Par Ahmed Assid


Débattre du nouveau modèle de développement nécessite tout d’abord de comprendre les causes de l’échec des modèles précédents comme le reconnaît le pouvoir lui-même, un point qui n’a pas été abordé par le discours officiel lequel a admis l’échec du modèle précédent sans nous faire part des causes de cet échec alors qu’en réalité il est absolument impossible de réussir des choix de développement tant que subsistent les mêmes obstacles.

En passant en revue ces facteurs, il nous serait possible de comprendre, non seulement les causes de notre échec, mais aussi les chances de succès du programme annoncé.

Voici, par ailleurs, les facteurs que nous considérons comme étant derrières l’avortement des grands chantiers de développement que l’État marocain continue d’annoncer de temps à autre, qu’il s’agisse des politiques menées par l’acteur royal ou celles élaborées par les gouvernements successifs.

1) Le modèle jacobin de l’Etat-nation central:

Ce facteur est l’un des principaux obstacles au rôle de la culture dans le développement au niveau national. Maintenir le modèle français de l’État-nation traditionnel nous a fait ignorer les particularités régionales et les aspects de la diversité qui distinguent notre pays depuis des milliers d’années. Tout comme il a placé à la marge des institutions un riche patrimoine qui a été considéré comme une menace au pouvoir de l’Etat et à son unité, alors qu’il pourrait constituer le véritable ciment pour la consolidation de cette unité sur des bases démocratiques. Le caractère entravant de ce facteur est dû à la grande différence qui existe entre le modèle français basé sur le principe de « l’unification pour l’unicité » et la situation du Maroc qui se caractérise par un pluralisme riche et dynamique qui n’a pas été investi dans le développement et le renouveau en raison de sa marginalisation voulue à un moment où la culture dans son aspect officiel, adoptée par l’État sous le signe « l’Arabité et l’Islam », ne suffisait pas à promouvoir la créativité requise.

Si le pouvoir a oeuvré à corriger cette situation en reconnaissant dans la constitution de 2011 toutes les composantes culturelles et identitaires, l’échec de la mise en oeuvre de la constitution et les décisions positives prises ont fait que la situation reste telle qu’elle était, en ce sens que la mentalité qui prévaut au sein de l’État, qui s’inspire encore du modèle traditionnel de l’Etat national centralisé, n’a pas permis la traduction dans la réalité des nouvelles décisions à cause de ses réserves à leur égard.

Parmi les paradoxes est que la méconnaissance par nos élites de la question de la régionalisation élargie et avancée et les limites des propositions qu’elles ont élaborées jusqu’à présent à ce sujet ne correspondent pas à la réalité de détérioration générale dont les causes profondes dans divers secteurs sont dus à la concentration excessive de l’Etat. Ce qui signifie que la classe politique marocaine et les élites de la société civile ont continué de chercher à trouver des solutions aux problèmes posés et aux crises successives à l’intérieur du même modèle qui en est la cause.

Par conséquent, nous estimons nécessaire qu’il y ait une acceptation de principe de la possibilité de passer à un modèle de l’État différent du modèle de l’État-nation centralisé, car le manque d’une disposition préalable à cette transition et la poursuite de l’attachement aux « constantes » du modèle précédent conduira inévitablement à contourner le nouveau modèle de développement et à le réduire sans qu’il atteigne les objectifs escomptés.

Peut-être qu’en abandonnant le modèle traditionnel de l’État national au profit de modèles plus ouverts et plus performants rendra l’adoption de divers éléments culturels comme une des questions prioritaires et urgentes, comme on l’observe dans le débat en cours, qu’il s’agisse de la régionalisation ou du programme de développement. Les intervenants ont tendance à se concentrer dans leur débat sur les causes du développement matériel dans ses aspects économique, financier, social, administratif, etc. Ce qui montre la lassitude des gens au vu de la grave marginalisation économique d’un grand nombre de régions restées pendant un certain temps non négligeable exclues du projet national de développement, comme il montre également l’ampleur de la marginalisation des aspects culturels dans les projets de l’État.

A cet égard, nous constatons que l’un des dilemmes majeurs de l’Etat marocain actuellement est l’incapacité de trancher à travers un débat à plusieurs niveaux sur son « identité », malgré ce que nous avons connu avec la constitution de 2011, ce qui pourrait interpeller la culture officielle quant à disposer des fondements profonds de la démocratie dans les âmes, les esprits et les valeurs, en ce sens que la culture n’est posée que lorsqu’il existe une volonté claire de servir l’être humain comme la plus importante des valeurs et en tant que fin en soi, c’est-à-dire un être « digne ».

2) Le caractère autoritaire du système politique et l’absence d’une séparation des pouvoirs:

Ce facteur, en particulier, est lié à l’étendu du respect des lois et des procédures administratives de l’État, en ce sens que l’autoritarisme conduit au dépassement de la loi, à adopter les instructions orales, les méthodes de pression, de coercition, de contrôle du pouvoir judiciaire et d’affaiblissement des partis politiques, ceci conduit, enfin, inévitablement à entraver le fonctionnement normal des institutions en raison de l’existence d’une logique contraire à la logique de l’État moderne. Cela entraîne également la confiscation de la liberté de la presse et de la liberté d’opinion, et la propagation d’une culture de l’asservissement, de l’égoïsme individuel, de l’opportunisme et du désir d’enrichissement rapide, où tous les maux occupent la place de valeurs citoyennes. Ce sont autant de facteurs qui conduisent inévitablement à l’échec du modèle de développement et à entraver la progression du pays.

