POLÉMIQUE – Maroc: La Burqa ou « l’art de faire d’une pierre deux coups, » selon Le Point

dans A la Une, Société

Une circulaire à la place d’une loi, une appellation aux contours flous : l’offensive chérifienne contre la burqa est plus subtile qu’on ne le pense.



La décision des autorités marocaines d’interdire la fabrication et la vente de la burqa afghane continue de faire couler beaucoup d’encre, autant dans les médias que sur les réseaux sociaux. Au-delà de l’« étrangeté » notée par Ahmed El Hayej, président de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), quant à « la façon dont la décision a été communiquée au grand public », il y a ce débat autour de ce qu’est ou n’est pas une burqa dans la fameuse circulaire par laquelle les agents du ministère de l’Intérieur ont mené des « campagnes de sensibilisation auprès des commerçants… pour les informer de l’interdiction de l’importation, de la fabrication et de la vente de la burqa », ce « niqab afghan », selon les mots utilisés dans le document administratif. De quoi s’interroger sur la définition juridique de la burqa.

Burqa, niqab, voile intégral

Il ne s’agit pas d’un point anodin, car, dès que les éléments de la circulaire ont été rendus publics, beaucoup se sont posé la question de savoir si le niqab, perçu comme non importé et d’essence locale, était concerné. Pour le site d’information Yabiladi, le terme « burqa » mis en avant par les autorités sert d’« appellation générique pour l’ensemble des voiles intégraux ». Problème : le voile intégral, qui ne laisse voir que les yeux, est relativement fréquent dans les milieux salafistes marocains. Alors, que faire alors même qu’aucune loi marocaine n’interdit le port du voile islamique intégral dans les lieux publics ?

Une comparaison avec la situation saoudienne

Si l’on en croit le site du journal The Independent, il y a un parallèle intéressant à faire avec la méthode utilisée par l’Arabie saoudite pour empêcher les femmes de conduire. Il faut en effet savoir que, dans ce pays, il n’y a pas expressément de loi interdisant aux femmes de conduire. Il leur est impossible de conduire, car aucun permis ne leur est tout simplement délivré. Une manière pour le site britannique de mettre en avant la subtilité de la stratégie marocaine pour interdire la burqa. En effet, à y regarder de plus près, cette méthode permet de faire d’une pierre deux coups. Les interdictions frappant la burqa, au-delà de tarir toutes les sources de cet habit, ne vont pas manquer de permettre de repérer les récalcitrants.

Les récalcitrants, une boussole pour le renseignement marocain ?

Pour ceux-ci, résister aura au moins une valeur symbolique que les services de renseignements ne devraient pas manquer de mettre à profit. Suivre la burqa sera aussi se mettre sur la piste d’une certaine vision de l’islam loin de celle de l’islam modéré ou du juste milieu prôné dans le royaume. Pas besoin d’équipements compliqués et sophistiqués pour collecter des renseignements fiables sur le terrain. Porter une burqa sera une auto-désignation de sa propre défiance par rapport à la ligne officielle.

On peut, à l’instar de certains twittos, déplorer « l’absence d’un débat préalable incluant les femmes concernées », s’interroger sur le flou conceptuel d’interdiction de la burqa et pas (encore) du niqab, se demander comment faire avec les femmes de Figuig, dans l’Oriental marocain, lesquelles ne se couvrent qu’un œil, se demander pourquoi un gouvernement conservateur dirigé par les islamistes estimait que la production et la vente d’alcool étaient moins dangereuses que la burqa, il n’en reste pas moins que le renseignement marocain se donne là une boussole propre à repérer les nids d’islamo-rigoristes. La suite, on peut aisément la deviner puisque l’objectif est d’augmenter le niveau de sécurité des populations contre des actes terroristes d’inspiration djihadiste, salafiste, wahhabite.

Quoi qu’il en soit, le site du journal The Indépendent marque sa désapprobation de la mesure d’interdiction. Son argument est simple : prendre une telle mesure comme cela a été fait au Maroc équivaut à considérer que la femme n’est pas propriétaire de son corps. « Un prix trop élevé pour la femme », conclut-il. Ce point de vue est loin d’être partagé par bien des femmes marocaines, à commencer par le Prix Goncourt Leïla Slimani.

