Par Dr Mohamed Chtatou


Une crise politique se prépare en France à propos d’une lettre ouverte écrite par 20 généraux à la retraite dans le magazine Valeurs Actuelles le 21 avril dernier. Cette lettre est également cosignée par 80 autres officiers retraités des forces armées et de la gendarmerie. Ils ont mis en garde contre l’imminence d’une « guerre civile » avec l’islam politique, qui entraînerait « l’intervention de nos camarades en service actif ». Ils ont également revendiqué un large soutien au sein de l’armée et ont demandé que le gouvernement élu d’Emmanuel Macron soit remplacé par « des politiciens qui prennent en compte la sécurité de la nation ». 

La Grande Muette monte au créneau

Il est très intéressant de noter que ces généraux à la retraite ont formulé leur menace dans la rhétorique de la loi « anti-séparatiste » du président Macron, qui cible ce qui est décrit comme l’islam politique. Faisant écho à l’opinion du président Macron, ils ont affirmé que la France était « en train de se désintégrer avec les islamistes des hordes de la banlieue qui détachent de grandes parties de la nation et les transforment en territoire soumis à un dogme contraire à notre constitution ». Jusqu’à présent, le président Macron a maintenu un silence assourdissant sur la lettre des généraux, mais sa ministre des Armées, Florence Parly, a qualifié la lettre d' »irresponsable ».

Dans un soutien à peine voilé à la candidate d’extrême droite aux élections de 2022, Marine Le Pen, la lettre se dit « prête à soutenir » les politiciens qui se concentrent sur la « sécurité de la nation ». Marine Le Pen n’a pas perdu de temps pour saisir l’occasion et a déclaré : « Je vous invite à rejoindre notre action pour participer à la bataille qui s’ouvre, c’est certainement une bataille politique et pacifique, qui est au-dessus de la bataille de la France ».

La date de la lettre coïncidait étonnamment avec ce que l’on appelle le Putsch d’Alger, également connu sous le nom de Putsch des généraux, il y a exactement 60 ans. Ce coup d’état manqué a eu lieu le 21 avril 1961 et visait à contraindre le président français Charles De Gaulle à ne pas accorder l’indépendance à l’Algérie. Il a également été organisé par un groupe de généraux de l’armée à la retraite. Le terme « coup d’état » est une invention française et le pays a connu un certain nombre d’épisodes de coup d’état depuis son avènement.

Le coup d’état de Napoléon

La France célèbre cette année le bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte. En fait, ce mois de mai 2021 est plein d’événements de célébration en France pour commémorer la mort de l’empereur. Le fait qu’il soit arrivé au pouvoir par un coup d’état renversant la Première République dépasse les nombreuses controverses sur l’héritage de Napoléon. Son neveu Louis Napoléon, premier président de la France, a organisé son propre coup d’état en 1852 et s’est fait empereur Napoléon III, un règne qui s’est terminé par un désastre national. Aujourd’hui, il semble que la cinquième république soit en proie à un coup d’état si le président Macron ne se montre pas à la hauteur de la situation, non seulement pour sauver sa présidence, mais aussi pour sauver la France.

La France est déjà confrontée à des crises sanitaires, économiques, politiques, sociales et environnementales et a également subi une série d’attaques terroristes. Pour faire face à ces crises multi-frontalières, le Président Macron a introduit une série de lois très restrictives et limitant les libertés civiles. Il explique que ces restrictions sont limitées dans le temps, lorsque le virus et le terrorisme seront vaincus et que des temps meilleurs reviendront, elles seront retirées. Mais les temps meilleurs qu’il prévoit pourraient ne pas revenir et, dans ces conditions, la société pourrait se fissurer.

La France est aussi un pays politiquement très divisé entre deux mouvements : La République en Marche, le parti centriste de Macron, et le Rassemblement National (RN) de Marine Le Pen, le parti d’extrême droite. Il semble que l’armée compte se poser en alternative d’unité de compromis en présentant un général comme son candidat à la prochaine élection présidentielle.

