Culture & MédiasPoint de Vue

Brexit: “Do you speak French ?”

Par Nicolas Marmié



Alors que la République des lettres pleure la disparition d’un de ses plus illustres ambassadeurs, l’académicien Jean d’Ormesson, disparu à l’âge honorable de 82 ans, de nombreux constitutionnalistes s‘interrogent sur l’impact du Brexit à l’égard de la Francophonie.
C’est effectivement un cas inédit: la sortie de l’Angleterre, dont la devise est rédigée en français “Dieu et mon Droit”,  de l’Union européenne pose, en creux, la question de la place de la langue anglaise dans les institutions communautaires. Les deux langues principales de l’U.E. sont pour l’instant le Français (langue officielle de trois pays membres fondateurs: la Belgique, La France et le Luxembourg). Constitutionnellement, la langue de Shakespeare cohabite par ailleurs avec le gaélique en Ecosse et au second rang en République d’Irlande, derrière encore le gaélique. La volonté déclarée par Dublin et affichée par Edimbourg, qui devrait se prononcer prochainement sur son indépendance par voie référendaire, de rester au sein de l’Union devrait, à terme, faire de l’Angleterre le dernier Etat européen à considérer l’Anglais comme langue officielle. “Le Brexit devrait donc juridiquement se solder par un Englisexit” commente, sous couvert de l’anonymat,  une source diplomatique française à Bruxelles.

“C’est juridiquement une évidence, l’Anglais n’est plus à terme une langue officielle de l’Union” commente un membre belge de l’Association Charles Plisnier en marge d’une conférence organisée à l’Université libre de Bruxelles (U.L.B).

“Cela sait être n’importe quoi, dans la pratique aujourd’hui tout le monde parle anglais” contredit un linguiste (flamand, NDLR), “les Français ne s’en tireront pas à si bon compte, une fois ! ”.

En 1993, lors de la création de l’Union européenne, onze langues étaient reconnues comme officielles : l’allemand, l’anglais, le danois, l’espagnol, le français, le finnois, le grec, l’italien, le néerlandais, le portugais et le suédois. Neuf langues se sont ajoutées lors de l’élargissement du 1er mai 2004 : l’estonien, le hongrois, le maltais, le letton, le lituanien, le polonais, le tchèque, le slovaque et le slovène. Le 1er janvier 2007, l’ajout de l’irlandais, qui avait jusqu’alors le statut de « langue des traités », ainsi que celui du bulgare et du roumain, langues officielles des deux nouveaux adhérents à l’UE, ont mené à vingt-trois le nombre de langues officielles de l’Union. Le nouveau statut de l’irlandais lui avait été accordé le 13 juin 2005 par le Conseil. Le 1er juillet 2013, le croate devient la vingt-quatrième langue officielle de l’Union.

Trois des langues officielles de l’Union sont utilisées comme langues de travail au sein de la Commission : l’anglais, le français et l’allemand. Les délibérés de la Cour de justice de l’Union européenne se font en français, mais les arrêts sont obligatoirement publiés dans la version du cas.

+ La revanche de “All Good” +

Si la langue anglaise est remerciée par Bruxelles, Jacques Toubon (fidèle chiraquien), 76 ans,  surnommé “All Good” par ses  anglophiles détracteurs goguenards trouvera ainsi une revanche pré-posthume. L’ancien ministre de la Culture et Garde des Sceaux de Jacques Chirac est l’inspirateur de la loi éponyme de 1994 rappelant l’obligation de tous les messages publics d’être “au moins traduits en français”, régulièrement piétinée par les publicitaires, les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), les informaticiens et leurs claviers (AZERTY), les lobbies et la Commission. Toujours en vigueur sur le territoire français, cette loi gaussée et non appliquée s’accommode de fausses traductions qui font passer un double message publicitaire  (comme la dernière annonce pour la Seat Arona qui traduit “Do your thing” par un surprenant “Suivez vos envies”) ou de la formulation des médicament rédigées en anglais dans toute l’Europe en violation flagrante des législations nationales et communautaires.

Quelques soient les divergences d’analyses,  la question de l’anglais se pose désormais avec urgence au sein des institutions communautaires. Si la réponse, juridiquement et constitutionnellement évidente, était tranchée, elle impliquerait un courage politique dont la Commission n’est pas coutumière. Déplaire à Londres (et par ricochet à Washington), accepté dans l’Union, en 1972, malgré l’opposition farouche du général de Gaulle, aura de lourdes conséquences culturelles, informatiques,  et, surtout, économiques.

Les petits écoliers anglais pourraient donc être invités à potasser plus sérieusement leur français, leur allemand, leur italien et leur néerlandais, langues des pays fondateurs de l’Union.

“Dieu et mon Droit: si la Loi prime pour une fois sur les lobbies linguistiques, ce serait une nouvelle fois la fin de la Guerre de 100 ans” ironise un diplomate français à Bruxelles, “au moins il sauront dire ‘froggies’ en lingua franca”.

N.M./ J.M. / wikipedia /P.P.

Article19.ma

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