Nabil Ayouch est le cinéaste le plus connu du Maroc qui a réalisé des succès internationaux comme « Ali Zaouïa : Prince des rues » (2000), « Whatever Lola Wants » (2007), et « Chevaux de Dieu » (2012).

Au cours des dernières années, Ayouch a joué un rôle clé dans le développement de l’industrie cinématographique marocaine naissante, dont la production de plus de 40 téléfilms marocains, pour les chaines publiques de la SNRT, qui ont lancé une nouvelle génération de réalisateurs et d’acteurs de talents.

Son film de 2012, « Chevaux de Dieu », sur les terroristes kamikazes de Casablanca, a été vendu à 40 pays par Wild Bunch et a été officiellement présenté aux Etats-Unis par Jonathan Demme comme film marocain candidat au Prix de l’Académie des langues étrangères.

Toutefois, en 2015, Ayouch est devenu une bête noire pour certains milieux de la société marocaine en raison de son film sur la prostitution, « Much Loved », qui a été interdit une semaine après qu’il ait été présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes pour « outrage grave aux valeurs morales des femmes marocaines ». Des procédures judiciaires privées ont également été enclenchées contre Ayouch.

Ayouch et ses principales actrices ont été furieusement attaqués dans les médias ; l’actrice principale a été, quant à elle, agressée dans la rue, ce qui l’a poussé à s’installer à Paris. Les critiques de « Much Loved » ont qualifié le réalisateur d’étranger qui viole les valeurs culturelles nationales. Ayouch est né à Paris d’une mère juive française, d’origine tunisienne, et d’un père musulman marocain, né à Fès. Il habite au Maroc depuis le début des années 1990.

Il tourne actuellement son prochain film « Razzia » qui a été initialement conçu comme un projet de science-fiction sur le fossé entre les riches et les pauvres.

Ayouch a reçu une subvention de 500 000 dollars du Centre Marocain du Cinéma (CCM) pour cette version originale, écrite par l’auteur de « Chevaux de Dieu », Jamal Belmahi, mais à la suite de l’expérience de « Much Loved », il a décidé de modifier radicalement l’histoire et de se concentrer principalement sur le drame humain des personnages principaux.
Il a donc été amené à refuser la subvention initiale et a demandé au CCM un nouveau financement, mais il n’a pas réussi à l’obtenir, ce qui l’a forcé à financer entièrement le film comme une coproduction internationale.

+Tournage à Casa et Ouarzazate…+

Le nouveau scénario est écrit par Nabil Ayouch et Maryam Touzani et met à l’affiche Maryam Touzani, Ariel Worthalter, Abdelillah Rachid, Dounia Binebine et Amine Ennaji.

Il est produit par l’Unité de Production de Bruno Nahon, basée à Paris, et coproduit par la maison de production iAyouch, basée à Casablanca, Ali’N Productions, Les Films du Nouveau Monde, France 3 Cinéma et Artemis Productions.

Il a également reçu un financement d’Eurimages, du Centre cinématographique de la Fédération Wallonie-Bruxelles, d’un autre organisme belge et de SofitvCiné 4, et a été préacheté par Canal Plus, OCS, RTBF, BeTV et Voo.

Tourné à Casablanca, Ouarzazate et dans les montagnes de l’Atlas, « Razzia » dépeint cinq histoires distinctes, certaines dans les années 1980 dans les montagnes de l’Atlas et d’autres dans le Casablanca d’aujourd’hui.

Un des thèmes récurrents du film est sa référence au classique « Casablanca » de 1942, avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman, qui est ironiquement l’un des symboles les plus connus du Maroc, bien qu’il ait été tourné entièrement à Hollywood pendant la Seconde Guerre mondiale.

« Dans les deux films, les gens combattent une idéologie », dit Ayouch. « Ils luttent contre les nazis à Casablanca et dans mon film, ils essaient aussi de résister. L’analogie est très claire ».

L’un des thèmes clés qui relie les cinq histoires est l’intolérance, l’ignorance des autres et le refus d’accepter les différences, un sentiment qu’Ayouch estime comme grandissant au Maroc.

« Le film parle des gens en quête de liberté et du droit d’exprimer leur pensée, d’agir librement et de parler des questions qui les intéressent. En particulier, le droit des femmes à atteindre cet objectif – car je pense qu’il devient de plus en plus difficile pour les femmes d’être libres dans le Maroc moderne ».

Les problèmes sociaux contenus dans les versions antérieures du projet sont encore très présents, mais il est moins question du fossé entre les riches et les pauvres que de la liberté d’expression qui touche tous les niveaux de la société marocaine et la tendance d’une tranche de la société à mépriser une autre et à devenir de moins en moins tolérante.

« C’est un moment grave à travers le monde », dit Ayouch. « Nous avons vu cela avec l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis et la montée de l’extrême droite en Hongrie, en Autriche et en France. La démagogie émerge d’une manière nouvelle, et il y a une nouvelle forme d’hégémonie culturelle – nous voyons des tendances similaires dans le monde arabe ».

+ Hommage à la ville de Casablanca +

Ayouch conçoit le film, en partie, comme un hommage à la ville de « Casablanca », et explore les liens avec le « no man’s land » représenté dans le filme classique de Michael Curtiz de 1942.

« Mon film sera un hommage mais aussi un moyen de reprendre ce qui est à nous », dit le réalisateur. « Casablanca a été entièrement tourné à Los Angeles et ne montre rien de la vraie ville, mais même certains habitants de Casablanca sont persuadés que leurs rues ont accueilli la production originale. »

Le film inclut des images du film de 1942 et sa bande sonore reprend la chanson emblématique, « As Times Go By ». L’un des personnages est convaincu que la romance de Bogart a été tourné dans son quartier quand il était un jeune homme. Outre les références à « Casablanca », d’autres références cultuelles figurant dans le film incluent le groupe pop « Queen » et feu Freddy Mercury qui personnifient l’esprit de liberté qu’Ayouch veut explorer dans le film. La bande-son inclut les chansons « We are the Champions », « The Show Must Go On », et « I Want to Break Free ».