Dans sa bataille politique, le président Macron a pris des mesures sans précédent pour séduire les électeurs d’extrême droite en introduisant la loi anti-séparatiste (loi « confortant le respect des principes de la République et de lutte contre le séparatisme »), en autorisant la police à suivre les suspects à l’aide d’algorithmes informatiques et en érigeant en infraction le partage d’images identifiant des policiers en opération par leur visage ou leur nom. Cette loi a été condamnée par Greenpeace qui l’a surnommée : “ loi bâillon“.

Toutes ces législations ont été supervisées par son ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, un ancien membre de l’Action française (AF) d’extrême droite (une école de pensée et un mouvement politique nationaliste et royaliste d’extrême droite fondé en 1898 par Henri Vaugeois et Maurice Pujo dans l’objectif d’effectuer une réforme intellectuelle du nationalisme), afin de faire preuve de fermeté vis-à-vis de l’islam. Darmanin s’est également distingué en accusant la dirigeante d’extrême droite Le Pen d’être « trop molle sur l’Islam » pour se placer beaucoup plus à droite qu’elle.

La ministre de l’enseignement supérieur du président Macron, Frédérique Vidal, a également lancé une attaque sans précédent contre les universitaires français et les a dénoncés comme poursuivant un « islamo-gauchisme ». Ce néologisme s’applique en fait à une alliance politique fantasmée entre gauchistes et islamistes. Vidal a choisi C News, une chaîne d’information connue pour présenter des points de vue politiques d’extrême droite (comme Fox News aux États-Unis) pour exprimer ses propres opinions islamophobes sur le monde universitaire français. Les déclarations de Mme Vidal ne sont pas apparues dans le vide. Le président Macron a également accusé les universitaires français d’encourager les sécessionnistes (lire les musulmans) à briser la France. Ce que Macron et ses ministres comme Darmanin et Vidal font, c’est simplement singer et surpasser l’extrême droite sur ses questions traditionnelles de l’islam et de la question associée de l’immigration.

La place de l’Islam en France

Comprendre la place de l’Islam en France, où les attitudes à l’égard de la religion sont façonnées par le credo fondateur de la République – la laïcité, l’état-sécularisme militant de la France -. Comme toute religiosité publique est problématique, il n’est pas toujours facile de faire la différence entre la mobilisation de l’extrême droite et un ensemble beaucoup plus large de dynamiques politiques. Par exemple, il y a eu d’énormes controverses autour du « voile », avec les polémiques sur le Burkini, mais ces questions ne sont pas confinées aux partis populistes de droite comme le Rassemblement national (anciennement Front national). Bien sûr, ces partis profitent des occasions pour se rallier contre l’Islam, mais ces controverses autour de la religion publique font partie de la culture politique française dans tous les domaines et ne sont pas simplement la province de l’idéologie d’extrême droite ou du populisme.

Ainsi, pour comprendre la relation entre les populistes de droite et l’islam en France, il faut garder à l’esprit trois piliers historiques clés : l’attitude de la République à l’égard de la religion, quelle qu’elle soit, le colonialisme et la décolonisation, et l’histoire de l’antisémitisme en France, y compris son rôle dans la Seconde Guerre mondiale.

La Révolution française était autant une révolte contre l’Église et la religion organisée qu’une révolte contre la monarchie. La fin du 18e et le 19e siècle, ainsi que le début du 20e siècle, sont l’histoire de l’expropriation et de la marginalisation de l’Église catholique et de toutes les religions, d’abord du gouvernement, ensuite de l’éducation et plus largement de la vie publique. La République s’est construite en opposition directe à la religion organisée mais aussi en opposition à la foi. C’est l’axe autour duquel s’organisent tous les rapports entre politique et religion.

