ANALYSE – Le conflit du Sahara vu de Londres… « Une géopolitique mouvante peut aboutir à une évolution… », selon Claire Spencer ***

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Alors que l’approche de l’ONU et des alliés traditionnels du Maroc change, il y aura peut-être une chance de faire une percée dans ce conflit vieux de 40 ans.

Pendant plus de 40 ans, le Maroc et le mouvement indépendantiste sahraoui, le Front Polisario, se sont disputés la souveraineté sur le Sahara occidental. Mais deux acteurs clés de l’ONU cherchant actuellement à résoudre le conflit sont des politiciens chevronnés et sérieux qui pourraient être en mesure de permettre une avancée.

Dans un article publié par Chathamhouse.org, l’analyste Britannique Claire Spencer rappelle que le secrétaire général de l’ONU et ancien Premier ministre portugais, António Guterres, dirigeait auparavant l’agence des Nations Unies pour les réfugiés, le HCR, pendant plus de 10 ans. M. Guterres a une préoccupation particulière, comme il l’écrivait dans un rapport annuel publié par son bureau le 29 mars, pour « l’exaspération » des milliers de réfugiés sahraouis bloqués dans des camps près de Tindouf dans le sud de l’Algérie pendant plus de quatre décennies. Le rapport du secrétaire général devrait être discuté par le Conseil de sécurité de l’ONU le 25 avril, avec le renouvellement du mandat de la mission de maintien de la paix et de suivi, MINURSO, forte de 128 membres.

Son Envoyé personnel au Sahara occidental, Horst Köhler, ancien président de l’Allemagne et lui-même un enfant réfugié pendant et après la Seconde Guerre mondiale, est également décidé à trouver un règlement définitif pour les populations dispersées et divisées de la région. Il semble que ni l’un ni l’autre n’ait d’excuses pour retarder de nouvelles négociations conformes aux principes d’autodétermination.

Le Front Polisario est désireux de se réengager bilatéralement, mais les Marocains soutiennent que le gouvernement algérien, en tant que principal appui diplomatique du Polisario, doit également être à la table des négociations. Cependant, les chances que l’Algérie accepte un autre rôle que celui d’«Etat voisin», comme la désigne l’ONU, sont presque nulles. Il y a aussi les précédents quatre rounds de pourparlers bilatéraux entre le Maroc et le Front Polisario, qui ont échoué, mais que Guterres et Köhler sont déterminés à ressusciter, dans l’esprit d’une «dynamique nouvelle» que Köhler a identifiée lors de ses rencontres directes ou indirectes avec les parties concernées au cours des huit premiers mois de sa mission.

Dans un discours prononcé en novembre 2017 à l’occasion du 42ème anniversaire de la « Marche verte » qui a conduit au contrôle par le Maroc de la majorité du Sahara, le Roi Mohammed VI a énoncé quatre critères pour s’engager dans un nouveau processus excluant « toute autre solution que la pleine souveraineté du Maroc sur le Sahara Occidental ».

Pourtant, le Maroc n’est pas dans une position aussi forte que pourraient le laisser croire ses gains diplomatiques ces dernières années. Traditionnellement un proche allié du Maroc, les Etats-Unis sous la présidence de Donald Trump se sont révélés être plus à l’affût de leurs intérêts propres qu’auparavant, et ne cachent pas que le rôle de l’Algérie est aussi précieux pour la stratégie antiterroriste de son administration que le rôle du Maroc dans le soutien de la coopération militaire «G5» entre les voisins sahéliens de l’Afrique du Nord. L’Algérie et le Maroc sont des rivaux régionaux, et non des alliés, ce qui signifie que leurs partenaires les plus proches, notamment la France, avec sa propre mission militaire au Sahel depuis 2012, travaillent bilatéralement avec les deux et accordent de l’importance à ce qu’ils peuvent offrir. L’approche du Maroc a trop souvent été dominée par une stratégie diplomatique de diviser pour régner.