Le caractère autoritaire susmentionné a conduit à la perpétuation d’un autre aspect faisant obstacle au développement, à savoir le « dualisme de l’État » qui a pris, depuis l’indépendance, le double caractère d’un État à deux visages, l’un moderne représenté dans les institutions et les apparences de modernité à la française et un vieux visage makhzenien lequel préserve tous les maux du passé, tous les souvenirs du vieux conflit qui a toujours guidé le comportement des autorités traditionnelles. Une constitution a été rédigée pour « la monarchie chérifienne » après l’indépendance en conformité avec la dualité susmentionnée, en ce sens qu’elle comprenait tous les fondements de l’État des institutions modernes, mais en même temps elle incluait ce qui est au-dessus des institutions, c’est-à-dire les pouvoirs du souverain à caractère religieux en vertu desquels il dispose de tous les pouvoirs, sans permettre qu’il fasse l’objet de critiques ou ses décisions l’objet d’un débat.

Une des conséquences de cette dualité est la tentative de concilier modernité et authenticité patrimoniale sans faire l’effort nécessaire pour harmoniser les contenus d’authenticité avec les exigences de la modernisation et de la démocratisation, y compris l’exclusion des éléments non adaptables. Ce qui a fait que les éléments de la tradition patrimoniale se sont transformés en obstacles à tout processus de modernisation. Il est regrettable que nous retrouvons la même approche dans le nouveau modèle de développement en 2021, qui, à son tour, parle de « valeurs universelles » mondialement reconnues tout en mettant l’accent sur « les valeurs originelles du Royaume » sans définir celles-ci ou les clarifier pour voir s’il y a compatibilité ou incompatibilité qui rend impossible tout développement.

Tous les modèles de développement réussis des pays qui étaient jusqu’à récemment au même niveau que le Maroc au plan des indices de développement, comme le Singapour, la Corée du Sud, le Rwanda et l’Éthiopie, ont prouvé que le principal facteur de renouveau a été un bon leadership et une bonne gouvernance, basés sur une conception cohérente et sur des principes politiques démocratiques établie selon un système de priorités basé sur la lutte contre la corruption et la consécration de la primauté de la loi et du principe de la reddition de comptes.

3) Faiblesse de l’esprit patriotique et de la conscience civique:

Il a été prouvé, à travers mon observation de la dynamique des forces démocratiques nationales et de leur lutte contre les facteurs de régression et de stagnation, que l’un des plus grands obstacles à leur action était la faiblesse de l’esprit patriotique et de la conscience civique de la majorité de la société marocaine. Une situation qui est due à la politique antérieure de domestication que le pouvoir avait adoptée afin de créer des conditions à sa mesure. Le despotisme s’est ainsi transformé en une « culture » par l’intériorisation par les individus de ses mécanismes dans leur conscience individuelle, ce qui a rendu le changement plus difficile et plus complexe.

Probablement le « mécanisme de changement d’en haut », qui a longtemps marqué les politiques publiques au Maroc, a fait que la plupart des projets annoncés du pouvoir ne trouvent pas un soutien populaire au sein de la société, ni qu’ils soient soutenus par un fort courant de conscience populaire qui se cultive par l’éducation et les moyens de communication d’une manière contraire – paradoxalement – à ce qui est annoncé comme projets, ce qui alimentait une sorte d’antagonisme tance dans les rouages de l’État entre les slogans du pouvoir et ses décisions conjoncturelles. Au moment où les élèves apprenaient à l’intérieur de l’école, par exemple, que la tricherie est une chose moralement inacceptable, ils découvraient qu’ils étaient entourés de scènes de tricherie quotidienne dans tous les domaines. Ce qui fait que la triche se transforme dans l’esprit de l’élève en un moyen de réussite sociale, à commencer par la réussite dans l’examen. Alors qu’il apprend à l’école que le mariage et la procréation sont nécessaires pour « accroître la population de la nation », il voit le pouvoir dépenser au même moment des milliards pour une campagne de « planification familiale ». Et alors qu’une campagne officielle est menée sous le slogan « Non à la violence contre les femmes », les mosquées et les radios privées s’emploient à légitimer la violence contre les femmes au quotidien. Et alors que l’État proclame que l’âge légal du mariage est 18 ans, il accorde aux juges un pouvoir discrétionnaire de marier des mineurs, ce qui a conduit à de véritables désastres. C’est le résultat de la dualité susmentionnée, mais c’est aussi l’une des répercussions de l’autoritarisme qui fait que les différents acteurs attendent la décision d’en haut pour activer ce qu’ils jugent bon pour le pays, alors que le vrai changement doit venir d’en bas, de la conscience du peuple et des valeurs de la société qui devraient être formées sur la base d’une politique publique homogène qui oeuvre à répandre la conscience démocratique moderne et à éduquer les gens à la gestion rationnelle de leur vie commune.