En conséquence, les références idéologiques de la République sont indissociables d’une laïcité affirmée, et souvent militante. La politique progressiste en particulier, mais aussi la politique dominante en général, quelle qu’elle soit en France, restent définies par une profonde suspicion à l’égard de la religion. Une tradition de socialisme catholique français existe, mais elle ne constitue plus une tradition idéologique puissante. En tant que tels, les progressistes français peuvent souvent sembler incroyablement intolérants envers la religion – et donc envers les minorités religieuses. Ainsi, les attitudes à l’égard de l’Islam peuvent avoir une apparence et un son remarquablement similaires à travers le spectre politique : la gauche française peut être aussi intolérante à l’égard des hijabs que les conservateurs français, les populistes ou les membres de l’extrême droite. Les premiers s’opposent au foulard du point de vue d’un espace neutre, universaliste et protégé de toute religion. En revanche, les catholiques plus traditionnels et conservateurs s’y opposent en affirmant que la culture française est catholique. La plupart des citoyens français favorisent une vision de la religion comme une foi privée, plutôt qu’un affichage public.

Dans un sondage réalisé en octobre 2019 (à la suite d’un discours du président Emmanuel Macron soulignant la nécessité de ce qu’il a appelé « une société de vigilance » en matière de religion), l’Institut français d’opinion publique (IFOP) a indiqué que 75 % des Français sont favorables à l’interdiction de l’affichage de tous les symboles religieux par les employés du secteur public (le chiffre baisse légèrement à 72 % pour les employés des entreprises privées), et que 82 % sont favorables à l’interdiction de tout affichage religieux dans l’espace public. Ces chiffres vont bien au-delà de l’électorat du Rassemblement national et bien au-delà du clivage gauche-droite.

L’expulsion de la religion de la vie publique s’enracine également dans une méfiance de longue date à l’égard de tout corps intermédiaire prétendant représenter une sous-section de la population. Les Français ne cessent d’évoquer les dangers de ce qu’ils imaginent être le « communautarisme » américain ; un cauchemar partagé par l’ensemble du spectre politique. La possibilité d’une représentation religieuse, quelle qu’elle soit, est donc doublement difficile, et encore plus pour les organisations islamiques qui semblent défier la laïcité, le catholicisme et le mythe des liens directs avec l’État.

La laïcité répressive de la France

Alors que de nombreuses sociétés d’émigrés ont développé des politiques multiculturelles adaptées localement pour gérer la migration et la diversité de manière à accorder une certaine forme de reconnaissance à la culture et à la religion d’origine, la France a poursuivi avec vigueur une forme de laïcité qui, dans la pratique récente, ne laisse aucune place à une telle reconnaissance. Appelée laïcité, cette approche est à bien des égards un modèle civique et assimilationniste qui demande à tous les migrants d’adopter et de s’adapter aux valeurs républicaines et de travailler pour devenir des citoyens français, sans aucune place pour les identités à traits d’union. Cela est particulièrement vrai si ces identités à trait d’union sont formulées en termes religieux, comme c’est le cas pour les importantes communautés musulmanes de France.

La laïcité française est, bien sûr, inscrite dans une loi de 1905 qui implique – théoriquement, du moins – que l’État doit rester neutre vis-à-vis de toutes les religions. En d’autres termes, l’État français n’est pas censé s’engager directement ou indirectement dans une pratique qui soutiendrait ou saperait une quelconque tradition religieuse. Pourtant, en réalité, le catholicisme reste la religion dominante en France, avec un soutien important de l’État, notamment par le biais du vaste système d’éducation catholique dans lequel sont scolarisés près de vingt pour cent des élèves français.

En revanche, les autres minorités religieuses continuent d’être marginalisées, et même châtiées, par les élites politiques et sociales françaises – y compris par la gauche progressiste, qui soutient diverses lois gouvernementales discriminant les religions minoritaires en général, et les communautés musulmanes en particulier. Cette forme de discrimination est visible dans un certain nombre de lois récentes adoptées en France qui interprètent de manière controversée la laïcité en interdisant les symboles religieux, notamment la loi de 2004 interdisant les foulards (hijabs).

