Religion: Questions aux « spécialistes » ***

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Par Ahmed Assid


A chaque fois que nous débattons d’une des questions de la société marocaine — liée aux textes religieux — il nous est dit vous n’êtes pas des « spécialistes », sans que les tenants de cet avis ne remarquent que toutes les questions que nous abordons sont purement des sujets relevant des droits de l’homme. Nous les traitons en tant qu’acteurs de la société civile et de défenseurs des droits, c’est à dire qu’elles sont au cœur de notre « compétence », mais il semble que ceux-ci considèrent la religion comme un domaine exclu des droits de l’homme.

Nous allons faire fi de la violence verbale et des accusations inutiles car elles sont hors-sujet, comme elles constituent aussi un écart par rapport à la logique du dialogue et de l’échange que nous œuvrons à consacrer auprès de nos citoyens et dans notre pays le Maroc.

La réalité est que si nous adoptons leur logique nous aurons alors à nous taire sur toutes les injustices qui surviennent dans la société, sous prétexte qu’elles sont liées à la religion qui relève de ces « spécialistes », et naturellement à chaque fois que nous aurons attendu de ces « spécialistes » de présenter des solutions aux problèmes que nous posons et que pose la réalité changeante, ils ne nous prêteront aucune attention au motif que ce qui se passe relève de « nos traditions séculaires » et des « constances de la Oumma » qui ne peuvent être reconsidérées parce qu’elles sont liées à des textes «péremptoires» et nous demeurons ainsi dans un cercle vicieux trainant notre sous-développement surveillé et contrôlé de près.

Le problème de ces « spécialistes » est qu’ils veulent monopoliser la compréhension de la religion, son explication et son interprétation, sans fournir aux gens des réponses convaincantes aux questions qu’ils posent, au contraire des fois ils fournissent aux gens des réponses en contradiction avec la loi et avec la logique de l’Etat. Et vous les verrez s’offusquer fortement lorsque les gens les délaissent pour aller chercher des solutions ailleurs comme dans les textes de la loi positive, les droits de l’homme et la pensée scientifique. Beaucoup des choses, qui ont été mises en œuvre au sein de l’Etat et de la société durant le siècle dernier, ont été accomplies en ignorant complètement les « spécialistes ».

Ces derniers ont interdit les banques, mais les gens y ont ouvert des comptes qui ont contribué à l’économie nationale comme dans tous les pays du monde, ils ont interdit la scolarisation de la fille et à la femme de sortir du foyer et de se mêler aux hommes, et les gens ont scolarisé leurs filles jusqu’à ce qu’elles aient réussi à hauteur de 63 % par rapport aux garçons, ils ont refusé, plus qu’une fois, la révision du code de la famille et puis il y avait les révisions successives, ils ont interdit l’habit moderne et les gens les ont portés et il s’est largement propagé, ils ont interdit le théâtre et il a prospéré et s’est développé, ils ont interdit le chant et les gens en sont devenus fans, ils ont interdit les téléphones et puis ils en sont devenus des accros, ils ont interdit la natation et les maillots de bain et les plages se sont remplis d’hommes et de femmes, et, récemment seulement, ils ont été interrogés sur la liberté de conscience et ils ont dit que « celui qui change sa religion tuez-le » mais l’Etat a pris l’initiative de signer la convention sur le respect de la conscience …et avant tout cela, ils avaient interdit le thé et ils en sont devenus accros et les plus grands de ses buveurs.

+ Et si nous attendons l’avis des « spécialistes » pour savoir quoi faire ? +

Parmi les erreurs que commettent les adeptes de la référence religieuse est qu’ils croient que les règles de penser qu’ils ont héritées des oulémas du passé lointain sont toujours valables. C’est pour ça qu’ils les introduisent dans « la science de la religion ». Ils ne se rendent pas compte que si, nous, nous nous mettrons d’accord avec eux sur les mêmes règles de penser et d’agir, qui sont des règles humais lesquelles remontent à plus de 1000 ans, nous serons parvenus aux mêmes résultats. Celui qui pense comme les religieux avec les mêmes références et méthodologie aboutira aux mêmes conclusions que nous savons aujourd’hui dépassées eu égard aux révolutions et mutations énormes intervenues au niveau de la pensée et de la réalité humaines qui ont fait que ces règles ne soient plus suffisantes pour cerner la réalité, la gérer et assurer la dignité de l´homme citoyen et ses droits fondamentaux.

