Le Maroc est-il en train d’avancer au rythme du XXIè siècle ou plutôt s’accrocher aux vieilles pratiques de la censure et des « lignes rouges » d’une époque révolue? Les dernières atteintes à la liberté d’expression à Marrakech et Tétouan sont des signaux inquiétants d’un risque de retour aux « années de plomb ».

« J’ai reçu l’interdiction d’exposition de mon tableau artistique avec étonnement, je considère cela comme une catastrophe ». « La décision du tribunal de saisir un livre est pour moi injuste envers le droit à la liberté d’expression ». C’est ainsi qu’ont réagi l’artiste peintre marocaine Khadija Tnana et l’écrivain Rachid Aylal.

« Kamasutra », un tableau de Tnana a été interdit d’exposition dans le cadre d’une exposition collective au Centre d’art moderne de Tétouan à l’occasion de la journée mondiale de la femme.

Rachid Aylal a, quant à lui, vu son livre « Sahih Al Boukhari, fin d’une légende » saisi suite à une décision du tribunal de première instance de Marrakech estimant qu’il porte « atteinte à la sûreté spirituelle des citoyens et est contraire aux constances religieuses en vigueur ».

Depuis sa sortie en octobre dernier, le livre a provoqué une grande polémique au Maroc après que de nombreux conservateurs aient demandé d’interdire sa distribution sous prétexte qu’il jette le doute sur une source fondamentale des hadiths (les dires) attribués au prophète alors que plusieurs intellectuels et défenseurs des droits de l’homme ont défendu le livre en relevant que Boukhari n’était pas une personne sacrée.

L’auteur de l’ouvrage estime, pour sa part, qu’il y a eu beaucoup de légendes et de contes qui ont été tissés autour de ce que les Oulémas considèrent le livre de Boukhari comme étant le plus crédible dans la transmission des hadiths du prophète de l’Islam.

Les deux décisions ont constitué un choc pour les créateurs et les artistes au Maroc, de même qu’aussi bien l’artiste Khadija Tnana que l’écrivain Rachid Aylal ont estimé qu’il s’agit d’une « atteinte à la démocratie et aux droits de l’homme ».

« Kamasutra », est une installation en papier fin, marouflée dans du carton et composée de 246 pièces, des petites mains formant toutes une grande « Khmissa ». Dans chaque petite main, des personnages dans une posture sexuelle différente. Ces petites mains sont inspirées des œuvres artistiques indiennes antiques Kamasutra qui aborde le comportement sexuel de l’être humain. Cet art a son répondant dans la culture arabe islamique, notamment le livre « Arrawd al aater fi nouzhati al Khater ».

Dans une déclaration au site d’information allemand DW en arabe, Tnana a affirmé : « Je n’imaginais pas que nous allions de nouveau retourner au temps de la censure. C’est une victoire de la pensée obscurantiste et du moyen âge ».

De son côté l’écrivain Aylal a déclaré : « la saisie du livre est une décision injuste envers la liberté d’expression et envers l’un des droits le plus important des droits de l’homme. La saisie d’un livre signifie museler la parole afin qu’elle soit en symbiose avec une seule et unique opinion et mettre fin au pluralisme qui est à la base de la liberté ».

Et d’ajouter : « Je ne m’attendais pas à ce qu’au 21ème siècle et avec les acquis de la constitution de 2011, qui garantit la liberté d’expression et d’opinion, une décision de saisir un livre soit prise surtout que jamais la justice marocaine n’eut dans son histoire prononcé un jugement pour saisir ou interdire un ouvrage ».

« La constitution du pays garantit la liberté de la pensée et de la création »

De son côté, le ministère de la culture a estimé que les deux décisions sont conformes aux lois en vigueur au Maroc.

A cet égard, le ministre de la culture et de la communication Mohamed Laarej a indiqué à DW que « la constitution du pays garantit la liberté de la pensée et de la création et oblige les autorités publiques à œuvrer au renforcement de ce droit, mais nous avons des constances et il est du droit des autorités d’intervenir si elles estiment qu’il est porté atteinte aux constances ».

La délégation du ministère de la culture à Tétouan avait jugé que l’œuvre de Tnana porte atteinte à la moralité publique et qu’elle n’a aucun rapport avec la création artistique et a décidé de la retirer de l’exposition.

Pour ce qui est de la décision du tribunal de Marrakech, Laarej a ajouté que « la constitution du pays garantit la séparation des pouvoirs, la justice travaille dans une indépendance absolue du pouvoir exécutif. La justice a décidé de saisir ce livre car il porte atteinte à l’unité spirituelle du pays et nous devons la respecter ».

La réponse du ministre ne semble pas convaincre l’artiste Tnana qui a estimé que « l’interdiction a révélé deux facettes. La première concerne la censure et réfute la chanson des responsables selon laquelle le Maroc constitue un modèle en matière de réformes et qu’il avance sur la voie de la modernité. Ce qui est faux ».

La 2ème facette concerne « l’œuvre elle même. Le tableau et généralement tous mes travaux je les considère comme une contribution à l’éducation sexuelle en ce sens que chacun contribue pour sa part à la sensibilisation. L’éducation sexuelle est un sujet parmi les tabous de la société, et son absence nous explique les phénomènes de viols et des agressions très présents dans notre société ».

« Une violation flagrante de la liberté d’expression et de création »

Rachid Aylal a affirmé qu’il commence à ressentir de la peur après l’apparition d’un flux de menaces et de fatwas appelant à le combattre et à bruler ses livres, soulignant : « Devant le harcèlement permanent, je commence à avoir peur pour ma vie. Je ne sais pas jusqu’à point va aller ce harcèlement. Mais ceci ne m’empêche pas de poursuivre mon projet intellectuel et de recherche, car il constitue l’air que je respire et la raison de mon existence ».

Article19.ma

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