Dans un certain nombre d’études sociologiques axées sur les migrants musulmans en France menées ces dernières années, les résultats empiriques suggèrent presque sans équivoque que le manque de soutien de la part du grand public pour la pratique religieuse islamique aliène les jeunes Français de la deuxième génération et, dans de nombreux cas, en fait une cible facile pour les idéologies extrémistes mondiales. Bien que la majorité des participants aux études aient indiqué une capacité à défendre les valeurs de la république tout en respectant leur code d’éthique et de comportement religieux, le discours politique prédominant en France parle d’une incompatibilité inhérente entre leur foi et la nature laïque de la société française. En bref, le récent resserrement de la laïcité signifie qu’on leur demande de choisir entre leur identité religieuse et leur statut de citoyen – ils ne peuvent tout simplement pas avoir les deux.

Et c’est là que la France se distingue des autres sociétés multiculturelles, où la question de la reconnaissance culturelle est réglée et où le débat s’est déplacé vers la meilleure façon d’assurer la justice sociale et la représentation politique de tous les membres de la société, indépendamment de leur niveau de religiosité ou de la religion particulière (ou de l’absence de religion) qu’ils suivent.

Manque de respect pour la diversité

La cinquième et actuelle République française a été instaurée en 1958, et avec elle une nouvelle constitution. L’article I de la Constitution stipule que « la France demeure une république indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Le message principal de la Constitution est que la France est « une et indivisible ». Malgré cette noble déclaration dans la Constitution, la discrimination à l’encontre des minorités, notamment les Arabes d’Afrique du Nord, se poursuit. En fait, le style français d’ordre démocratique n’inspire pas une grande confiance aux communautés minoritaires du pays. Les lois et les tribunaux français ne respectent pas les minorités.

Le manque de respect pour la diversité est profondément ancré dans le système politique français et s’étend désormais à la société. L’immigration de musulmans d’Afrique du Nord en France a provoqué des conflits culturels sur les questions musulmanes concernant le hijab, l’enseignement à domicile, la construction de mosquées et les caricatures du prophète de l’islam. Les musulmans français, en proie à un sentiment antimusulman généralisé, ont été victimes de violences sporadiques résultat conséquent d’actes de terrorisme islamiste. De tels actes appellent toujours des lois plus strictes et l’oppression de l’État sans oublier, pour autant, le mépris populaire qui donne naissance à un racisme continu et latent. Parfois, les auteurs présumés d’actes terroristes sont tués lors de « rencontres avec la police ». Pourtant, lorsqu’il s’agit de race, l’establishment français est dans le déni total et affirme que la France est une « République sans couleur ». Dans un article, Jean Bauberot, éminent universitaire français, rappelle que lors d’une conférence sur les minorités à l’UNESCO, le représentant français a fièrement affirmé que « les minorités n’existent pas en France ».

Il n’est pas étonnant que le président Macron ait qualifié les manifestants antiracistes lors d’une marche historique à Paris de « séparatistes ». Il est même allé plus loin en les décrivant comme des « communautaristes », un terme péjoratif réservé à ceux qui rejettent les « lois et traditions » de la République et poursuivent plutôt leurs propres valeurs et style de vie « communautaires ».

Au cœur des « lois et traditions » épousées par l’establishment français se trouve la « laïcité » (qui a commencé sa vie comme une humble loi en 1905). La Troisième République française a promulgué une loi séparant l’Église et l’État. Cette séparation de la vie religieuse et de la vie civile est connue sous le nom de laïcité. En résumé, le principe de laïcité assure à chacun la liberté de pratiquer le culte de son choix, l’État restant strictement neutre et ne prenant part à aucune pratique religieuse.