Et tant que nous sommes dans le cadre du débat autour de « Sahih Al Boukhari », nous pouvons présenter un exemple pour éclaircir la vision. Les religieux et leurs disciples continuent de lire Al Boukhari de la même manière que les anciens, parce qu’ils ont gardé la même méthodologie qui est imprécise et pleine de lacunes, celle qui a conduit Al Boukhari à accepter de nombreux récits oraux sur le prophète comme étant véridiques. Ils ont été racontés par des gens « pieux », des informations sur la base desquelles- et c’est le plus dangereux- ont été élaborés des lois pour gérer les affaires de la société musulmane pendant de longs siècles alors qu’il s’agit d’affirmations pour lesquelles l’homme n’a pas besoin d’un grand effort pour découvrir qu’elles sont irrationnelles, voire portant atteinte à la religion et à la personne du prophète.

La femme a été écartée par exemple de l’occupation des postes de l’Etat et de la scolarité sur la base de récits (hadits) évoqués dans Al Boukhari et autres considérés comme « véridiques » alors qu’ils renferment une grande humiliation et un mépris à l’égard des femmes, des textes que plus personne ne respecte aujourd’hui mais à propos desquels nous interrogeons « les spécialistes » sur le secret de leur attachement à leur « justesse » en continuant de sacraliser Al Boukhari et de considérer son livre comme étant « le plus juste des livres après celui de Dieu » (comme ça !). Et parmi ces hadiths : « Ne réussiront point ceux commandés par une femme », « la prière d’une personne n’est pas valable lorsqu’est passé devant lui un chien, un âne ou une femme », « les femmes manquent de raison et de religion » …et d’autres hadiths qui ont été attribués au prophète 200 ans par voie orale après sa disparition et ont été considérés comme étant véridiques sans examiner leurs continus et leur conformité avec la réalité et la logique.

Les « spécialistes » et leurs disciples doivent savoir que le fond de divergence n’est pas dans la connaissance des textes de la religion ou non, mais dans la méthode de penser, d’une part, et dans la connaissance de la réalité humaine actuelle et sa prise en compte, et des sciences et connaissances de notre temps, qui sont indispensables dans n’importe quel domaine.

Si le fait que nous ne faisons pas partie des « spécialistes » de la religion, c’est à dire que nous ne sommes pas des religieux, ne signifie pas que nous ne savons pas comment utiliser notre cerveau de manière saine, et ne signifie pas que nous ne sommes pas capables de faire la distinction entre le bien et le mal, entre la réalité et l’imagination, entre les sentiments émotionnels et les faits scientifiques, et ne signifie nullement que nous ne connaissons pas la Constitution de notre pays et les engagements de notre Etat marocain.

Par conséquent, il est du devoir des « spécialistes » de la religion de corriger nos erreurs et de les annoncer afin que nous en soyons conscients. Et étant donné que nous ne sommes pas qualifiés pour critiquer Al Boukhari, nous concluons en les interrogeant sur deux hadiths pour qu’ils nous les expliquent, et ce à titre d’exemple. Le premier dit « Tuer le chien noir » et le second dit que « le mort est torturé dans sa tombe lorsqu’il est pleuré ».

Nos questions sont les suivantes : Pourquoi avons-nous à tuer le chien à cause de sa couleur ? Quelle est la différence entre un chien noir et un chien blanc ? Quelle est l’origine de la couleur du chien ? Est-il responsable du choix de sa couleur pour que nous le tuions à cause de cela ? Puis, pourquoi est-on torturé dans sa tombe à cause des pleures de ses proches ?

Est-il possible qu’une personne meure sans que ses proches ne la pleurent et se lamentent de sa perte ? Le défunt porte-t-il la responsabilité des pleures de ses proches ? Quel est le sort du verset coranique « personne ne portera le fardeau d’autrui ».

Ahmed Assid : Ecrivain et poète amazigh

*** Traduction de l’arabe par la rédaction d’Article19.ma

Article19.ma

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