Pourquoi la burqa n’est pas un habit anodin

« Interdire la burqa, c’est entériner le fait que le Maroc a fait un autre choix de société, qu’il s’est engagé depuis l’indépendance dans un mouvement qui va vers toujours plus d’égalité entre les sexes. » Le ton est ainsi donné par la romancière dans sa charge contre cet habit symbole de l’influence afghane. Pour elle, « la burqa n’est pas un vêtement comme les autres », mais un « instrument d’oppression, une atroce négation de la femme, une insulte à la moitié de l’humanité », dit-elle dans un article intitulé « Les femmes sans visage » paru sur le site Le360.ma. Et le récent Prix Goncourt, distingué pour son livre Chanson douce, de rappeler que « ce vêtement est lié à des traditions rigoristes de l’islam, notamment en Arabie saoudite, au Pakistan et en Afghanistan », qu’il est « insulte à toutes ces femmes combattantes, militantes, grâce auxquelles la femme marocaine est ce qu’elle est aujourd’hui ». « Non, la burqa n’est pas un vêtement comme les autres », poursuit-elle, car elle « a une histoire, qu’on ne peut faire semblant d’ignorer », pire, « ce serait faire preuve d’une désinvolture coupable vis-à-vis des milliers de femmes afghanes, saoudiennes ou autres qui ont vécu sous le joug de cette ignoble prison que de nier cette histoire ». Allant plus loin, la romancière marocaine indique que « l’exercice de la liberté est à (ses) yeux incompatible avec ce vêtement qui nie l’ancrage du citoyen dans l’espace commun, qui nie notre volonté d’appartenir à une société ouverte où l’on se regarde dans les yeux ». De fait, pour elle, il y a derrière la burqa « une aliénation que l’éducation, l’ouverture au monde, le féminisme pourraient combattre ». Allant dans le même sens, l’ancienne ministre de la Femme Nouzha Skalli considère que « l’interdiction est un pas important dans le combat contre l’extrémisme religieux ».

La virulente réplique salafiste

Dans le camp de ceux qui sont contre cette interdiction de la burqa, il y a bien sûr en première ligne les salafistes. « C’est « inacceptable (…) alors que le Maroc des droits de l’homme considère le port du maillot occidental sur les plages comme un droit intouchable », a répliqué sur Facebook le prédicateur salafiste Hammad Kabbadj, dont la candidature aux législatives avait été invalidée. Autre réaction virulente : celle d’un autre prédicateur, Abou Naïm. Connu pour ses prêches enflammés et ses « excommunications » à répétition, il a, dans une vidéo visionnée des dizaines de milliers de fois, fustigé les « adorateurs de Satan qui veulent interdire le niqab » et qui ont « déclaré la guerre à Dieu ».

« Aucune autorité au monde n’a le droit d’imposer à une femme ou un homme l’habit qu’elle ou il doit porter dans sa vie quotidienne », a de son côté indiqué Abdellah Tourabi, chroniqueur pour plusieurs médias et dont le point de vue est largement relayé sur les réseaux sociaux. Si certains évoquent le fait que la burqa est étrangère à la culture marocaine, Abdellah Tourabi avance que l’argument est par trop faible pour justifier une interdiction. « Le jean slim n’était pas porté par les sultans mérinides (dynastie au pouvoir au XIIIe siècle) et nos grands-mères ne raffolaient pas des bustiers Victoria’s Secret (…), aujourd’hui prisés de certaines Marocaines », tempête-t-il. Ce à quoi un internaute a ajouté ironiquement : « Je suis pour que l’Intérieur interdise aussi le maquillage (…), il couvre plus le vrai visage de la femme. »

Pourquoi burqa et pas mini-jupe ?

Face à cette assertion, la réplique de Leïla Slimani fuse : « Pourquoi interdire la burqa et pas la mini-jupe ? » s’interroge-t-elle, avant de poursuivre : « Pour certains, chacun est totalement libre de se vêtir comme il le désire et il n’est pas du ressort de l’État de lui imposer quoi que ce soit en la matière. Je comprends bien cet argument et chacun sait que je suis toujours du côté de ceux qui défendent la liberté. Sauf qu’on fait preuve de mauvaise foi quand on fait semblant de croire que la burqa est un vêtement comme les autres. Est-elle même un vêtement ? Non, car elle a été pensée, produite et imposée à l’origine comme un instrument d’oppression de la femme. On ne peut pas distinguer ce voile intégral des conditions dans lesquelles il a été imaginé et, en ce sens, on ne peut pas faire semblant de mettre le jean et la burqa sur le même plan. » Fermez le ban.

Une chose est sûre : alors que les jours de la burqa sont comptés, les autorités marocaines vont devoir trouver un juste équilibre législatif, réglementaire et même social et culturel pour que, dans l’eau qui doit emporter la burqa, certaines femmes marocaines n’aient pas l’impression de perdre aussi leurs traditions.

Source: lepoint.fr

Article19.ma

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