Cependant, dans la France d’aujourd’hui, la laïcité a acquis le statut d’une idéologie, d’une norme intemporelle qui définit la francité. L’application dogmatique de la laïcité promeut l’idée d’une République française singulière au mépris d’une réalité plurielle et ne fait que perpétuer des discriminations ancrées dans son histoire coloniale. En fait, aujourd’hui, la laïcité en France n’a qu’une seule signification, et elle est anti-islam. L’universitaire française Rim-Sarah Alouane affirme que la laïcité en France est devenue un outil d’identité politique, et que les femmes musulmanes en paient le prix fort. Elle ajoute ensuite que cette nouvelle forme de laïcité non libérale constitue une menace pour les droits de l’homme et la liberté de religion.

En France, aujourd’hui, les partis politiques de l’extrême gauche comme le Parti de gauche (PG) et de l’extrême droite comme le Rassemblement national (RN) ont la même vision fondamentaliste de la laïcité. Le monde selon leur vision est un monde sans foulard. Yasser Louati, un défenseur français des droits de l’homme, estime que l’utilisation d’un raisonnement islamophobe est « un positionnement politique à haut rendement et à faible risque » qui aide les politiciens de l’extrême gauche à l’extrême droite à obtenir un avantage électoral. L’auteur et militant politique Tariq Ali est également d’avis que la France tente de masquer son islamophobie derrière des valeurs laïques. Joseph Massad, professeur de politique arabe moderne et d’histoire intellectuelle à l’université Columbia de New York, a écrit dans le Middle East Eye que la crise de la France avec l’Islam est un héritage de 200 ans de brutalité coloniale française. Il a également souligné qu’au tout début du 20e siècle, alors que l’inquiétude des Français concernant leur « crise » avec l’Islam augmentait avec l’acquisition de colonies à forte population musulmane, la quête coloniale de connaissances sur l’Islam est devenue nécessaire pour comprendre son avenir (l’Islam) au 20e siècle.

Orientalisme islamophobe

C’est ce qu’Edward Said a détaillé dans son livre intitulé L’Orientalisme : L’Orient créé par l’Occident et nous a montré comment la nécessité coloniale a conduit l’étude de l’Orient en général et de l’Islam en particulier en Occident dans le seul but de dominer les peuples colonisés. C’est ce qui est à l’origine de l’émergence de l' »industrie des orientalistes », ou plus précisément de l' »industrie des études islamiques » en Occident. Cependant, avec toute la compréhension de l’Islam par les orientalistes français majoritairement islamophobes et les colons français (Pieds-noirs) arabisants en Afrique du Nord, le professeur Massad a opiné que :

« le projet de transformer l’Islam en quelque chose que le christianisme européen et la laïcité française peuvent tolérer continue, mais avec des résultats insatisfaisants en ce qui concerne Macron, d’autant plus que le financement par la France des groupes djihadistes en Syrie n’a pas encore apporté à Macron l’Islam recherché par les Français ».

La France a une longue histoire de sape de la civilisation islamique, de la Syrie au Maroc. En fait, la haine des chrétiens français et des soi-disant laïcs envers l’Islam et, par voie de conséquence, les musulmans, fait partie du discours quotidien des fonctionnaires, des politiciens, des universitaires et des médias français. La longue histoire de brutalité et de génocide de la France dans ses colonies à majorité musulmane comme l’Algérie, la Tunisie et le Maroc est bien documentée.

Depuis longtemps, les hommes politiques français dénoncent ce qu’ils qualifient de « communautarisme » des minorités de France, au nom de la défense de la laïcité. Ce faisant, ils ont transformé le concept français de laïcité en un slogan pour les partisans du racisme et en particulier de l’islamophobie. Il est également intéressant de noter que c’est à Clermont en France, le 27 novembre 1097, que le pape Urbain II a appelé pour la première fois à une croisade contre les musulmans pour s’emparer de Jérusalem.

