Le président Emmanuel Macron veut débarrasser la France de ce que les autorités qualifient de "société parallèle" de musulmans radicaux qui s'épanouissent en dehors des valeurs de la nation (Photo : Copyright 2020 The Associated Press)

Par Dr Mohamed Chtatou

Il est difficile de savoir exactement combien de musulmans de différentes nationalités vivent en France car l’État ne collecte pas de données de recensement religieux ou ethnique. La notion républicaine de citoyenneté maintient la pratique religieuse et l’origine ethnique carrément dans le domaine privé (et les Français se méfient des abus passés de ces fichiers gouvernementaux).

L’Observatoire de l’immigration et de la démographie écrit à ce sujet :

“Tandis que des démographes comme Hervé Le Bras préfèrent considérer la question comme incertaine voire trop anxiogène, un rapport sénatorial de 2016 intitulé De l’Islam en France à un Islam de France, établir la transparence et lever les ambiguïtés propose quant à lui une fourchette qui synthétise les différents travaux et études existants afin d’évaluer l’importance de la population musulmane en France.

Pourquoi est-ce un sujet complexe ? Car il n’y a pas en France de recensement de la population en fonction de sa religion.

Néanmoins, la statistique publiques (INSEE), les travaux des instituts publics spécialisés (INED) ainsi que les études réalisées par des instituts privés spécialisés sur les thématiques religieuses ou encore les instituts de sondage et les travaux des think tanks permettent d’estimer la population musulmane présente en France et en Europe. Nous vous en proposons ici une recension et la mise en lumière des enseignements principaux. Il convient de noter, comme le précise le Sénat, « Les différences d’approche sur ce sujet expliquent les écarts, parfois substantiels, entre les estimations avancées, […]. Cette amplitude traduit simplement le fait que l’estimation du nombre de musulmans en France ne décrit pas la même réalité selon qu’elle retient les seuls pratiquants ou les musulmans sociologiques ». “

La moitié des quelque cinq millions de musulmans français sont des citoyens français de naissance ou naturalisés. Ceux d’origine algérienne forment le sous-groupe le plus important. La plupart sont arrivés pendant le boom économique de l’après-guerre : l’indépendance de l’Afrique du Nord a coïncidé avec une forte demande française de travail manuel. Ces travailleurs s’installaient déjà en France et fondaient des familles lorsque le gouvernement a mis fin à la migration de travail au milieu des années 1970. 

Un flux annuel régulier de milliers de personnes a persisté dans le cadre des dispositions relatives au regroupement familial. Ce phénomène a surtout renforcé les populations musulmanes autour de Paris, où se concentre un tiers de la population, et à Lille et Marseille, qui accueillent ensemble un autre tiers.

Discours de Macron du 2 octobre 2020

Le 2 octobre 2020, devant un public de ministres, d’hommes politiques, de fonctionnaires et de citoyens éminents, le président français Emmanuel Macron a prononcé un discours d’une heure dans la ville des Mureaux, à environ 40 km de Paris.

Intitulé « Lutte contre le séparatisme« , ce discours a coïncidé avec le procès dans la ville de Paris des personnes accusées d’avoir perpétré les meurtres de « Charlie Hebdo » en janvier 2015. Il s’agissait d’une attaque de deux extrémistes musulmans contre les bureaux du journal qui avait publié des caricatures désobligeantes du prophète Mohammed. Douze personnes ont été tuées dans ces attaques et plusieurs ont été blessées.

Cet attentat avait été suivi d’attaques extrémistes à Paris en novembre de cette année-là, au cours desquelles 130 personnes avaient été tuées, puis de l’attentat du jour de la Bastille à Nice en juillet 2016, au cours duquel un individu dans un camion de 19 tonnes avait fauché des centaines de fêtards et tué environ 80 d’entre eux. Depuis mars 2012, la France a connu 36 attentats graves ou très graves commis par des extrémistes musulmans, au cours desquels près de 300 citoyens français ont été tués. En outre, entre 2014 et 2016, environ 1 600 musulmans français ont rejoint les rangs de l’État islamique en Syrie. Macron, après avoir assumé la présidence en mai 2017, s’était engagé à mettre fin au fléau de la violence islamiste.

Dans un discours prononcé en février 2018, Macron avait parlé de la création d’un « Islam de France » – un Islam qui serait ancré dans les valeurs nationales de laïcité et qui purifierait la foi en France de l’influence des expressions radicales qui avaient, selon lui et selon la plupart des observateurs, conduit aux horribles attaques contre des Français innocents au nom de l’Islam. Son discours du 2 octobre 2020 a été la concrétisation de cet engagement.

Cérémonie d’hommage national à Samuel Paty à la Sorbonne

Au départ, Macron a célébré la laïcité de la France – son ordre laïque, fondé sur une loi de 1905, qui enjoint fermement la séparation de l’Eglise et de l’État qui, en retirant la foi de la sphère publique, a favorisé l’unité nationale. Alors que le discours était censé traiter du « séparatisme« , il n’a fait référence qu’au « séparatisme » musulman – les musulmans, au nombre de cinq millions environ, sont la plus grande minorité en France et constituent environ huit pour cent de la population totale. Ils sont plus nombreux que les trois autres minorités religieuses – protestants, juifs et bouddhistes – réunies. 

Le « séparatisme » musulman a été décrit par le président comme un « projet politico-religieux » qui s’écarte des valeurs de la République et cherche à créer une « contre-société » par le rejet des principes nationaux relatifs à « l’égalité des sexes et à la dignité humaine« . Mariés à l’idéologie de l’islamisme radical, les adhérents au projet, par le biais du terrorisme, ont cherché à créer un ordre parallèle dans l’État et à s’emparer finalement de la totalité du pays. Ils priveraient ainsi la nation des droits prévus par laïcité – « la liberté d’expression, la liberté de conscience et le droit de blasphémer« .

Macron accepta qu’une partie du « séparatisme » était due à l’échec de l’ordre étatique qui avait conduit à la ghettoïsation, créant une « concentration de pauvreté abjecte« , de mauvaises installations éducatives et une obstruction à la mobilité sociale. Comme la République n’avait pas assumé ses responsabilités dans des domaines cruciaux, nombre de marginaux avaient été séduits par les organisations islamiques qui avaient fourni des services sociaux, notamment l’éducation, l’enseignement de l’arabe, les sports et les soins aux personnes âgées.