Cela n’a pas permis d’obtenir une reconnaissance diplomatique significative de ses revendications, surtout depuis que le Maroc a rejoint avec succès l’Union africaine en 2017. Pour chaque allié africain qui soutient largement la position du Maroc sur le Sahara, il y a des opposants qui résistent à la volonté marocaine d’étendre son influence en Afrique – notamment le Nigeria, qui bloque la tentative du Maroc de rejoindre la CEDEAO, la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest.

Là où le Maroc a bénéficié d’un certain avantage c’est dans ses relations avec l’UE. Deux décisions récentes de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) – imposant des contraintes légales sur les exportations marocaines en provenance du Sahara occidental et les droits de pêche adjacents à la région – ont été compensées par la Commission européenne qui a trouvé des moyens innovants de négocier les limites que les décisions de la CJUE imposent effectivement aux accords UE-Maroc. La realpolitik sous-jacente est que l’UE a besoin de sa coopération étroite avec la police et les services de renseignement marocains pour endiguer le flux migratoire et les réseaux criminels et terroristes transfrontaliers en Europe. Les Etats membres européens veulent également garantir l’accès de leurs flottes de pêche aux zones de la région.

Cependant, cette approche ne réussit qu’à retarder les arguments juridiques internationaux. Les groupes pro-sahraouis indépendantistes qui sont derrière les défis juridiques les plus récents ne feront que redoubler d’efforts pour obtenir d’autres précédents juridiques à la lumière de leurs récents succès.

Une piste que les autorités marocaines n’ont pas pleinement explorée est celle de savoir jusqu’à quel point le Polisario représente-t-il la totalité du peuple sahraoui. Les journalistes pro-marocains affirment souvent que les dirigeants du Polisario ne sont pas élus de manière transparente, compte tenu des pressions exercées sur les populations réfugiées en Algérie; leur électorat ne comprend évidemment pas le vote de la population sahraouie vivant au Sahara occidental sous administration marocaine.

Le Maroc a déjà résisté aux tentatives de constitution d’une liste d’électeurs sahraouis éligibles à un référendum sur l’autodétermination, et a réussi à écarter la mission d’organiser un référendum du mandat de la MINURSO en 2004. Il est peut-être temps, néanmoins, pour le Maroc de réfléchir si le maintien de sa position actuelle sur les origines de la population du Sahara, maintenant considérablement renforcée continuera à servir ses objectifs.

L’une des raisons est que le secrétaire général de l’ONU a remis à l’ordre du jour la surveillance des droits de l’homme et a réitéré la nécessité d’un processus d’autodétermination qui reste soutenu par une succession de résolutions du Conseil de sécurité sur le Sahara occidental.

A noter l’absence dans le rapport du secrétaire général de tout éloge du plan pour faire avancer l’autonomie au Sahara dans un contexte de gouvernement décentralisé dans tout le Maroc tel que défini dans la Constitution révisée de 2011, que le précédent Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon avait explicitement salué. Les investissements dans le Sahara continuent officiellement à soutenir ce plan, au nom de l’octroi d’un contrôle administratif plus local à la population sous la souveraineté marocaine.

Cette option n’est peut-être plus celle privilégiée par l’ONU en raison des difficultés rencontrées par le Maroc pour étendre la décentralisation ailleurs dans le pays.

Devant le scepticisme grandissant quant à la capacité et à la volonté du pouvoir central de céder le contrôle financier et politique aux régions, les conséquences des manifestations populaires dans la ville d’Al Hoceima dans le Rif continuent de préoccuper les Marocains lassés par la lenteur de la mise en œuvre des réformes promises.

Pour les intérêts stratégiques du Maroc dans le Sahara, il faut apporter à l’ONU des preuves plus explicites pour démontrer comment l’autonomie améliorera le sort de la population sahraouie vivant dans cette région et pourrait générer exactement le genre de «dynamique nouvelle» recherchée par Horst Köhler. L’alternative, qui consiste à blâmer l’Algérie et les récentes provocations du Front Polisario dans la zone tampon garantie par un accord de cessez-le-feu de 1991, trouve peu d’échos auprès de l’actuelle équipe onusienne ou auprès des alliés traditionnels du Maroc au Conseil de sécurité.

*** Le point de vue exprimé dans cet article n’engage que son auteur.

Article19.ma

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