La haine antimusulmane en France a donc une longue histoire qui s’étend sur plus d’un millénaire. Rien qu’en Algérie, les soldats français ont commis une foule d’atrocités, y compris des actes de torture, et plus de 300 000 Algériens sont morts dans le processus. En Algérie, écrit encore le professeur Massad, en 1830, lors de la conquête du pays, la France a vidé le trésor d’Alger, dérobant plus de 43 millions de francs en or et en argent, sans compter les sommes qui ont disparu et celles qui ont été dépensées pour l’armée d’occupation française. L’armée française conquérante s’est également emparée des mosquées et les a transformées en églises et cathédrales.

Même à l’époque contemporaine, la France est impliquée dans des opérations militaires de l’Afghanistan à la Libye, en passant par le Mali, le Tchad et la Côte d’Ivoire, tuant des milliers de personnes dans ces pays. La France continue de bombarder la Syrie et de fournir des armes à l’Arabie saoudite pour qu’elle commette des crimes de guerre et des destructions sans fin au Yémen, tous des pays majoritairement musulmans.

Aujourd’hui, les militaires ont réintégré l’arène politique française et réclament la loyauté des forces armées pour mener la guerre contre les « islamistes des hordes de la banlieue ». La France entre maintenant dans une nouvelle phase de propagation plus avancée de l’islamophobie, les forces armées étant politiquement un partenaire actif de cette campagne. Il est temps que l’establishment politique français tienne compte de la mise en garde d’Edward Said contre l’emploi du terme « islamisme » pour désigner un large éventail de phénomènes sociaux, politiques et idéologiques. Une telle généralisation de l’islam politique ou de l’islamisme n’est pas seulement problématique, elle peut aussi être vouée à l’échec. Par conséquent, présenter les jeunes musulmans des banlieues comme hostiles à la laïcité est une généralisation dangereuse qui ne tient pas compte de la complexité de leurs opinions et de leurs frustrations.

Le mythe de l’incompatibilité

La fréquence relative des attaques terroristes en France, par rapport à d’autres sociétés d’émigrés, dont l’Australie, soulève des questions plus profondes sur les spécificités de l’approche française de l’intégration des migrants et des relations interculturelles. Ironiquement, et dans son désormais tristement célèbre discours prononcé deux semaines à peine avant le meurtre de Samuel Paty, le président français Emmanuel Macron a parlé d’une crise mondiale de l’islam et de la nécessité d’une réforme à la française. Ceux qui ont examiné la situation française répondraient toutefois que ce dont la France a besoin de toute urgence, ce n’est pas d’une plus grande ingérence du gouvernement dans la religion – et, en particulier, dans les doctrines religieuses – mais plutôt d’une nouvelle vision de la société française qui reflète et soit en phase avec les besoins de la société multiethnique, multiculturelle et multiconfessionnelle que la France contemporaine est devenue.

Bien que l’intention puisse être bénigne, le plan national envisagé par Macron ne devrait pas viser à « réformer l’islam », ni à garantir que les musulmans français pratiquent une version particulière de leur foi. Les musulmans français ont déjà largement adapté la pratique de leur foi au contexte local particulier dans lequel ils vivent. Une fois encore, cela a été clairement démontré dans les recherches portant sur la « question musulmane » en Occident, y compris en France, qui ont montré que, pour les musulmans individuels, il n’y a guère de sentiment d’incompatibilité entre leur foi et les notions civiques d’appartenance. Ils font plutôt état de défis structurels importants et d’un travail considérable à accomplir au niveau de l’inclusion sociale, de la représentation politique et de la justice économique.