Macron reconnaît également que le passé colonial de la France a laissé derrière lui des questions non résolues qui continuent à fomenter la discorde entre les différentes sections de la communauté française et qui posent des problèmes pour la formation d’une identité nationale cohésive. Il a souligné que le séparatisme engendré par l’héritage colonial avait été renforcé par « des tabous que nous avons nous-mêmes entretenus« , peut-être une référence oblique au racisme qui imprègne la plupart des rencontres entre la communauté blanche de France et ses compatriotes musulmans.

Le reste du discours a porté sur la radicalisation et la nécessité de la combattre fermement, en utilisant toute la force coercitive de l’État. Dans le cadre de son plan à long terme pour affronter et éradiquer l’extrémisme, le président a défini cinq piliers :

  • Un, des lois plus strictes et des réponses plus efficaces et pratiques aux menaces de la violence extrémiste ;
  • Deux, un meilleur contrôle des associations pour identifier celles qui prêchent la haine et le séparatisme ;
  • Trois, veiller à ce que les écoles se conforment aux normes laïques de la République, et mettre fin à l’enseignement privé à domicile qui cultive des croyances radicales ;
  • Quatre, forger un « Islam des Lumières« , c’est-à-dire un Islam compatible avec les valeurs des Lumières, afin que la foi se « structure » pour devenir un partenaire de la République, notamment dans l’acceptation du principe fondamental de laïcité en France ; et,
  • Cinq, faire craindre la République aux citoyens par des lois et des règles strictes et aussi aimer la France en leur inculquant le sentiment qu’elle « permettra à chacun de se construire une vie« .

La remarque la plus controversée dans ce long discours était que « l’Islam est une religion qui connaît actuellement une crise dans le monde entier … cette crise est liée aux tensions entre les formes de fondamentalisme [qui entraîne] un très fort durcissement« .

Toutefois, pour Valérie Toranian, directrice de la Revue des Deux Mondes, l’approche de la lutte contre les séparatismes devrait prendre, en principe une tournure différente :

“Si le président de la République, au lieu de parler de séparatisme en pointant l’étranger, avait osé parler d’islamisme en pointant les quartiers, il aurait montré sa détermination à restaurer la République partout où il est urgent de le faire : dans les quartiers, dans les écoles, sur le terrain, au sein de la justice. Ne pas oser dire islamisme, c’est ne pas oser dire les liens entre petite délinquance, banditisme et encadrement « religieux » dans les quartiers. Un système que dénoncent de plus en plus d’élus. Un système qui s’apparente aux dérives mafieuses. Ne pas oser dire islamisme, c’est ne pas oser prendre les mesures d’ampleur qui sont nécessaires. Mardi 25 février, Emmanuel Macron recevra les associations engagées dans l’Éducation populaire. Il veut en faire les instruments de la « reconquête républicaine » … Quelques dizaines de millions de subventions sont envisagées. Mais ces bénévoles associatifs, indispensables bien sûr, sont-ils vraiment la solution pour lutter contre ce que le président appelait lui-même, il n’y a pas si longtemps, « l’hydre islamiste » ? “

Les retombées

Le discours de Macron a suscité de nombreuses critiques de la part d’éminents dirigeants musulmans et des manifestations de rue. Cependant, ce qui a encouragé l’agitation publique a été la nouvelle qu’un professeur d’école, Samuel Paty, avait montré à ses élèves les vieilles caricatures du prophète Mohammed lors d’une discussion sur la liberté d’expression et de parole. Cela a conduit un jeune extrémiste tchétchène à décapiter publiquement l’enseignant le 16 octobre 2020.

Au mémorial de Samuel Paty à la Sorbonne le 21 octobre 2020, Macron a fait suivre ses remarques précédentes d’un second discours. Il a mis en contraste l’intolérance et la violence des terroristes islamiques avec les valeurs chères à la République, des valeurs que Paty avait défendues en tant qu’enseignant dans le cadre de son devoir de « faire des républicains« . Il a condamné les extrémistes comme poursuivant une « conspiration de folie, de mensonges, d’amalgame, de haine de l’autre, de haine de ce que nous sommes au fond« .

Macron a ensuite terminé son discours sur une note élevée, en déclarant : « Nous défendrons la liberté que vous [Paty] avez si bien enseignée … Nous ne renierons pas les dessins, les caricatures, même si d’autres reculent. » Il a conclu que l’éducation en France « augmentera la compréhension de notre nation, de nos valeurs et de notre Europe« . “Nous continuerons à nous battre pour la liberté … parce qu’en France, les Lumières ne s’estomperont jamais » a-t-il ajouté.

Le discours de Macron du 21 octobre 2020, qui semblait cautionner les caricatures du prophète, a déclenché une tempête de protestations de la part des dirigeants musulmans et des manifestations publiques : au Bangladesh, 50 000 personnes sont descendues dans la rue pour condamner Macron. Le président turc Erdogan a dénoncé les remarques de Macron et a appelé à un boycott des produits français. L’ancien premier ministre malaisien Mahathir Mohammed a jugé l’attitude du président français « très primitive« .

Le ministère saoudien des affaires étrangères a condamné les caricatures offensives et a affirmé que la liberté intellectuelle et culturelle devait être un « phare de respect, de tolérance et de paix » et devait rejeter les actes et les pratiques qui « génèrent la haine, la violence et l’extrémisme » et sapent la coexistence.

Le soutien public à Macron est venu des EAU : son ministre d’Etat aux affaires étrangères, Anwar Gargash, a critiqué la « politique » qui a fait fureur et a reproché à Erdogan de manipuler « une question religieuse à des fins politiques » pour promouvoir son intérêt à « devenir le leader de l’Islam sunnite« . Il a également noté que Macron s’opposait aux ambitions de la Turquie de dominer la Méditerranée.

L’atmosphère en France et dans certaines parties de l’Europe s’est encore échauffée avec deux autres attentats odieux. Le 29 octobre 2020, un migrant tunisien, Brahim Aouissaaoui, a poignardé à mort trois personnes dans une église de Nice. Il était arrivé en France un mois plus tôt seulement, ce qui laisse supposer qu’il était déjà radicalisé.

Peu après, le 2 novembre 2020, un Autrichien de 20 ans, d’origine macédonienne et ayant déjà soutenu l’État islamique, a tiré au hasard sur des clients tard dans la nuit dans des restaurants de Vienne ; il a tué quatre personnes et en a blessé 23. Il avait été arrêté plus tôt et emprisonné en avril 2019 pour avoir tenté de rejoindre l’ISIS en Syrie.

