Un vœux pieux. La Chine est à la croisée des chemins alors qu’elle étend sa présence économique en Afrique du Nord-Ouest. La recrudescence des tensions entre l’Algérie et le Maroc pourrait menacer les intérêts économiques et géopolitiques chinois dans la région. Mais Pékin a peut-être le pouvoir de combler le fossé et de réorienter la Méditerranée occidentale vers son Initiative de la nouvelle route de la Soie (Belt and Road Initiative-BRI).

La détente entre l’Algérie et le Maroc est en train de s’effriter. Le Front Polisario, soutenu par l’Algérie a mis fin à un cessez-le-feu de 29 ans avec Rabat en novembre 2020. Le Front Polisario « menace de reprendre » la lutte armée peu avant que les États-Unis ne reconnaissent officiellement le contrôle marocain sur la région disputée en décembre 2020.

L’Algérie est aujourd’hui confrontée à des décisions critiques sur la manière de contrebalancer la puissance croissante du Maroc. Alger envisage d’intensifier son soutien au Front et d’accroître sa propre présence militaire à la frontière marocaine. Cela pourrait menacer les intérêts chinois dans les ressources de l’Afrique du Nord-Ouest et saper ses plans pour parachever la connectivité transcontinentale via la Méditerranée occidentale.

Les phosphates et les éléments de terres rares de l’Afrique du Nord-Ouest sont d’un intérêt vital pour la Chine. Le Maroc dispose de plus de 70% des réserves mondiales de phosphate naturel, tandis que l’Algérie possède le quatrième stock mondial.

En 2018, la société chinoise CITIC Construction a signé un accord avec la Sonatrach algérienne pour la construction d’une installation intégrée de production de phosphate de 6 milliards de dollars qui porterait la production annuelle de l’Algérie à 10 millions de tonnes. Parallèlement, le chinois Hubei Forbon Technology a créé une joint-venture avec le géant marocain du phosphate l’OCP en janvier 2021 pour développer des engrais de nouvelle génération.

Pékin s’intéresse également aux éléments de terres rares qui contiendraient les gisements de phosphore au Sahara. Le groupe de défense « Western Sahara Resource Watch » a avancé à plusieurs reprises l’implication chinoise dans des achats de phosphates du Sahara.

La Chine cherche à jouer un rôle stratégique dans le développement de la connectivité Europe-Afrique à travers la Méditerranée occidentale. Pékin a une participation dans le corridor de transport commercial émergent du Maroc Afrique de l’Ouest vers l’Europe de l’Ouest, basé sur la ligne à grande vitesse marocaine Al Boraq et le port nouvellement agrandi de Tanger Med – aujourd’hui le plus grand port de la Méditerranée.

L’extension de Tanger Med a été rendue possible avec entre autres l’investissement de China Merchants Group. Des entreprises chinoises ont ouvert des usines de fabrication au Maroc pour s’intégrer dans les chaînes de valeur Europe-Afrique créées par la ligne ferroviaire Al Boraq et le port Tanger Med.

CITIC Dicastal a créé une usine d’une valeur de 400 millions de dollars pour fournir des équipements à l’usine d’assemblage automobile du Groupe français PSA. China Communications Construction Company est en train de construire le centre industriel Mohammed VI « Tangier Tech City » pour attirer davantage d’entreprises multinationales et chinoises au Maroc.

Pékin soutient également la création d’un corridor d’infrastructure à travers l’Algérie qui reliera l’Afrique subsaharienne à la Méditerranée. Alger a signé un accord avec la China State Construction Engineering Corporation et la China Harbour Engineering Company en 2016 pour la construction du port algérien d’El Hamdania. Avec une capacité de 6,5 millions d’unités équivalentes vingt pieds (conteneurs de 20 et 40 pieds), El Hamdania pourrait fonctionner comme le hub d’un corridor Afrique-Europe.

Avant que les États-Unis ne reconnaissent officiellement la souveraineté du Maroc sur le Sahara, de nombreux pays africains et arabes avaient déjà ouvert des consulats dans la région sous contrôle marocain. Alors que la solidarité africaine et arabe avec l’opposition de l’Algérie aux revendications marocaines de souveraineté s’érode, les tensions entre Alger et Rabat s’intensifient.

En 2020, dans l’oriental, les autorités marocaines ont annoncé la construction d’une caserne militaire (pour logement militaire) à seulement 38 kilomètres de la frontière algérienne. Les médias algériens ont décrit le projet comme étant « une provocation » et ont rapporté que l’Armée nationale populaire algérienne (ANP) construirait deux bases frontalières. L’Algérie a également approuvé l’année dernière un amendement constitutionnel autorisant l’ANP à intervenir en dehors des frontières algériennes.

La Chine maintient une politique neutre sur le conflit du Sahara, soutenant officiellement les efforts de l’ONU pour un référendum sahraoui longtemps retardé, tout en équilibrant soigneusement ses intérêts économiques au Maroc et en Algérie.

Les tensions entre l’Algérie et le Maroc ont atteint leur paroxysme, mais il est possible de réorienter le conflit vers la coopération. La Chine peut jouer un rôle constructif dans ces négociations.

Alors que les exportations de l’Algérie vers la Chine sont minimes, ses importations en provenance de Chine en 2019 ont totalisé 5,4 milliards de dollars américains. La pandémie du COVID-19 et la baisse des prix du pétrole ont gravement affecté l’économie algérienne, les ventes de pétrole et de gaz représentant 60% du budget de l’État. Méfiant à l’idée de solliciter le soutien du FMI, Alger se tourne vers la Chine.

Le 11 octobre 2020, l’Agence chinoise de coopération internationale pour le développement a signé un accord avec Alger pour approfondir encore la participation de l’Algérie à l’Initiative de la nouvelle route de la Soie.

Rabat peut offrir à Alger des opportunités de participer au développement de la connectivité commerciale du Maroc. Cela cadrerait bien avec les efforts de Pékin pour intégrer la Méditerranée occidentale dans la BRI. De son côté, l’Algérie doit se joindre aux pourparlers entre le Maroc et le Polisario pour assurer de futurs arrangements pour les Sahraouis.

Pékin, dans sa nouvelle position stratégique avantageuse entre les belligérants, pourrait promouvoir un rapprochement qui profiterait à toutes les parties. Le moment est venu pour la Chine de faciliter une interaction constructive entre Rabat et Alger. Ses efforts diplomatiques pourraient déterminer si la trajectoire du Maghreb occidental s’orienterait vers la coopération ou le conflit.

– Par Michaël Tanchum et Nerea Álvarez-Aríztegui*

*Article publié par le site eurasiareview.com

*Michaël Tanchum est maître assistant à l’Université de Navarre, en Espagne, et chercheur principal à l’Institut autrichien des études européennes et de sécurité (AIES).

Nerea Álvarez-Aríztegui est étudiante à l’Université de Navarre, en Espagne.

Article19.ma

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