Les enquêtes d’opinion montrent régulièrement que les musulmans de France soutiennent massivement les valeurs républicaines fondamentales de la liberté de pensée, de croyance et d’expression. Les recherches ont montré que les musulmans français non seulement soutiennent l’approche laïque de la république, mais surtout ne considèrent pas que la citoyenneté civique au cœur de cette approche soit en contradiction avec l’éthique de leur foi. En fait, les valeurs françaises de liberté, d’égalité et de fraternité sont considérées comme parfaitement compatibles avec l’islam.

Et au-delà des particularités de la laïcité française – une forme de laïcité établie en France bien avant que la communauté musulmane n’atteigne un citoyen sur dix – et du bagage de l’histoire coloniale française en Afrique et au Moyen-Orient, la façon dont la France gère l’équilibre entre la liberté d’expression et de pensée et la liberté de croyance d’une manière qui ne discrimine aucun groupe particulier, aura des leçons vitales pour d’autres nations multiculturelles, notamment l’Australie.

Pluralisme culturel en danger

Il est important de souligner que, historiquement, le libéralisme politique à la base des démocraties occidentales n’est pas nécessairement incompatible avec la reconnaissance du pluralisme. Fondé sur le principe de tolérance, l’État libéral est traditionnellement censé accorder l’égalité aux citoyens de toutes origines religieuses et culturelles. En revanche, le nouveau discours libéral qui se répand en Europe considère la reconnaissance des droits des minorités religieuses comme une menace pour la liberté d’expression et les droits des femmes, qui sont appréhendés comme les valeurs fondamentales des communautés nationales. Il préconise donc une forte assimilation culturelle des nouveaux arrivants. Dans ces conditions, tous les groupes et individus sont tenus de démontrer leur conformité à ces valeurs libérales afin de devenir des membres légitimes des communautés nationales.

La présence de l’Islam dévoile (jeu de mots) les spécificités de la culture laïque française. En France, la laïcité signifie la séparation de l’État et de la religion, la privatisation des activités religieuses et le déclin des pratiques religieuses. Par conséquent, lorsque des citoyens d’origine religieuse contredisent cet universalisme en adoptant des codes vestimentaires, des règles alimentaires ou d’autres obligations religieuses ayant des implications sociales, les cultures politiques laïques de l’Occident sont en crise. Les musulmans sont gênants car ils expriment leur individualité par des postures religieuses qui, pour la plupart des Européens, ne sont pas compatibles avec le civisme laïque idéalisé. La laïcité est devenue plus qu’un principe juridique et constitutionnel : elle s’est transformée en marqueur d’identité de la nation et de l’État français – un credo auquel il faut se conformer pour être un bon citoyen.

Les questions de sécurité combinées à la laïcité française fondamentaliste ont fait des musulmans des ennemis politiques et ontologiques à l’intérieur et à l’extérieur. Ils sont des ennemis intérieurs parce qu’ils semblent mettre en danger les valeurs libérales fondamentales de la France, tout en ajoutant un fardeau aux problèmes sociaux comme le chômage ou la ghettoïsation de certaines zones urbaines. Ils sont également des ennemis extérieurs en raison de la guerre contre le terrorisme et de la montée de l’activisme islamique violent. Dans ces conditions, toute expression de l’identité ou de la pratique islamique, du couvre-chef aux règles alimentaires, est considérée comme un acte politique et donc jugée illégitime.

Ce double processus d’éloignement et d’externalisation de la communauté nationale a profondément influencé les politiques d’intégration en France en remettant en cause l’acquisition de la citoyenneté et en sapant la reconnaissance de la diversité culturelle. Plus déconcertant encore, l’externalisation de l’islam fait peser la « charge de la preuve » sur les seuls musulmans, faisant de l’intégration symbolique un processus unilatéral d’assimilation aux valeurs françaises avec un fort accent sur la laïcité présentée comme une norme universelle.

Pour éviter une intégration symbolique unilatérale des musulmans au sein de la communauté nationale française, il faudrait un changement radical des récits libéraux et laïques actuels. Mais une tâche aussi colossale peut-elle être accomplie ?