Ainsi, les attentats de Nice et de Vienne, survenus si peu de temps après les deux discours de Macron, ont suscité un débat animé en France, en Europe et dans d’autres parties du monde sur l’insistance du président à garantir une liberté d’expression sans entrave, sur sa défense de laïcité, et sur sa compréhension et sa prescription des défis que l’extrémisme islamique pose à la France.

Autres réponses 

En France, la droite a généralement présenté Macron comme un laxiste de la terreur : le maire de Nice a appelé à une guerre contre le terrorisme, tandis qu’un autre homme politique a déclaré que « la France n’est plus libre ! … Nous devons anéantir les islamistes« . De l’extrême droite, Marine Le Pen a félicité Macron d’avoir accepté sa vision de l’islamisme comme ennemi, mais de n’avoir rien fait pour le combattre.

La Grande Mosquée de Paris

Plusieurs commentateurs ont vivement critiqué Macron sur différents points. Il n’est pas surprenant que les écrivains d’origine arabe aient été particulièrement virulents dans leurs commentaires. Khalid Hajji, dans Middle East Eye, a déclaré que Macron a manqué de « clarté et de discernement » en se battant contre « l’Islam », alors que la vraie question est de savoir comment équilibrer le respect de la foi et le droit à la libre expression. Nabila Ramadani a écrit dans The Independent que Macron s’était aligné sur les racistes purs et durs d’Europe qui considéraient les musulmans comme « arriérés, stupides et – le plus terrifiant de tous – irrévocablement sauvages« .

Amira Abo el Fetouh a souligné que la campagne de Macron contre les musulmans était « le produit d’un racisme profondément enraciné dans la psyché française » ; ainsi, la crise actuelle ne concerne pas l’Islam mais les « valeurs françaises« . 

Macron a aussi ses défenseurs. John Lichfield a écrit dans Politico que décrire Macron comme le coupable est « malhonnête et dangereux« , étant donné que la France a le plus souffert du terrorisme islamique en Europe:

“Insinuer que la France est plus coupable que victime – comme le font Erdoğan et certains critiques occidentaux – est malhonnête et dangereux. La France a plus souffert du terrorisme islamiste que tout autre pays européen au cours de la dernière décennie. La grande majorité des attentats n’ont pas eu de lien direct avec la publication par le magazine Charlie Hebdo de caricatures du prophète Mohammed. “

(“To imply that France is more culprit than victim — as Erdoğan and some Western critics do — is dishonest and dangerous. France has suffered more from Islamist terrorism than any other European country in the last decade. The great majority of the attacks have had no direct connection with Charlie Hebdo magazine’s publication of cartoons of the Prophet Muhammad. “)

Quand à Nick Ottens, il a déclaré dans Atlantic Sentinel que Macron est « le président le plus libéral que la France ait eu depuis les années 1970 » :

“Emmanuel Macron est le président le plus libéral que la France ait eu depuis les années 1970, lorsque Valéry Giscard d’Estaing a légalisé l’avortement et mis les contraceptifs sur le marché. Pourtant, la gauche a eu tendance à faire exploser toute allusion à le non libéralisme macroniste. “

(“Emmanuel Macron is the most liberal president France has had since the 1970s, when Valéry Giscard d’Estaing legalized abortion and made contraceptives commercially available. Yet there has been a tendency on the left to blow every hint of Macronist illiberalism out of proportion. “)

Face aux provocations les plus sévères de la violence extrémiste, il a fait preuve d’une remarquable retenue et que son approche du problème de la radicalisation devrait être considérée non pas comme un ensemble fragmentaire mais comme un ensemble composite :

“Maintenant que Macron adopte une ligne plus dure contre l’extrémisme islamique, suite à la décapitation d’un professeur français qui avait montré des caricatures du prophète Mahomet à ses élèves, John Lichfield rapporte pour Politico Europe que la même tendance se dessine sur la gauche (américaine). “

(“Now that Macron is taking a harder line against Islamic extremism, following the beheading of a French teacher who showed cartoons of the Prophet Muhammad to his pupils, John Lichfield reports for Politico Europe that the same tendency is rearing its head on the (American) left. “)

Peut-être surpris par la propagation et la férocité des critiques qui lui sont adressées, M. Macron a entrepris, fin octobre 2020, de limiter les dégâts : dans une interview accordée à Al Jazeera, il a déclaré qu’il comprenait les sentiments des musulmans choqués par les caricatures du prophète, mais a précisé que « l’Islam radical » était l’ennemi commun de tous, en particulier des musulmans. Il a, aussi, déclaré que la colère contre lui était le résultat de « mensonges et de distorsions » qui avaient conduit les gens à croire que les caricatures avaient été créées par l’Etat et qu’il les soutenait. En même temps, il a déclaré qu’il soutiendrait en France « la liberté de parler, d’écrire, de penser, de dessiner » :

“…dans nos lois, nos principes, nos droits, il y a les libertés de chacun, la liberté de culte que j’évoquais, que nous défendons et qui s’exerce dans notre pays, mais aussi la liberté de conscience et la liberté d’expression. Ça veut dire que dans notre pays, la France, quiconque qui est journaliste peut s’exprimer librement sur le Président de la République, le Gouvernement, la majorité politique comme la minorité et sur le reste du monde. Dans cette liberté d’expression, il y a la possibilité aussi de dessiner, de caricaturer. Ça, c’est notre droit. Il vient de loin, de la fin du XIXème siècle. Il est important de le défendre parce que c’est celui que veut le peuple français, et nous sommes dans notre pays souverain. Ce droit a conduit à ce qu’il y ait des caricatures dans des journaux, et nous avons aussi une histoire. Et ces caricatures se sont moquées des dirigeants politiques, votre serviteur le premier, et c’est normal, et de beaucoup de religions, de toutes les religions. Et lorsqu’on parle de caricatures, je veux que vous sachiez que beaucoup de titres de presse, Charlie Hebdo puisqu’on en a beaucoup parlé, ont surtout d’abord et avant tout caricaturé le dieu des chrétiens, caricaturé la religion juive, les rabbins, etc., et aujourd’hui, depuis plusieurs années, en effet, caricaturent le prophète Muhammad, caricaturent en effet la religion aussi musulmane. Moi, je comprends les sentiments que cela éveille, je les respecte, mais je veux que vous compreniez le rôle qui est le mien. Mon rôle est d’apaiser les choses, comme je le fais là, mais c’est en même temps de protéger ces droits. Et il y a une différence qui est importante que tous les musulmans qui ont pu être choqués doivent comprendre. La question n’est pas de savoir si la France, et la représentant, le Président de la République française, fait ses caricatures ou les soutient en tant que telles – ce n’est pas le sujet parce que cette presse est libre, ce ne sont pas des journaux officiels, ce n’est pas le Gouvernement français qui a fait ces caricatures – mais si le Président de la République en France est d’accord pour supprimer ce droit : la réponse est non parce que c’est un droit du peuple français et il touche tout le monde. Et donc ce qui est important, c’est que je dois préserver cette liberté. Je veux ensuite que tout ça se fasse dans le respect de chacune et chacun, mais cette liberté est importante. “

