnement » qui a été avortée grâce aux plateformes des « Médias sociaux »… Le slogan donne à l’espace un langage et une voix, portant des messages intenses dans un langage clair, qui alerte, met en garde, attire l’attention, critique avec sarcasme, joue sur les contradictions, reflète les représentations des manifestants et leur culture et les intègre à une émotion intime collective. Les slogans n’ont pas de père, comme les vieux contes, les blagues et les adages publics, ils sont un produit social de toutes les énergies qui accordent le droit de s’approprier le moment de la protestation selon les différents contextes.

* Abdelaziz Koukas est journaliste et écrivain casablancais

Article19.ma

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