Par Ilan Berman*


Que de choses peuvent survenir en quelques mois. En décembre, le Royaume du Maroc est devenu le quatrième pays arabe à rejoindre les accords d’Abraham lorsqu’il a accepté d’entamer la normalisation des relations avec Israël. Cette avancée a été soutenue par l’administration Trump sortante, qui a apporté une pièce essentielle du puzzle: la reconnaissance officielle par les États-Unis de la souveraineté marocaine sur le territoire longtemps contesté du Sahara occidental. Toutefois, aujourd’hui le royaume se retrouve sur des charbons ardents alors que l’administration Biden se demande s’il convient d’honorer les engagements de son prédécesseur.

Depuis son entrée en fonction fin janvier, la nouvelle administration a lancé un examen d’ensemble d’une série des politiques de l’ère Trump. Dans le domaine des affaires étrangères, de telles réévaluations ont déjà entraîné des changements significatifs, y compris une remise en question de l’approche de «pression maximale» envers l’Iran et une politique plus punitive vis-à-vis de l’Arabie saoudite. Et bien que certaines choses n’ont pas changé – par exemple, l’engagement des États-Unis dans la concurrence des grandes puissances avec la Chine – les changements de politique de la nouvelle administration ont profondément perturbé de nombreux partenaires internationaux des États-Unis, dont le Maroc.

Lorsque j’ai visité le royaume la semaine dernière à l’invitation de son ministère des Affaires étrangères, il était devenu clair à quel point. Les responsables à Rabat n’ont pas manqué d’affirmer que les fondements de la relation vieille de deux siècles entre le Maroc et les États-Unis restent solides. Néanmoins, il était clair que les délibérations actuelles de l’administration Biden pourraient être très importantes pour le royaume – pour des raisons sans rapport avec les relations du Maroc avec Israël.

Après tout, des contacts discrets entre les deux pays avaient cours depuis des décennies, soutenus par un commerce intense (bien que non officiel) et les liens socioculturels d’une diaspora importante de juifs marocains vivant actuellement en Israël. Ces liens ont contribué à préserver les relations de manière informelle jusqu’à ce qu’elles apparaissent finalement au grand jour à la fin de l’année dernière.

Depuis lors, les relations maroco-israéliennes ont évolué rapidement. Au cours des quatre derniers mois, les deux pays ont échangé des ambassadeurs (des bureaux diplomatiques officiels ouvriront bientôt à Tel Aviv et Rabat) et ont établi des groupes de travail sur des questions telles que l’agriculture et la sécurité. Leurs cabinets ont commencé à tenir des consultations hebdomadaires. Bien qu’affectés jusqu’à présent par la pandémie, l’espoir demeure grand que les relations se développent davantage pour inclure les vols directs, l’accroissement du tourisme et des investissements bilatéraux significatifs.

Tout ceci, affirment les responsables marocains, fait partie d’une vision stratégique plus large de leur monarque, Mohammed VI, en vue de rehausser le rayonnement mondial du pays et l’aligner sur les nouveaux courants géopolitiques dans la région au sens large. Pour l’instant, la majorité des Marocains considère ce rayonnement comme bénéfique. Comme l’a expliqué un observateur, environ 10% de la population du pays approuve la normalisation en tant que telle, tandis que 70% la soutiennent comme étant un prolongement de leur soutien plus large au roi.

Pourtant, pour les Marocains, la normalisation avec Israël n’est pas une question isolée. Elle est intimement liée au statut du territoire stratégique le plus convoité du pays: le Sahara occidental.

Lorsqu’elle est intervenue l’année dernière, la reconnaissance par les États-Unis de la revendication du Maroc a été considérée comme une consécration attendue depuis longtemps d’un demi-siècle d’investissements politiques et économiques soutenus que Rabat a effectués dans ce qu’il appelle ses «territoires du sud». Le Sahara occidental n’est pas simplement un projet du gouvernement; ce n’est rien de moins qu’une cause nationale pour les Marocains, dont beaucoup ont des parents qui ont personnellement participé à la marche vers le sud pour libérer le territoire du contrôle espagnol au milieu des années 1970. Cette réalité n’est pas suffisamment comprise à Washington, où le Sahara occidental a tendance à être considéré comme une simple partie du marchandage politique de la précédente administration dans la région.

Les ramifications électorales de la question sont également importantes. Le Maroc se dirige vers des élections législatives plus tard cette année, et la «question» du Sahara y figurera certainement en bonne place. Une approbation de la souveraineté du royaume par l’administration Biden serait une forte consécration extérieure de l’orientation géopolitique actuelle du gouvernement marocain, boostant les politiciens et les partis qui veilleront à ce que Rabat maintienne son cap actuel. Inversement, même un renversement partiel fournirait des munitions politiques puissantes aux forces intérieures (y compris islamistes) qui ont longtemps plaidé contre la normalisation – et, plus largement, contre le partenariat avec l’Occident.

Toutes les raisons ci-dessus font du choix auquel est aujourd’hui confronté l’administration Biden un choix historique – à la fois pour le royaume lui-même et pour l’avenir de ses relations avec Washington.

*Ilan Berman est vice-président du think-tank American Foreign Policy Council à Washington, DC.

N/B : traduction de la rédaction d’Article19

Article19.ma

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