Témoignage – Récit authentique du kidnapping du reporter Marocain Abdelmounim El Amrani par Israël (Article19)***

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Scène digne d’un film de fiction politique. Lieu du « crime »: Méditerranée orientale et plus précisément en face de la Palestine occupée. Date: le 29 juillet 2018.

Friture sur la ligne de communication…« Monsieur, votre signal radio n’est pas très bien audible. Mais si j’ai bien compris vous nous demandez de changer notre cape car nous entrons, selon vous, dans une zone interdite et sous contrôle de la marine d’Israël. Je vous répète, encore une fois, que nous sommes un bateau battant pavillon norvégien. Nous n’avons aucune affaire en cours avec la marine israélienne.

Nous exerçons notre droit de passage innocent dans les eaux internationales, conformément au droit international. Notre cape et notre destination finale sont nos affaires. La marine israélienne n’a pas le droit de nous demander quoi que ce soit ! »

Pendant deux heures, Mikkel Gruner, navigateur adjoint au capitaine du chalutier « Al Awda » n’a cessé de répéter cette réponse à l’adresse de l’opérateur radio de la marine israélienne. Nous étions dans les eaux internationales, en pleine Méditerranée orientale, à plus de 42 milles nautiques de la côte palestinienne de Gaza.

Nous avions quitté le port italien de Palerme le 21 juillet 2018, et cela faisait neuf jours que nous naviguions vers l’est.

Notre objectif était d’arriver à Gaza afin de briser le blocus maritime qu’Israël impose illégalement au territoire palestinien depuis une éternité, face jusque-là à un silence assourdissant de la communauté internationale. Nous étions 22 personnes, dont 4 journalistes, à bord d’Al-Awda qui signifie « le retour » en arabe. Le vieux chalutier norvégien transportait une aide médicale destinée à l’hôpital Al-Shifa de Gaza.

Et cette occasion, les activistes de la Freedom Flotilla Coalition (FFC) comptaient offrir le bateau aux pêcheurs de Gaza. Mais c’était sans compter sur la machine de guerre de l’armée d’occupation israélienne.

+ Terreur et hijack dans les eaux internationales…+

L’échange radio s’est brusquement interrompu, ainsi que le signal de nos téléphones satellitaires. A l’horizon trois corvettes apparurent : au sud, au nord et à l’ouest. Quelques minutes plus tard, nous vîmes apparaitre des zodiacs et des bateaux plus petits, se diriger vers nous. L’incident pris une tournure inattendue et nous fûmes encerclés de toutes parts. Du coup, nous eûmes affaire à une dizaine d’embarcations militaires israéliennes ; avec à bord plus d’une centaine de soldats armés jusqu’aux dents.

Une quarantaine de minutes plus tard, les militaires israéliens avaient réussi à investir les lieux et prendre le contrôle d’Al-Awda. Une dizaine d’activistes de nationalités diverses avaient constitué une chaine humaine pour protéger le pont, où le capitaine Herman Reksten s’était barricadé. Ces derniers ont été bousculés et frappés sans ménagement par les soldats, qui ont utilisé leurs armes Taser et ce à plusieurs reprises. Usant et abusent de leur force armée, les militaires ont fini par venir à bout de la chaine humaine, avant de forcer l’entrée du pont et assiéger le capitaine Reksten qui dans un geste de résistance avait éteint les moteurs.

A noter qu’à ce moment précis, nous étions toujours dans les eaux internationales, à 40 milles nautiques des côtes palestiniennes. Selon le droit international, la marine militaire de l’Etat hébreux venait de commettre un acte de piraterie! En un mot « un crime » contre des civils pacifistes.

+ « Redémarre le bateau ou on te balance par-dessus bord? » +

Les soldats israéliens demandèrent au capitaine Reksten de redémarrer le bateau. Il a tenté de leur expliquer que les vieux chalutiers comme Al-Awda ne peuvent être redémarré ni relancer à partir du pont de navigation. Furieux, l’un de ces envahisseurs israéliens attaqua le capitaine et commença à le tabasser sans pitié.

Plus tard, Reksten m’a affirmé avoir été «frappé voilement une douzaine de fois à la tête, au ventre et sur les jambes. »

Menotté, le capitaine Reksten a été trainé vers la partie arrière du bateau où les soldats avait obligé tous les passagers à s’asseoir à même le sol. Cinq ou six soldats israéliens courraient dans tous les sens et nous haleraient pour savoir où était passé le mécanicien du bateau.

Après de longues minutes de tension et de stresse, ils ont fini par se rendre compte que certains de leurs collègues avait trainé l’homme en question en bas, vers la salle des machines.

Arne Birger Heli, âgé de 70 ans, a l’allure d’un skieur de fond scandinave. Mais c’est surtout un ado des moteurs et de la mer.

Quand il ne travaille pas, Heli passe son temps à lire des romans palestiniens traduits en suédois ! Bousculé par soldats en colère, il resta droit dans ses vielles baskets et refusa de redémarrer les machines.