Macron et l’Islam

Le débat actuel inspiré par les discours de Macron est maintenant façonné en termes très durs : la liberté d’expression, telle qu’illustrée par laïcité, contre « l’Islam ». Ces deux concepts n’offrent aucune possibilité de nuance ou de perspectives de compréhension et d’accommodement mutuels ; l’issue de cette confrontation est même considérée comme cruciale pour la survie de la République.

Il existe une tendance « salafiste » dans l’Islam politique – le désir de réformer un ordre étatique sur la base des principes islamiques. Ces principes sont issus des croyances et des pratiques de l’Islam de première heure, la foi des trois premières générations de musulmans. Cet effort de dérivation des normes et principes politiques de l’islam de première heure s’exprime aujourd’hui de trois manières : la Wahhabiyya ; le mouvement des Frères musulmans, fondé en Égypte en 1928, et le Jihad.

La Wahhabiyya est un mouvement de réforme du Najd (Arabie centrale) du XVIIIe siècle qui informe aujourd’hui l’ordre étatique en Arabie saoudite et au Qatar. Il est essentiellement quiétiste, en ce sens que l’autorité de l’État est dévolue au dirigeant, qui est responsable de la sécurité et du bien-être de son peuple, qui lui doit loyauté et obéissance. La Wahhabiyya en elle-même ne recommande pas la violence, et ses adeptes ne sont pas violents par nature. Une fois de plus, les manifestations de ce système de croyances en Arabie Saoudite et au Qatar montrent à quel point cette doctrine est capable de diversité dans la pratique.

Les Frères musulmans sont des militants politiques : c’est un mouvement de base dont les intellectuels ont tenté, au cours des 40 dernières années, de tirer de l’islam pur les principes qui permettraient d’adapter les normes et les institutions de la démocratie parlementaire. Au début du Printemps arabe, les membres des Frères musulmans ont participé à des élections démocratiques et ont formé des gouvernements en Égypte et en Tunisie et ont contribué à la promulgation de constitutions dans ces deux pays.

Le gouvernement des Frères musulmans en Égypte a été violemment renversé lors d’un coup d’État en 2013. La principale préoccupation des forces armées et de leurs partisans du Golfe était que cette initiative démocratique soit couronnée de succès et qu’elle serve de modèle à d’autres pays d’Asie occidentale qui étaient (et sont toujours) sous un régime autoritaire. En Tunisie, cependant, la constitution reste en place, des élections libres continuent d’être organisées et l’islamiste Ennahda édulcoré continue de jouer un rôle central dans la politique intérieure.

Le radicalisme dans l’Islam

La seule expression de l’islam politique qui accepte la violence comme instrument pour parvenir à un État « islamique » est le jihâd, appelé par les spécialistes « salafi-jihadisme ». Ses partisans tirent également les justifications doctrinales de leur violence de leur compréhension des mêmes textes et commentaires qui ont influencé la Wahhabiyya et les Frères musulmans. Les recherches modernes ont montré que la plupart des jihadistes sont radicalisés non pas tant par l’idéologie islamiste que par des considérations de vengeance pour la répression, l’humiliation et l’injustice qu’ils subissent ; par conséquent, l’accent mis par Macron sur l' »Islam » comme source de radicalisation n’est pas judicieux.

Musulmans de France (Photo : Lahcène Abib / Saphirnews)

On verra donc que l' »islam politique » est une construction idéologique tout à fait distincte de la foi qui fuit la politique et se limite à énoncer des prescriptions relatives au culte, à la conduite personnelle et à la moralité. De même, le terme « islam » ne peut s’appliquer à la foi comme à ses croyants – tous deux sont extraordinairement divers en termes de croyance et de pratique.

Il serait utile que les dirigeants et les universitaires occidentaux se rappellent que le jihâd moderne n’est le produit ni de la foi ni de certains de ses adeptes : il trouve son origine dans un projet parrainé par l’État – mis sur pied par les États-Unis, l’Arabie saoudite et le Pakistan – visant à utiliser de manière opportuniste l' »islam » pour soutenir une entreprise politique et militaire, la confrontation contre l’occupation soviétique de l’Afghanistan dans les années 1980, appelée « Jihad mondial« . À cette époque, l' »islam » – la foi et le peuple musulman – étaient considérés comme des « alliés naturels » de l’Occident contre le communisme impie.

Le soutien doctrinal au jihâd est certainement tiré par ses intellectuels (et non par ses proches) des doctrines de l’Islam, mais ce sont les interprétations personnelles des intellectuels concernés des textes auxquels ils se réfèrent, interprétations qui ne sont en aucun cas étayées par des études classiques.

En France, un débat est en cours pour savoir si la radicalisation est motivée par l' »islam » (la foi) ou par des facteurs socio-économiques. La fracture académique est ici assez profonde. Un sociologue bien connu, Olivier Galland, a affirmé que la radicalisation est l’effet de l’islam plutôt que de facteurs sociaux comme la pauvreté :

“L’« effet islam » explique bien mieux la radicalité que des facteurs socio-économiques. C’est un résultat important. Le niveau social de la famille, l’optimisme ou le pessimisme du lycéen face à l’emploi ou à ses résultats scolaires n’ont aucun effet sur le degré d’adhésion à des idées religieuses radicales. “

Il est soutenu par le spécialiste de l’islam politique, Gilles Kepel, qui a averti que l’Europe risquait une guerre civile en raison de la mise en place de « sociétés islamiques parallèles radicales » et que les musulmans avaient tendance à ne s’identifier qu’à leurs quartiers et à leur foi.