Les zones du Casablanca actuelle montrées dans le film comprennent l’ancienne médina et les quartiers pauvres, où vivent deux personnages, des condominiums fortifiés dans les « ghettos riches » et aussi les célèbres bâtiments art déco de Casablanca. Ayouch considère que l’architecture art déco de la ville fait partie de l’attrait du film de 1942 et qu’il voulait apporter le vrai Casablanca dans les foyers à travers le monde.

« Comme des millions de personnes, j’aime vraiment ce film (Casablanca). Il y a quelques années, j’ai rencontré un producteur à New York qui m’a demandé comment cette ville était si célèbre dans le monde alors qu’aucune scène n’a été tournée au Maroc. Il m’a demandé si cela ne m’agaçait pas. A l’époque, j’ai dit ‘ non’. Mais avec le temps, je me suis rendu compte que cela me dérangeait. Même les marocains croient qu’il a été tourné ici ».

Ayouch se rendit soudain compte que cette situation paradoxale était une excellente métaphore de ce qu’il considère comme la double personnalité des marocains modernes et décida de créer un personnage qui croyait que le film y avait été filmé. Un autre personnage clé est une femme en quête de liberté. La société ne la laisse pas vivre comme elle le veut, alors elle déménage et commence une nouvelle vie, loin de son mari. Un autre personnage, Hakim, est un menuisier vivant dans un quartier pauvre, et qui est méprisé par son père, rêve de devenir un musicien et adore Freddy Mercury.

Les personnages du film entretiennent une relation avec un professeur qui a travaillé en 1982 dans une petite école dans un village berbère isolé dans les montagnes de l’Atlas.

Ayouch dit que ce personnage était un homme plein de rêves qui voulait transmettre sa vision aux enfants, pour en faire de meilleures personnes, et qui était capable de le faire jusqu’à ce que les autorités l’en empêchent à la suite de réformes éducatives introduites en 1982.

« Je crois qu’il y a eu un grand changement dans les mentalités au début des années 1980 qui a changé les systèmes éducatifs à travers le monde et a eu un impact majeur sur le monde d’aujourd’hui », a affirmé Ayouch. Il a ajouté : « Le système éducatif a tourné le dos aux sciences humaines. Cela s’est produit dans toute la région du Maghreb. Au Maroc, des disciplines telles que la sociologie et la philosophie ont été retirées des programmes. Nous en récoltons maintenant les conséquences. Nous construisons un nouveau type d’être humain ».

Ayouch considère que l’échec de l’enseignant dans son film symbolise la défaite de toute la société et il essaie de tracer un lien spirituel avec les autres personnages. Il admet que cette focalisation sur le monde intérieur des personnages et sur la façon avec laquelle la société peut écraser les rêves des gens a été le fait de son expérience avec « Much Loved ».

« Ce qui m’est arrivé après ‘Much Loved’ et pour les actrices a été une expérience très forte. Ça a vraiment eu un grand impact. Je n’oublierai jamais les mots que j’ai entendus. Des choses que je ne pensais jamais entendre. De telles mauvaises choses. Je n’ai jamais pensé que ce genre de gens de double personnalités était si fort. Que les gens puissent confondre la fiction avec la réalité et attaquer un réalisateur parce qu’il fait un film ».

Ayouch croit en une évolution des mentalités à long terme qui engendre la méfiance, l’intolérance et la haine.
Il dit qu’il admire comment des réalisateurs comme les frères Coen ou David Cronenberg montrent comment les forces oppressives peuvent se développer très lentement et soudainement exploser violemment.

+ « Razzia » à temps pour le festival de Cannes+

Il espère être en mesure de terminer « Razzia » à temps pour le festival de Cannes en 2017 et pense que ça sera une occasion importante pour se concentrer sur la façon avec laquelle les mentalités changent non seulement au Maroc mais partout dans le monde.

« Les mentalités régressent pour une raison simple », dit-il. Pour « La liberté d’expression. Nous avançons en arrière. Ce que nous avons vu au cours des deux ou trois dernières années, non seulement au Maroc, mais à travers le monde, est un grand pas en arrière ».

« Le cinéma marocain a connu des développements majeurs au cours de la dernière décennie, mais ces développements seront tous sans valeur à moins que nous défendons la liberté d’expression. Le financement des films au Maroc concerne désormais plus la censure que les films eux-mêmes. Nous pouvons devenir l’une des industries cinématographiques les plus solides de la région, mais nous pouvons aussi devenir très fragiles. Je rencontre beaucoup de jeunes réalisateurs qui disent tous la même chose ».
Ayouch aimerait aussi voir une plus grande solidarité entre les réalisateurs parce que, dit-il, beaucoup se plaignent mais restent silencieux et cite le fait que pour « Much loved » plus de 80 grands réalisateurs ont signé une pétition pour le soutenir, mais que peu de réalisateurs marocains l’ont défendu publiquement.

Néanmoins, il maintient son propre esprit combattif : « Le jour où je sens que je vais être affecté et empêché de parler de ce qui me hante et m’inspire, je vais m’arrêter. Je vais quitter. J’irai faire mes films ailleurs ».

« Razzia » sera achevé début 2017. Ad Vitam distribuera le film en France et Films Distribution s’occupera des ventes internationales. (Variety)

Article19.ma

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