Éclairage – « L’Homme malade de l’Europe » est de retour

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Par J. Fischer ***

Lorsque la République de Turquie est sortie des ruines de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale, son ambition nationale était de rejoindre l’Europe en tant qu’Etat moderne et laïque. Mais après beaucoup de progrès, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a maintenant pratiquement gâché la chance de son pays de réaliser la vision de ses fondateurs.

L’une des grandes questions géopolitiques de l’Europe du 19ème siècle était la soi-disant question orientale. L’empire ottoman, alors connu comme « l’homme malade de l’Europe », se désintégrait rapidement et il restait à savoir quelle puissance européenne aller lui succéder. Lorsque l’autodestruction de la Première Guerre mondiale est finalement arrivée, ce n’était pas un hasard si elle émanait des Balkans, terrain de jeu géopolitique des empires ottoman, austro-hongrois et russe.

Après la guerre, les trois grands empires ont disparu. Pendant la partition alliée de l’Empire ottoman, le général Mustafa Kemal Atatürk et l’armée turque défaite se sont retirés en Anatolie, où ils ont réussi à repousser une intervention grecque, puis rejeté le traité de Sèvres. A sa place, le traité de Lausanne a ouvert la voie à la création de la République de Turquie.

L’ambition d’Atatürk était de faire de la Turquie un pays moderne et laïque qui appartiendrait à l’Europe et à l’Occident, pas au Moyen-Orient. Pour atteindre cet objectif, il a régné en autoritaire et a créé un Etat hybride fondé sur un régime militaire et une démocratie multipartite. Au cours du 20ème siècle, cet accommodement a produit des crises récurrentes au cours desquelles la démocratie turque a connu plusieurs moments de dictatures militaires.

Après 1947, la politique turque a été fortement influencée par la guerre froide. En 1952, la Turquie a rejoint l’OTAN et est devenue l’un des alliés indispensables de l’Occident. Pendant des décennies, elle a utilisé sa position stratégique entre la Méditerranée orientale et la mer Noire pour protéger le flanc sud de l’alliance contre les intrusions soviétiques.

+ « D’un modèle de démocratie islamique …à l’Homme malade de l’Europe » +

Pourtant, la Turquie est restée une entité politique instable. Sa vacillation constante entre démocratie et régime militaire a entravé la plupart de ses progrès vers la modernisation. Pour les démocrates turcs, le meilleur espoir du pays repose sur l’Europe. L’adhésion formelle à l’Union européenne marquerait l’achèvement du processus de modernisation. Alors que les Ottomans avaient maintenu l’hégémonie sur le Moyen-Orient pendant un siècle, la Turquie deviendrait un membre actif de l’Occident.

En 1995, la Turquie a conclu une union douanière avec l’UE. Au moment où le Parti islamiste Justice et Développement (AKP) est arrivé au pouvoir en 2002, le pays semblait s’orienter pour de bon vers l’Europe. En s’alliant au mouvement islamique de Fethullah Gülen, les gouvernements de l’AKP dirigés par le Premier ministre de l’époque, Recep Tayyip Erdogan, ont poursuivi des réformes institutionnelles, économiques et judiciaires ambitieuses, en abolissant notamment la peine de mort qui est une condition préalable à l’adhésion à l’UE.

Plus encore, pendant les premières années du mandat d’Erdogan, la Turquie a connu une modernisation rapide et une croissance économique forte, la rapprochant de plus en plus de l’UE. En 2011, lorsque le printemps arabe a éclaté, la Turquie a été à juste titre présentée comme un modèle réussi de « démocratie islamique » où des élections libres et saines étaient combinées à la primauté du droit et à une économie de marché.

Sept ans plus tard, il nous semble être en face d’un monde complètement différent. La Turquie a rapidement récupéré son titre de « l’homme malade de Europe ». Compte tenu de sa position stratégique et de son potentiel économique et humain, le pays devrait évoluer vers un brillant avenir au 21ème siècle. Cependant, il recule vers le 19ème siècle, sous la bannière du nationalisme et de la ré-orientalisation. Plutôt que d’adopter la modernité occidentale, il se tourne vers le Moyen-Orient et les crises perpétuelles de cette région.

Erdogan, qui a assumé la présidence en 2014, a mené à la modernisation rapide de la Turquie et aussi à sa régression rapide. Il a eu l’opportunité de suivre les traces d’Atatürk et d’achever la tâche d’intégrer la Turquie à l’Ouest, mais il a échoué.

Comment expliquer cette tragédie ? Une explication est que Erdogan est devenu trop confiant pendant le boom qui a précédé la crise financière de 2008. Une autre est qu’il a commencé à en vouloir à l’Occident, en raison de l’humiliation due au blocage du processus d’adhésion à l’UE et de ses propres ambitions autoritaires, qu’il a finalement poursuivies après le coup d’état militaire manqué de l’été 2016.

+ Grâce à Erdogan, la Turquie: partie du problème dans la région plutôt que la solution + 

En tout état de cause, Erdogan a raté une opportunité unique pour la Turquie et le monde musulman en général. Son pays est maintenant confronté à une crise monétaire de son propre chef, et il pourrait même faire face à la perspective d’une faillite nationale. En divisant de plus en plus ses loyautés entre l’Est et l’Ouest, il risque de déstabiliser davantage le Moyen-Orient. Les conflits ethniques internes en Turquie – en particulier avec les Kurdes – ont de nouveau éclaté avec force, même si l’expérience montre qu’ils ne peuvent pas être résolus militairement. Grâce à Erdogan, la Turquie est devenue une partie du problème dans la région plutôt que la solution.

Et pourtant, l’importance stratégique de la Turquie pour l’Europe demeure. Des millions de citoyens de l’UE sont d’origine turque et le pays continuera à combler le fossé entre l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud. Sous le régime d’Erdogan, la Turquie n’est plus un candidat potentiel à l’adhésion de l’UE. Mais, plutôt que de rompre le processus d’adhésion, l’UE devrait s’attacher à stabiliser le pays et à sauver sa démocratie.

Après tout, une Turquie déstabilisée est la dernière chose dont l’Europe a besoin. Indépendamment de la sympathie ou de l’antipathie à l’égard d’Erdogan, la sécurité de l’Europe dépend largement de la Turquie, qui a absorbé des millions de migrants et de réfugiés fuyant les conflits au Moyen-Orient ces dernières années. Dans l’intérêt de la stabilité européenne et de la démocratie turque, l’UE doit faire face à la crise turque avec patience et pragmatisme, sur la base de ses propres principes démocratiques.

***Joschka Fischer a été ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier allemand de 1998 à 2005

Source: Project-syndicate.org

**** N/B: Traduction d’Article19

Article19.ma

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