Abdelkader Chaoui, écrivain, journaliste, militant de gauche et ancien compagnon d’Abraham Serfaty, s’est prêté au jeu des questions/réponses, dans un entretien « l’interrogatoire » avec notre confrère Youssef Aït Akdim. Chaoui qui a aussi bien rempli sa mission d’ambassadeur du Maroc au Chili avant de tourner la page, parle de ses 15 ans en prison à l’époque Hassan II, de littérature carcérale, des relations avec l’Espagne, de la presse au Maroc, Benkirane et le Rif mais sans toutefois aborder le kif.

Bref, un entretien où la langue de bois n’a pas de place comme cette sagesse : « Nous sommes prisonniers du tête-à-têtstratégiquepolitique et idéologique avec la France » ou de nous rappeler : « La liberté de critiquerIl 3ans, il avait des censeurs à lintérieur même des imprimeries » .

L’interrogatoire de TelQuel (édition 28 avril – 4 mai) : 

Smyet bak

Tayeb Ben Larbi. 

Smyet mok

Fatna Bent Abdelkader

Nimirou d’la carte

L267452. 

Des antécédents judiciaires

Et comment! Quinze ans de prison
(rires).

Vous en êtes fier? 

Évidemment. La prison a changé ma vie et ma façon de voir les choses. Audelà de la douleur et de la privation despace, cétait aussi une formation.

En prison, vous avez été lun des premiers à écrire sur votre expérience. Comment jugez-vous la littérature carcérale

La « littérature carcérale », commvous dites, souffre le plus souvent dun déficit de style, de langue et de construction littéraire. Ce qui été publié nappartient ni à la catégorie des documents historiques ni à la littérature romanesque. Le plusouvent cela se rapproche de lautobiographie. 

Lisez-vous les écrits de jeuneprisonniers comme Mohamed Sokrat? 

Le contexte est difrent. Je suis frappé par le style qui se démarque par lemploi de la darija, et aussi par une certaine audace dans les sujets abordés comme le sexe, la rue, les femmes ... Cest nouveau.

Que pensez-vous de létat de la presse, Monsieur le directeur de la publication du quotidien Akhir Saâ

Notre presse souffre à la fois dune culture de la dissimulation de linformation et de labsence dun débat réellement démocratique. Tout tourne autour du scoop et du scandale, au mépris de la déontologie. Nos médias sont le reflet dune superficialité qui est au ur de noproblèmes politiques. 

Et Akhir Saâ, ça marche

J‘ai tout suivi depuis le début, et javais d‘ailleurs des réserves sur llancement. Il fallait consolider lprojet, sinon on allait souffrir de lcompétition politique (entre le PAM et le PJD, ndlr). Le journal est attaqué comme journal du PAM, journal des impies et des mécréants. 

Vous critiquez durement Abdelilah Benkirane, qui est pourtant le chouchou des médias … 

Certains diront qu’il est un phénomène vocal. En darija (du nord, ndlr), je dirai qu‘il est mablouz
(lourd). Benkirane parle à tort ou à raison, nous avons dailleurs une tradition qui s‘appelle la halqa. Si le débat politique se résume aux chocs entre personnes, où sont passées les idées? La presse est responsable, mais elle est aussi le produit d’un contexte stérile. Si tu fais un journal
p
lus sérieux, personne ne te lit

Pourquoi avez-vous refusé votre nomination comme ambassadeur en Afrique du Sud

Pour des raisons personnelles. Après cinq ans en poste au Chili, j’avais déjà demanà être relevé de mes fonctions. Jai fait la demande à deux reprises. Gentiment

Vous navez pas envoyé de lettre de démission en recommandé? 

(Sourire) Non, gentiment, c’est-à-dire déjà qu’on ne démissionne pas avec fracas. Je suis passé par degens que je connais. Mais je n’ai pas eu de réponse et j’ai été le premiesurpris par ma nomination en 2016. 

On ne vous a pas demandé votre avis? 

