unnamed-1Par Ali Bouzerda

 Un collègue qui vient de rentrer d’un séjour aux USA a appris que les pontes de l’administration américaine sont « très satisfait » du résultat du scrutin du 7 octobre au Maroc. 

Par ailleurs, ces manitous considèrent que la remise en scelle de Benkirane pour un nouveau mandat de 5 ans est « une très bonne chose » pour le Maroc, dans une allusion à la stabilité politique du royaume, comparée au désordre qui règne dans d’autres pays de la région. 

Comment, ai-je répliqué.

« C’est une expérience prometteuse, » me répondit mon interlocuteur, en ajoutant « qu’elle peut-être exportée vers d’autres pays arabes, notamment en Afrique du Nord ». L' »Afrique du Nord » au sens anglo-saxon du terme, désigne ici une large zone géographique qui s’étend jusqu’au confins de la Mer rouge, ajouta-t-il.

Au début de notre conversation je pensais à « une plaisanterie », mais le Monsieur était tout sauf un plaisantin.

Quelques jours après cette discussion, des milliers de jeunes sont sortis dans différentes villes du Maroc, suite au tragique incident du poissonnier d’El Hoceima. 

Cette vague de colère a envahi la rue, en signe de compassion et de solidarité avec la victime de « la Hogra », affirment-ils dans des déclarations aux médias internationaux y compris américains.

Le terme « Hogra » est devenu un slogan politique de contestation, suite à un glissement sémantique dans le temps et dans l’espace.

C’est vers 1988 en Algérie que le terme « Hogra » est revenu en force dans les milieux populaire (aucun lien avec « Hagrouna el merrakchia » de Ben Bella en 1963), pour être accaparé par l’élite et occuper une bonne place dans les titres de la presse algéroise.

Le mot est associé tantôt à « l’indignation » et « l’injustice », tantôt à « l’oppression », au « mépris » et dans certains cas à « l’abus de pouvoir » ou « l’indifférence » de l’Etat vis-à-vis des revendications des citoyens.

Par la suite les jeunes désœuvrés « Hitistes » qui passent la journée adossés aux murs de Bab-el-Oued se l’approprièrent pour en faire un leitmotiv et un slogan de contestation socio-politique, avant d’être récupérés eux-même par les radicaux islamistes du FIS. La suite de la tragédie algérienne des années 90, on la connaît tous.

Bref, revenant au modèle socio-économique marocain et la colère des jeunes qui a ressuscité le « Mouvement du 20 Février », après cinq années d’hibernation.

 +Que s’est-il passé en fait durant toute cette période?+ 

Une période où un gouvernement islamiste post-Printemps Arabe a géré les affaires de la cité avec beaucoup de largesse de la part du Palais. Mais au lieu de se concentrer sur une feuille de route avec des objectifs bien précis afin de relancer l’économie — surtout que la conjoncture énergétique était très favorable — et créer un maximum d’emploi dans le privé, notamment aux « diplômés chômeurs » qui passent leurs journées à jouer cache-cache avec les forces de l’ordre sur les avenues de la capitale Rabat. Eh bien, rien de tout cela ou presque!

Ayant avait passé auparavant quatre décennies dans l’opposition, le nouveau chef de gouvernement démocratiquement élu, a décidé contre toute attente de diriger son Cabinet avec une mentalité d’opposant et en privilégiant d’abord les intérêts de son parti le PJD, ni plus ni moins. 

Il a passé cinq ans à « la chasse aux sorcières » et aux « fantômes », et ce, dans des tentatives désespérées d’écraser le PAM et de l’anéantir afin de se positionner comme « seul » et « unique » interlocuteur du Méchouar.

En 2016, le chef du gouvernement qui a été réélu haut la main grâce à une mobilisation et une discipline de fer de ses fidèles qui rappellent « les chemises brunes » en Europe. Sans oublier que tout cela s’est passé dans le cadre d’une « démocratie de la minorité », car « la majorité silencieuse » a préféré rester chez elle pour regarder passer le temps et les hommes…

+ Pourquoi en sommes-nous arrivés là? +

Après la tempête du Printemps Arabe, le Maroc a adopté une nouvelle constitution qui donne de larges prérogatives à l’Exécutif et au Législatif avec tout le package qui va avec…Un certain nombre de textes de loi ont été adoptés malgré le retard, ce qui va permettre de faciliter les taches de chacun afin de mener à bien « les réformes socio-économiques » tant attendues, conformément aux prescriptions du FMI et de la Banque Mondiale…

Mais le chef de l’Exécutif, lui, n’avait qu’une seule priorité qui deviendra une fixation: « Faire disparaître Ilyas El Omari de la scène politique » à n’importe quel prix y compris l’usage d’une réthorique « ordurière » et « populiste » afin de le décrédibiliser aux yeux de la population dont une bonne partie est attirée par le chant des sirènes. 

Cette rhétorique, plutôt orientale dans son essence, a fait beaucoup de dégâts en diabolisant les symboles et les employés de l’Etat, tout en banalisant le discours politique et caresser le petit peuple dans le sens des poils. Et « as time goes by », comme disait la chanson dans le film Casablanca, aujourd’hui les décideurs doivent faire face à ce nouveau discours populiste de « Hogra », « Mahgorine » et « Hagara » etc…

En surfant sur le Net ou en consultant les sites d’information en langue arabe, le mot « Hogra » est mis à toutes les sauces et parfois associé à des faits divers. Et comme par hasard, le lecteur étranger et non averti découvre que tous les marocains subissent  « La Hogra » de l’Etat y compris le chef de gouvernement en personne. 

Une situation kafkaïenne, ne trouvez-vous pas?

Ah, j’ai oublié: comment va-t-on exporter « le modèle marocain » comme le prétendent certains think-tanks américains, alors qu’un citoyen d’El Hoceima et sa dignité ont été broyés dans un camion benne à ordures? D’ailleurs, c’est « une première mondiale » que les experts de Guinness Book n’ont pas encore noté ni enregistré, heureusement pour nous.

On ne peut malheureusement pas cacher le soleil avec une main et suivre Benkirane dans sa logique — malgré la bénédiction de l’Oncle Sam dont il est fier d’ailleurs –, car il y a un véritable « malaise social » qui a ramené les jeunes loups du « 20 Février » sur le devant de la scène. 

L’Etat doit se pencher rapidement sur les sources de « ce malaise » quitte à ajuster son modèle économique pour pouvoir trouver du travail aux chômeurs, rendre la santé publique accessible à tous, réduire de manière visible les disparités sociales, chose qui malgré un demi siècle d’indépendance, des citoyens marocains survivent encore avec moins d’un dollar par jour, alors qu’une minorité vit dans un luxe tapageur sans ciller ni avoir de crise de conscience. D’ailleurs, le scandale du fameux chanteur « El Maestro » mis sous les verrous à Paris à cause du « viol » d’une jeune française, n’est-il pas le symbole de ces nouveaux riches arrogants, sans foi ni loi. Et si les filles marocaines « violées » à Marrakech, Rabat et ailleurs, par ce fils à papa et maman, se mettaient à parler, chacune de son « drame » et de la « Hogra » qu’elles avaient subi de sa part? Ce sera un grand scandale mais…

Le Maroc est un pays riche où un grand nombre de ses citoyens sont dans le besoin, non pas à cause des choses matérielles, mais des acquis d’une justice sociale et du respect de la dignité humaine.

« La dignité d’un homme seul, ça ne s’aperçoit pas. La dignité de mille hommes, ça prend une allure de combat, » disait le poète et résistant français, René Char.

 Article19.ma

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