Ce point de vue est remis en question par les résultats d’un sondage réalisé au début de l’année 2020 auprès des musulmans français, qui a montré que 81 % d’entre eux avaient une opinion positive de la laïcité française et 77 % ont déclaré n’avoir aucune difficulté à pratiquer leur foi. En outre, 90 % ont déclaré qu’ils aimaient la France, tandis que 82 % ont déclaré qu’ils étaient fiers d’être français. Cependant, 44 % ont déclaré qu’ils n’étaient pas bien considérés par le reste de la société ; ce chiffre est passé à 61 % dans la communauté la plus pauvre. Ces chiffres montrent que, plutôt que le « séparatisme » que Macron a souligné dans son discours, le problème des musulmans en France est celui de l’“aliénation“.

Contredisant les points de vue de Galland et Kepel, plusieurs commentateurs se sont concentrés sur l’aliénation et la marginalisation d’un grand nombre de musulmans par rapport à la France traditionnelle. Shireen Hunter, écrivant en novembre 2015, juste après les attentats de Paris, avait souligné que les privations socio-économiques, en particulier la pauvreté, l’éducation inadéquate, le chômage et la discrimination bien ancrée contribuaient au sentiment d’exclusion et propulsait certains jeunes musulmans vers la radicalisation. Olivier Roy, une autorité en matière d’islam politique, a déclaré devant une commission parlementaire que la plupart des musulmans font un effort pour s’intégrer à la culture française, mais que souvent « ils n’ont pas de contrepartie en retour, ils ne bénéficient pas de reconnaissance« .

Dans son discours, Macron a tenté de présenter un tableau équilibré en évoquant les aspects socio-économiques qui ont provoqué la « ghettoïsation » d’un grand nombre de musulmans et leur ont refusé des services essentiels qui ont encouragé leur sentiment d’exclusion de l’ordre public. Toutefois, il n’a pas développé davantage ce point et n’a pas présenté de mesures claires et efficaces pour corriger la situation.

Il n’a, malheureusement, fait aucune référence aux plus de 1000 cas d’attaques islamophobes qui ont eu lieu en France en 2019 : 68 attaques physiques ; 22 cas de vandalisme de sanctuaires sacrés, et de nombreux cas de discours de haine, d’incitation à la haine raciale et de diffamation. L’islamophobie reste un point noir de la République qui se veut fédératrice.

La réforme de l’Islam 

La « réforme » profonde de l’islam pour le rendre « compatible avec les valeurs des Lumières » était au cœur du message de Macron. Comme la plupart des termes politiques d’usage courant, le terme « Lumières » en est venu à décrire de manière vague tout ce qu’il y a de mieux dans la culture occidentale. Ainsi, le Siècle des Lumières a donné à l’humanité la rationalité, l’égalitarisme et les valeurs universelles qui se sont concrétisées et institutionnalisées dans les droits de l’homme, l’ordre démocratique, l’égalité des sexes, les révolutions scientifiques et industrielles, et le soutien à la libre entreprise. Cela place les nations occidentales à l’avant-garde des sociétés humaines actuelles et fait d’elles les leaders naturels de l’ordre mondial contemporain – géopolitiquement, économiquement et culturellement. Mais, il ne faut pas oublier, toutefois, que les “Lumières“ occidentales ont parrainées aussi le colonialisme, le racisme, l’aliénation, l’esclavage, la servitude, la spoliation, le déphasage culturel, etc. Dans le contexte de la réforme de l’Islam, cependant, la référence aux Lumières était peu judicieuse.

Compte tenu des contributions de Rousseau (1712 -1778), de Voltaire (1694-1778) et des intellectuels français aux Lumières, la France affirme fréquemment sa prétention à être un des principaux artisans de la modernité. Cela camoufle bien sûr le fait que les Lumières sont un concept « collectif » qui brouille des détails importants : ainsi, la plupart de ses protagonistes, dont Voltaire, croyaient en Dieu. En politique, aucun d’entre eux ne recherchait un ordre démocratique, tandis que peu d’entre eux soutenaient l’éducation universelle. La plupart ne s’intéressaient guère à l’égalité sociale.

Mais il y a deux aspects des Lumières qui concernent l’Islam et les musulmans : d’une part, la profonde animosité des personnages des Lumières pour l’Islam et les musulmans, et d’autre part, le fait qu’aucune valeur ou institution des Lumières n’a jamais été mise en œuvre dans les colonies musulmanes (ou autres).

Toutefois, il faut signaler que Voltaire a décrit les musulmans comme « la plus grande malédiction sur terre » ; il ne suffit pas de les humilier, dit-il, « ils doivent être détruits« . Le savant français Chateaubriand (1768-1848) voyait l’Islam comme un « culte ennemi de la civilisation, systématiquement favorable à l’ignorance, au despotisme, à l’esclavage« . Ernest Renan (1823-1892), grand spécialiste de l’histoire sémitique, ne fait pas de distinction entre Juifs et Arabes, mais les considère tous deux « comme une race incomplète, en raison de sa simplicité [qui] n’a jamais pu atteindre la maturité« .

Même le grand représentant des valeurs démocratiques, Alexis de Toqueville (1805-1859), a soutenu deux lois distinctes en Afrique – l’une pour les Français, l’autre pour les indigènes. Il tolère la barbarie française dans les colonies comme une « nécessité regrettable » et nie fermement qu’il soit révolté par les atrocités.

Les colonialistes français en Afrique du Nord reflétaient l’arrogance raciste de leurs intellectuels chez eux. En Algérie, au début de la période de conquête, aucune valeur des Lumières n’apparaissait dans la conduite française : des tribus entières étaient massacrées, des récompenses étaient offertes pour les oreilles des Arabes tués, tandis que des têtes étaient ramenées chez eux comme trophées. 