Non. En général, on vous appelle pour vous annoncer la nomination royale, et préparer la demande d‘agrément

Donc non à l’Afrique du Sud…

Le Maroc n‘a pas dambassadeur sur place depuis plus de dix ans. Je ne mtrise pas assez l‘anglais. Le scandale aurait été que jaccepte le poste, que je m‘enferme dans mon bureau tout en continuant de toucher mon salaire. 

Vous êtes critique de la diplomatie. Que faut-il changer? 

Il faut tout changer. Pour l’instant, la diplomatie tient à des initiatives personnelles et à une lecture
conjoncturelle de notre place dans le monde. En 2006, au moment du rapport sur le cinquantenaire, il y a eu une importante réflexion sur la stratégie diplomatique, avec des débats internes, des publications. Mais tout ça a été rangé dans un tiroir

Comment expliquez-vous que le Maroc accorde peu d’importance au monde hispanique et à l’Espagne, son principal partenaire commercial? 

Nous sommes prisonniers du tête-à-tête stratégique, politique et idéologique avec la France. On a pensé que l’Espagne était seulement un pont vers le reste de l’Europe. Il y a une ignorance mutuelle entre les deux pays, même si l’Espagne sintéresse à nous. Chaque année, il se publie des dizaines de livres sur le Maroc, tandis que le Maroc publie au mieux quelques articles. Il y a plus de 700 000 Marocains en Espagne, peut-on continuer à les ignorer?

Adieu la diplomatie, bonjour AkhirSaâ? 

Je ne me suis jamais considécomme journaliste professionnel, mais jai accumulé une longue expérience dans la presse et lédition. Le projet, je l’ai suivi depuis le début et il est le fruit d’une amitié avec Ilyas Elomari et d’autres. Ensemble, nous avons crééAIAkhbar, j‘ai participé au lancement d’AI Jarida AI Oula

Comment avez-vous rencontré lIyas Elomari ? 

Dès ma sortie de prison, en 1990. C’est une fraternité, une amitié profonde qui na pas à être expliquée parce qu’elle est tout simplement

 Êtes-vous proches politiquement? 

On a participé ensemble à la dynamique d’unification de la gauche. Nous avons créé la Gauche socialiste unifiée en 2002, avant de nous retirer. La gauche marocaine souffre d’abord dun problème de leadership et non de ligne politique. Il ne peut pas y avoir 70 zaims.

Que se passe-t-il à AI Hoceïma? 

Il y a un problème de développement régional et des problèmes sociaux, mais il sy ajoute un sentiment de marginalisation historique et de hogra. Ce qui se passe dans le Rif peut se répéter ailleurs, et pas seulement au Sahara. Il y a urgence à écouter ces revendications légitimes.

a-t-il un risque séparatiste? 

On ne peut pas nier qu’il y ait des personnes à l‘étranger et des organisations qui relaient, via les réseaux sociaux, des appels à la sécession. J’en connais des dizaines. Mais ce nest pas une excuse pour fuir le dialogue. (TelQuel)

LE PV 

Le rendez-vous est donné à Casa-Port. Même dans le brouhaha joyeux des cafés de gareAbdelkader Chaoui pèse ses mots: « Notrculture populaire est friande de namima, cest ce qunuit à la presse« Le diplomate à la retraite n‘aime pas dire du mal de son prochainFût-il barbuIl se souvient de Benkirane, au début des années 1990 : « Il portait encore la jellaba et le capuchon et débattait d’idéesJai été surpripale personnagpopuliste qu’il est devenu. » Pour Chaoui, la presse a encore besoin d’espaces de contradiction.

Dès le mois prochain, le groupe de presse créé par Ilyas Elomari promet des nouveautés: un site Web francophone pour prendrlrelais de La Dépêcheune nouvelle formulpour qushq.eom, des suppléments pour Akhir Saâ. Quand on demande à lancien prisonnier politique ce qui changé depuis la mort de Hassan II, il répond sans hésiter« La liberté de critiquerIl 3ans, il avait des censeurs à lintérieur même des imprimeries » .

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.