Le machiniste a fini par obtempérer quand les soldats israéliens ont menacé de le torturer et de le jeter par dessus bord, m’expliqua plus tard, le capitaine Reksten.

Les moteurs remis en marche, Al-Awda reparti sous la menace d’un navigateur israélien, entouré d’une armada d’embarcations militaires.

Pendant sept heures nous étions assis sur un sol métallique froid et inconfortable à l’arrière du bateau piraté sous un soleil de plomb. Une dizaine de jeunes appelés israéliens, cagoulés et armés jusqu’aux dent nous ont tenu en joue pendant le reste du voyage, qui se termina sur un quai de haute sécurité du port d’Ashdod.

+ Un voyage au bout de l’enfer israélien…+

Une fois à terre, nous avons été emmenés par groupes de trois personnes sous un grand chapiteau où il faisait très frais. Dedans, il y avait plusieurs compartiments aménagés en bureaux, salles de fouille, cabinets médicaux ; et tous ce que l’Etat d’occupation compte comme services de sécurité. Une nuée de fonctionnaires, en uniforme ou en civil, s’activait dans tous les sens. Ils communiquaient en hurlant et en s’invectivaient à haute voix. Cela donnait l’impression d’une pagaille et d’un désordre incroyables. Mais c’était une impression trompeuse. Chacune et chacun d’entre eux avait une tâche bien précise, et s’en acquittait avec brio.

Mon interrogateur israélien devait avoir une trentaine d’années. A première vue, j’étais devant « un européen » qui voulait savoir pourquoi j’étais venu en Israël ! A chacune de ses questions, je répétais la même réponse : « Je m’appelle Abdelmounim El Amrani. J’ai 51 ans. Je suis Marocain. Je suis journaliste. J’ai été kidnappé dans les eaux internationales et emmené de force en Israël ».

Au bout d’une heure, il a fini de taper je ne sais trop quoi sur sa console, avant de lancer l’imprimante qui lui cracha un document en deux pages. Il mit le document avec mon passeport dans une grande enveloppe jaune, avant de la remettre à la jeune appelée qui était chargée de m’escorter dans les dédales du chapiteau et qui avait apparemment reçu l’ordre de me sourire tout le temps. Un sourire jaune en fait!

Après une attente d’une heure, j’ai subi une deuxième fouille, plus détaillée, par deux colosses aux visages carrés et ternes. Ils m’ont délesté de mon alliance, des lacets de mes chaussures, de ma ceinture et de la chaine argentée que je portais autour du cou.

Face à cette situation absurde, J’ai refusé de signer leur inventaire, car en plus ils ne mentionnaient pas les objets personnels et l’argent en liquide, qui m’ont été confisqués sur le bateau par des soldats cagoulés !

Une fois leur besogne terminée, les deux colosses aux allures de méchants chiens de garde m’ont remis à deux hommes en uniformes, lourdement armés, qui m’ont fait monter dans une fourgonnette blindée, avec trois autres compagnons de voyage.

+ Là-bas: l’Apartheid, mais le jour se lèvera et la Palestine sera libre +

Nous arrivâmes à la prison de Givon vers le coup de 3 heures du matin, le lundi 30 août. A la prison nous eûmes droit à nouveau à des fouilles détaillées, à un simulacre d’examen médical et à un entretien surréaliste avec une « assistante sociale » !

Il devait être 4 heures ou 5 heures du matin quand j’ai été introduit, avec cinq compagnons d’infortune, dans une cellule assez spacieuse mais très sale. Il y faisait très chaud. La lumière des néons y était aveuglante. L’eau dessalée du robinet tout rouillé était tiède. Nous avons fini par la boire malgré tout car il n’y avait pas d’autres choix.

Deux jours plus tard, j’ai été transporté au centre de détention de l’aéroport Ben Gourion, où j’ai passé une nuit blanche sans savoir ce qui se tramait ni qu’elle serait la prochaine destination?

Le mercredi 1-er août 2018, on m’a remis mes bagages et mon passeport ; et j’ai été installé sur le dernier siège d’un Embraer d’Egypt Air. J’ai passé dix heures d’escale à l’aéroport du Caire ; avant d’embarquer sur un vol pour Casablanca, où je suis arrivé le jour même vers 23 heures.

Entre temps, les israéliens avaient gardé « en souvenir » mon argent, ma montre, mes deux téléphones portables, ma tablette, ma carte bancaire et mon badge professionnel. Curieux!

Ces objets qu’ils m’ont volés peuvent être remplacés ! Ce qui n’est pas le cas des vies palestiniennes. Mais les israéliens que j’ai eu à fréquenter pendant mon séjour dans leurs prisons, savent au fond d’eux même que les palestiniens finiront, tôt ou tard, par recouvrer leurs terres et leur indépendance. C’est la conviction et la certitude que j’ai ramenée avec moi de là-bas, ce là-bas: c’est l’Apartheid!

***Abdelmounim El Amrani

Journaliste – Correspondant d’Al-Jazeera au Maroc

Article19.ma

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