L’Islam des Lumières

Nietzsche faisait référence à l’Occident, où les questions qui ont conduit à la modernité avaient été posées volontairement en premier lieu, au cours des Lumières, de la révolution industrielle et de la course aux empires, et où la nécessité culturelle d’apporter une réponse n’a jamais été sérieusement mise en doute. Mais ses paroles sont également pertinentes pour les terres de l’Islam. L’histoire du Moyen-Orient au cours des deux derniers siècles est également une histoire de modernisation – de réformes, de réactions, d’innovations, de faux départs, de découvertes et de trahisons – et il y a quelque chose de glorieusement irréel et de maladroit dans le fait que les Occidentaux exigent un « Siècle des Lumières » de la part de personnes dont la vie est liée à un engagement intense et incessant avec tout ce qui est nouveau. L’expérience de la modernité ne peut être réduite aux divers rites de passage par lesquels l’Occident est passé. La modernité est la situation difficile commune à tous ceux qui découvrent ou sont découverts par de nouvelles valeurs et technologies – et une description du plaisir et de la douleur qui en découlent.

Une supportrice de l’équipe de France attend le coup d’envoi d’un match de l’Euro en juillet 2016 (Photo : Patrik Stollarz / AFP)

La réforme du monde musulman a commencé sérieusement au début du XIXe siècle, lorsque l’Europe a pénétré au Moyen-Orient avec toute la brusquerie que l’on peut attendre d’une civilisation en développement rapide dont les éléments constitutifs étaient dans une course aux colonies, à la richesse et à la gloire. Les centres culturels de l’Islam, en revanche, étaient boiteux, larmoyants et résistants à la nouveauté. L’école du Caire d’Al-Azhar – la citadelle reconnue du savoir islamique – soupçonnait la science, méprisait la philosophie et n’avait pas produit de pensée originale depuis des années. L’idée paradigmatique était que la société du prophète Mohammed avait atteint une perfection à partir de laquelle les générations suivantes étaient condamnées à vivre à une distance qui augmentait de façon exponentielle.

La rencontre des deux cultures (qui, pour des raisons symboliques évidentes, est souvent datée des invasions napoléoniennes en Égypte (1798-1801)) a conduit les dirigeants musulmans à prendre conscience que seule l’adoption des pratiques et des technologies occidentales leur permettrait d’éviter l’oubli politique et économique.

Au milieu du XIXe siècle, le sultan ottoman a déclaré l’égalité entre ses sujets musulmans et non musulmans, la traite des esclaves a été interdite et le harem est tombé progressivement en désuétude. Les cheikhs et les mollahs ont vu leurs anciennes prérogatives en matière de droit et de moralité publique arrogées par une bureaucratie gouvernementale en expansion. L’opposition du clergé à la dissection est surmontée et des théâtres d’anatomie s’ouvrent. La culture aussi a été transformée, avec une augmentation de l’éducation non religieuse et la réforme des langues arabe, turque et persane – pour mieux présenter la poésie moderne, les romans et les articles de journaux devant le nouveau public puissant de « l’opinion publique ». Par rapport à l’expérience occidentale, la modernisation a été radicalement « télescopée », comme le dit Cole, avec l’arrivée presque simultanée de la presse à imprimer à caractères mobiles, datant du XVe siècle, et du télégraphe, inventé en 1844.

La conscience politique s’est également développée. Au cours des dernières décennies du XIXe siècle, l’Égypte, l’Iran et la Turquie, les centres les plus peuplés et les plus influents du Moyen-Orient sur le plan culturel, ont tous connu des mouvements en faveur d’un gouvernement représentatif – en Turquie et en Iran, le régime parlementaire est entré en vigueur quelques années après le début du nouveau siècle (XXe), et en Égypte après la première guerre mondiale.

Avec une prose majestueuse, Christopher de Bellaigue présente un récit captivant des réformes politiques et sociales qui ont transformé les terres de l’Islam au XIXe et au début du XXe siècle. Faisant fi de tout ce que l’on croyait connaître, Les Lumières de l’Islam (The Islamic Enlightenment) devient une histoire étonnante et révélatrice qui offre un bilan inédit du Moyen-Orient depuis les guerres napoléoniennes.

Commençant son récit en 1798, de Bellaigue montre comment les pays du Moyen-Orient ont longtemps accueilli les idéaux et les pratiques modernes, notamment l’adoption de la médecine moderne, l’émergence des femmes de l’isolement et le développement de la démocratie. Avec une perspicacité politique et historique tranchante, de Bellaigue montre en outre comment la violence d’une minorité infiniment petite est en fait le revers tragique de ces processus de modernisation. Cet argument révolutionnaire, qui réfute complètement l’idée fausse selon laquelle les musulmans vivent dans un état de retardement, révèle la folie des Occidentaux qui exigent la modernité de leurs voisins musulmans.

Napoléon Bonaparte à la Grande Mosquée du Caire, en Égypte (Photographie : Musée des Beaux-Arts de Mulhouse/Dagli Orti)

En structurant son histoire novatrice autour d’Istanbul, du Caire et de Téhéran, les trois principaux lieux de la culture islamique, de Bellaigue remet directement en question les perceptions figées d’un monde musulman soi-disant ignorant, à travers les histoires oubliées et inspirantes de philosophes, d’anticléricaux, de journalistes et de féministes qui ont ouvert leurs sociétés à l’émancipation politique et intellectuelle. Son récit, vaste et vivant, inclut des hommes et des femmes remarquables du monde musulman, dont Ibrahim Sinasi, qui a apporté des journaux à Istanbul, Mirza Saleh Shirzi, dont les mémoires persanes décrivent comment les harems turcs ont finalement été fermés, et Qurrat al-Ayn, une noble femme iranienne, qui a défié son mari pour devenir un prophète charismatique.

Ce qui rend Les Lumières de l’Islam particulièrement pertinentes, c’est que des experts non musulmans de l’après-11 septembre ont demandé à plusieurs reprises à l’Islam de se soumettre aux transformations que l’Occident a déjà réalisées depuis les Lumières – l’implication absurde étant que si les musulmans n’arrêtent pas de lire ou de suivre les principes du Coran et d’autres livres saints, ils ne sortiront jamais d’un état de retard. Les Lumières de l’Islam, avec leur argument révolutionnaire, réfutent complètement ce point de vue et, ce faisant, révèlent la folie des Occidentaux qui exigent la modernité de ceux dont la vie en est déjà imprégnée.

Libre expression et laïcité

L’engagement de Macron en faveur de la liberté d’expression est mentionné avec force dans ses discours du 2 et du 21 octobre 2020. Il considère cette liberté comme un élément central de laïcité et comme la valeur fondamentale de la République. Il considère également que cette liberté est menacée par la violence de l’islamisme radical, étant donné qu’elle fait entrer dans le domaine public des questions de foi religieuse et qu’elle cherche, au nom de cette foi, à restreindre les libertés consacrées par laïcité.