Conclusion ; Ou va la France ?

À la suite des récents attentats terroristes et à un an à peine de l’élection d’un nouveau président en France, le pays débat âprement d’une nouvelle loi visant à contenir l’extrémisme islamiste, qui, selon ses détracteurs, ne fait que stigmatiser davantage les musulmans.

La politique française se déplace vers la droite – pour ne pas dire l’extrême droite – à l’approche des élections présidentielles de l’année prochaine, et les musulmans français font les frais de ce virage, car ils sont attaqués en tant qu’ennemis des valeurs républicaines fondatrices de la nation.

Les signes de ce virage à droite se multiplient alors que la France panse les profondes cicatrices infligées par une série d’attentats terroristes perpétrés par des extrémistes islamistes au cours des six dernières années, qui ont fait plus de 250 morts et plus de 900 blessés.

Les derniers attentats ont eu lieu à l’automne dernier, lorsqu’un professeur de collège a été décapité après avoir montré à sa classe des caricatures controversées du prophète Mohammed, puis trois fidèles catholiques ont été poignardés à mort dans une église de Nice.

Cette série d’attentats a retourné de nombreux Français contre les musulmans, selon les sondages d’opinion. Selon une enquête du Pew Research Center réalisée au printemps 2016, seuls environ 29 % des Français interrogés ont déclaré avoir une opinion négative des musulmans. En octobre 2020, un sondage IFOP a révélé que 79 % des personnes interrogées pensaient que les extrémistes islamistes avaient déclaré la guerre à la France et à ses valeurs.

Dans ce contexte et face à l’effondrement des partis de gauche français, la dirigeante d’extrême droite Marine Le Pen gagne du terrain et les sondages montrent qu’elle ne perdrait que de peu face au président français Emmanuel Macron si une élection présidentielle avait lieu aujourd’hui. Une victoire de Marine Le Pen reste très improbable, mais pas totalement impensable, lors des élections proprement dites, dont le premier tour est prévu en avril 2022 et le second tour en mai.

Macron, autrefois considéré comme le champion libéral de l’Europe, est l’un des moteurs de cette dérive vers la droite : dans ses discours, il a déclaré que l’islam était une religion troublée dans le monde entier et que les valeurs fondamentales de la France étaient sapées par le « séparatisme islamique ».

« Ce à quoi nous devons nous attaquer, c’est au séparatisme islamiste », a-t-il déclaré dans un discours du 2 octobre 2020 où il proposait une nouvelle loi contre cette menace perçue. Dans ce discours, il a énoncé des mesures visant à freiner l’extrémisme islamiste, telles que la répression des groupes radicaux, la suppression de leur financement depuis l’étranger et la formation d’imams en France plutôt que de les faire venir du monde musulman au sens large. Il a déclaré vouloir « forger un islam des Lumières en France ».

« C’est de l’endoctrinement et, à travers cela, la négation de nos principes, de l’égalité des sexes et de la dignité humaine », a-t-il dit en décrivant une France où une « contre-société » de musulmans refuse de rejoindre la vie française et exige que la France s’adapte à leurs croyances en servant de la nourriture Halal dans les cafétérias scolaires et en séparant les hommes et les femmes dans les piscines publiques. « Nous ne sommes pas une société d’individus. Nous sommes une nation de citoyens », a déclaré Macron.

En effet, le discours de Macron imite ceux de l’extrême droite qui affirment que les radicaux musulmans prolifèrent en raison de la croissance d’une société parallèle au sein de la France où l’on apprend aux enfants français musulmans à mépriser les principes fondateurs de la république : la liberté, l’égalité, la fraternité, l’éducation, la laïcité. Le dernier de ces cinq principes – la laïcité – est au cœur de ce débat animé sur les musulmans français et leur place dans la société française.

Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed Chtatou sur Twitter : @Ayurinu

Article19.ma

 

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