La culture, en tant que véritable révolution, vise à changer les mentalités en faveur du changement souhaité, et le développement restera une question très difficile tant que les mentalités renfermeront une conscience anti-développement. Ceci montre l’importance du besoin de la culture comme facteur décisif pour réussir tout projet de développement, comme il prouve la nécessité d’une communication quotidienne avec la société, en adoptant les langages de communication de masse utilisés par de larges couches du peuple marocain.

Par ailleurs, je note que le recul des valeurs qui unissent les Marocains, représentées principalement dans le sentiment d’appartenance à la même patrie, c’est-à-dire à la terre marocaine et à à ce qu’elle renferme de biens matériels et symboliques, constitue l’un des obstacles les plus importants sur la voie du développement adéquat, en ce sens que tout modèle de développement doit reposer sur le principe de la participation et de l’adhésion citoyennes, ce qui nécessite le renouvellement du sens du patriotisme marocain, et la formation de la conscience des individus selon les défis et enjeux de développement en question.

Les efforts que déploient les citoyens, par exemple, pour la tricherie, la falsification et le piratage sont bien plus importants que les efforts déployés pour le bien commun. Ceci signifie que le dysfonctionnement institutionnel s’est transformé en une « culture populaire », et dans une telle situation, il sera impossible de réussir tout modèle de développement quelle que soit son importance.

Par conséquent, les conditions de succès de tout nouveau modèle de développement doivent émaner des régions et non du centre, et de et avec la participation du plus grand nombre de citoyens à ce grand et important chantier pour l’avenir du Maroc. Le problème aujourd’hui à cette étape de l’histoire se résume presque dans le fait que nous sommes une « élite hors-jeu ». En ce sens que nous avons abordé les détails des problématiques de modernisation et de démocratisation, laissant la société derrière nous, encadrée par les forces de la tradition dans le cadre d’une tendance rétrograde contraire aux valeurs de la démocratie et aux propres engagements de l’État lui-même. C’est ce qui fait que la première priorité est d’agir au plus profond de la société afin de changer les mentalités, faire prendre conscience à la majorité des citoyens des enjeux actuels pour qu’elle soit engagée dans la nouvelle dynamique nécessaire à la réussite de la transition vers la démocratie.

Le problème ne se limiterait pas ici à la capacité des élites marocaines à assimiler les nouveaux défis et à y réfléchir, mais il est aussi lié – et c’est une question de grande importance – à leur capacité à encadrer la population et à la sensibiliser à l’importance du nouveau programme et à les préparer à y adhérer. Ceci, si l’on suppose qu’il existe une volonté réelle de la part du pouvoir de mettre en œuvre véritablement et efficacement le modèle de développement et qu’il ne s’agit pas simplement d’une mesure politique conjoncturelle pour gagner davantage de temps.

4) Le fossé entre le slogan et la pratique:

Il est devenu évident – après toutes les expériences précédentes – que le Maroc ne manque pas de bons textes et de références avancées autant qu’il a besoin d’appliquer ces textes et de les transformer en une réalité institutionnelle quotidienne, ce que ne permettent pas les méthodes actuelles de gestion qui sont dominées par le désir de gérer le conjoncturel au lieu du stratégique. Ceci est particulièrement visible dans la révision de la constitution sans que soient mis en oeuvre ses acquis, en approuvant une régionalisation élargie sans la réaliser sur le terrain, en parlant d’un nouveau concept d’autorité et la poursuite des arrestations pour opinion et la violence des forces de l’ordre sur la voie publique, et en évoquant le développement du monde rural sans parvenir à freiner l’exode massif vers les villes. Comme il se manifeste également dans l’ouverture d’un débat sur la « richesse » sans assurer sa distribution juste et équitable, et en officialisant le Tamazight et en s’engageant à protéger la diversité du patrimoine culturel sans réaliser aucun progrès réel.

Ce fossé entre les slogans de l’État et la réalité de ses véritables actions conduit sans aucun doute à la faiblesse de la confiance en les institutions. Il contribue grandement aussi à nourrir les réticences politiques et l’aversion envers le processus démocratique, à douter de la légitimité des lois et à consacrer chez les citoyens les méthodes d’opportunisme, de corruption et de clientélisme. Ceci nous amène à nous interroger sur la faisabilité d’un nouveau modèle de développement dans le contexte d’une réalité où les slogans prévalent sur les actions concrètes.

En plus de ce dilemme, l’absence de tout effort d’envergure ou de campagnes nationales de la part du pouvoir pour sensibiliser à ses nouvelles orientations, ou pour faire connaître les textes révisés, afin de transformer ces orientations en une conscience collective citoyenne. C’est ainsi que nous modifions les textes sans modifier et changer les mentalités, notamment au sein de l’administration, ce qui conduit inévitablement à une non-implication de la société dans le processus de mise en œuvre de ces textes et à la réalisation d’un renouveau global.

** Ce point de vue n’engage que son auteur.

Article19.ma

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