Selon Macron, il ne peut y avoir de compromis sur ce point : dans son oraison émouvante au mémorial du Paty, il a expressément refusé de désavouer « les caricatures, les dessins, même si d’autres reculent« . Plus tard, dans son interview à Al Jazeera, malgré l’opprobre du public, il est allé jusqu’à « comprendre » la colère des musulmans, mais a refusé de renoncer aux caricatures.

Bien que la loi sur l’application de laïcité en France ait été adoptée en 1905, c’est en rapport avec la présence et la visibilité accrues de la population musulmane du pays que l’on constate des préoccupations relatives à ses normes. Ainsi, une loi de 2004 a interdit l’affichage public des symboles de sa foi ; en 2010, le port du voile en public a été interdit ainsi que tout vêtement religieux.

La question des caricatures du prophète Mohammed est présente depuis les violences de Charlie Hebdo de janvier 2015 et a conservé sa résonance en grande partie grâce à l’insistance des Français pour que leur engagement en faveur de la laïcité ne prévoie aucun compromis. Les commentateurs d’origine arabe en France, d’autre part, voient la question à travers le prisme du racisme bien ancré en France et de l’hostilité associée à l’Islam et à son prophète. Ainsi, Amel Boubekeur, spécialiste de l’Islam français, voit dans la question des caricatures « l’hyper-politisation de l’Islam en France« , tandis que Rim-Sarah Alouane, spécialiste de la liberté religieuse, estime que la laïcité est « armée » pour faire taire les voix musulmanes, et pas seulement celles des radicaux.

Au sujet du militantisme islamique, Amel Boubekeur écrit :

“Le militantisme politique islamiste a été pendant longtemps le moyen principal proposé aux musulmans engagés pour se mobiliser autour de l’islam. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui délaissent les meetings et regroupements politiques de l’islamisme classique. Ils choisissent la société du spectacle islamique comme nouveau répertoire d’action (Tilly, 1978) permettant de militer « de manière islamique », de parler de leur histoire, de leurs causes et de leurs droits. Que nous apprend cette tension entre l’islamisme classique et ces nouvelles formes de mobilisation culturelles et artistiques, à propos des transformations récentes du militantisme des musulmans engagés, ainsi que sur le devenir de la charge politique de l’islamisme ? Le recours à cette société du spectacle islamique par les musulmans engagés représente-t-il simplement l’émergence d’une sous-culture populaire américanisée liée à la « mondialisation » de l’islam (Roy, 2002), ou traduit-il plus profondément un renouvellement du militantisme avec ses conséquences politiques et identitaires ? “

Conclusion : La réconciliation est-elle possible ?

Comme l’a dit un jour le poète et journaliste anglais Rudyard Kipling (30 décembre 1865-18 janvier 1936) : « l’Est est l’Est et l’Ouest est l’Ouest et jamais les deux ne se rencontreront« . Cette phrase est remplacée par le reste de la phrase : « Mais il n’y a ni Est ni Ouest… Quand deux hommes forts se tiennent face à face« . 

“Oh, l’Est est l’Est, et l’Ouest est l’Ouest, et jamais les deux ne se rencontreront,

Jusqu’à ce que la Terre et le Ciel se trouvent actuellement au grand Siège du Jugement de Dieu ;

Mais il n’y a ni Est ni Ouest, ni Frontière, ni Race, ni Naissance,

Quand deux hommes forts se tiennent face à face, bien qu’ils viennent du bout du monde ! “

(“Oh, East is East, and West is West, and never the twain shall meet,

Till Earth and Sky stand presently at God’s great Judgment Seat;

But there is neither East nor West, Border, nor Breed, nor Birth,

When two strong men stand face to face, though they come from the ends of the earth! “)

C’est le moment de l’histoire où l’Islam et l’Occident sont « face à face« . En fait, non seulement ils sont face à face, mais ils se mélangent et se fondent souvent l’un dans l’autre. C’est pourquoi ils doivent, plus que tout, se reconnaître, se respecter et se tolérer mutuellement. Cela pourrait très bien être la clé de la paix mondiale, à l’avenir. Le siècle dernier a été principalement consacré au dialogue entre chrétiens et musulmans, comme moyen de parvenir à la compréhension et à la conciliation. Mais, en vain. Ce qu’il faut maintenant, c’est lancer et renforcer la réconciliation et la compréhension entre l’Islam et l’Occident.

Ces deux forces humaines géantes, l’Occident et l’Islam, contrôlent des pouvoirs moraux et matériels inégalés, à des degrés divers, l’un soutenu par la science et la technologie, l’autre étayé par la morale, la durabilité et la résilience. Sur le plan géopolitique, elles occupent plus de la moitié du monde physique. L’engagement pacifique et l’interaction entre ces deux blocs de l’humanité offrent les meilleures perspectives de paix et de progrès.

Alors que l’intégration de l’Islam se fait au niveau symbolique et institutionnel, les dirigeants politiques ont commencé à confronter le passé trouble de la France avec l’Algérie. Des plaques sont montées sur le Pont Saint-Michel et dans la cour des Invalides pour commémorer les musulmans morts pendant la guerre d’Algérie. Les Harkis, longtemps négligés, qui avaient combattu aux côtés de la France et qui ont été massacrés par des Algériens nationalistes, ont enfin reçu un jour d’honneur présidentiel. Et les victimes des violences policières lors d’une manifestation à Paris en 1961 – un nombre encore non compté de « musulmans français d’origine algérienne » estimé entre 50 et 200 – ont vu leur mémoire inscrite par le maire sur le lieu de leur mort. 

C’est d’ailleurs dans le cadre de l’expression formelle de la gratitude envers les 100 000 soldats musulmans morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale que la Grande Mosquée de Paris et l’Institut musulman ont été fondés en 1922, en violation de la loi de 1905. Le récent examen officiel du service historique et des souffrances du demi-million de Juifs de France a certainement accéléré leur reconnaissance communautaire et renforcé leur main dans les négociations avec l’État. Quelque chose de similaire va-t-il se produire avec la population musulmane de France ?

Réagissant au match de football du 6 octobre 2001 dans Le Monde, l’ambassadeur d’Algérie en France a fait valoir que l’État français était également responsable de l’aliénation des jeunes migrants de la deuxième génération, et a appelé à leur intégration sociale et politique rapide. Les conséquences de la non-intégration de l’Islam dans les structures existantes de l’Église d’État incluraient probablement une augmentation du nombre d’imams étrangers et de l’argent étranger, et un déclin de l’organisation religieuse transparente et locale. Les autorités craindraient à juste titre l’hostilité croissante d’une nouvelle génération exclue des institutions publiques ; nombre d’entre elles se sentent également tenues de leur offrir la promesse d’une citoyenneté républicaine. 

A ce sujet Pascal Boniface, directeur de l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) avait écrit dans L’OBS :

“Lors du match France-Algérie d’octobre 2001, qui s’est déroulé peu après le 11 septembre, dans une atmosphère un peu lourde pour les musulmans, l’hymne français a été sifflé, quelques spectateurs ont pénétré sur le terrain. Invasion interdite mais pacifique, sans aucune violence. Il s’agissait surtout de jeunes qui étaient là pour se montrer. Beaucoup de places ont été distribuées gratuitement sans que l’on s’occupe d’un encadrement nécessaire.

Lionel Jospin, qui était au stade de France, avait déclaré : « Des envahissements de terrains il y en a déjà eu et il y en aura d’autres. On ne va pas en faire tout un fromage ». Mais une semaine après les faits, une étude Ipsos montrait que les incidents étaient considérés comme « graves » par de nombreux Français, car « ils témoignent des difficultés d’intégration d’une partie de la population française d’origine musulmane ». “

Mais les échos de ce match de football bizarre restent dans les médias, une contre-image frappante de l’héroïsme de la star française d’origine algérienne Zinedine Zidane lors des championnats du monde et de la Coupe d’Europe en 1998 et 2000, qui a suscité tant de soutien parmi les Français. 

Lorsque la jeunesse franco-portugaise a sifflé à la Marseillaise lors d’un match France-Portugal, les politiciens et la presse n’y ont pas prêté attention. Cela reflète une forte impression que la jeunesse arabo-musulmane en particulier n’a pas été correctement intégrée dans la société française, et que pour y parvenir, il faudra développer une politique d’État ciblée dans les domaines où elle est réticente à agir. La manière dont cela se produira, au cours de la prochaine décennie, sera un facteur majeur de la réussite de l’intégration d’un tiers de la population musulmane d’Europe.

Lycée français Lyautey de Casablanca 

Ne pas comprendre le tempérament et la culture des personnes auxquelles vous avez affaire pourrait mener au désastre, d’où la nécessité d’une initiative culturelle et civile. A ce stade, il convient de réfléchir attentivement aux grandes lignes suivantes :

  • Organiser des programmes culturels et des activités conjointes au niveau international impliquant des conférenciers, des professeurs d’université, des universitaires, des penseurs, des icônes culturelles, des artistes, des journalistes, des personnalités des médias, des experts sociaux, des personnalités de premier plan et des modèles de différentes disciplines des deux côtés. Ils doivent être rassemblés pour tenir des discussions et débattre de tous les grands problèmes du moment.
  • L’objectif serait de réduire le fossé entre les musulmans et les non-musulmans par un contact et une interaction continus au plus haut niveau intellectuel et éducatif. De même, il existe plusieurs domaines dans lesquels les musulmans ne font pas confiance à la France et qui doivent être introduits dans le débat.
  • La France considère l’Islam comme arriéré, cruel, répressif et restrictif, tandis que les musulmans voient la France avec un doute teinté de peur. Ils pensent que la France complote constamment et qu’elle nourrit des politiques conspiratrices à leur encontre. Des graines de doute et de méfiance ont été semées entre les deux camps et un grand effort est nécessaire pour dissiper cette méfiance et ce manque de confiance mutuelle. Les points d’accord comme les divergences doivent être discutés.
  • Une approche non-gouvernementale est nécessaire. Une ou plusieurs universités françaises de premier plan, ou des groupes de réflexion, doivent prendre l’initiative et proposer la création d’un forum ou d’un réseau international pour concevoir et mener un dialogue entre les musulmans et les non-musulmans. Cet effort doit être parrainé par des organisations de la société civile ou des groupes de réflexion. L’approche politique a échoué et nous devons adopter l’approche culturelle, ou celle de la société civile.
  • Le dialogue peut prendre la forme de séminaires, de conférences, d’ateliers, de discours, de symposiums et de colloques. Il peut être développé sous forme de cours de courte durée et de programmes d’échange.
  • Nous avons besoin d’une compréhension commune des différences culturelles, de la religion et de l’interprétation historique. Nous devons nous mettre d’accord sur la redéfinition de certains termes tels que : jihâd, Ijtihad, hijâb, charia, koufr, khilâfah, démocratie, droits de l’homme, libéralisme, modernité et liberté. Nous devons parler la même langue au lieu de parler à contre-courant.
  • Il est nécessaire d’adopter une approche sobre et délibérée qui mène à une vision pragmatique réalisable. Il faut que cette vision permette aux musulmans de se voir tels qu’ils sont réellement et de retrouver cette vision positive du rôle qu’ils peuvent jouer dans le monde.
  • bL’objectif est de concevoir un programme permettant d’engager une discussion et un dialogue global, ouvert et franc, sur tous les sujets qui suscitent beaucoup de consternation, de stagnation, de suspicion et de frictions entre les musulmans et la France. Dans ce processus, les différences religieuses, culturelles et sociales doivent être identifiées et reconnues. Chaque partie doit se voir accorder le bénéfice du doute, pour réajuster sa vision de l’autre. Nous devons modifier la mentalité, construite au fil des siècles de préjugés et d’idées préconçues, sur la France et l’Islam, pour le bien des générations futures de toute l’humanité.

Le leadership mondial est en crise, tant en Occident qu’en Orient. Ne nous focalisons pas sur les quelques extrémistes qui s’efforcent de répandre la peur et le chaos parmi nous. Mettons en avant les millions de musulmans, partout dans le monde, qui ne participent pas à ces actes ignobles.

C’est encore Rudyard Kipling, qui aurait dit « L’histoire ne se répète pas mais elle rime souvent« . Nous pouvons certainement la voir rimer aujourd’hui. Nous pouvons en tirer des enseignements, si nous l’abordons avec honnêteté et dans le but de construire un avenir d’harmonie, de reconnaissance, de tolérance et de coexistence pacifique, plutôt que de destruction et d’anéantissement.  

Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed Chtatou sur Twitter : @Ayurinu

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