Par Montassir Nicolas Oufkir

Un camion à ordures, quelques représentants de l’ordre public, une foule affolée, quatre jeunes hommes qui essaient de sauver leur marchandise confisquée par le Makhzen, puis un ordre est donné : « broie-le ! ». Tel était le paysage surréaliste que l’on pouvait observer en ce vendredi 28 octobre 2016 au soir, devant la Baladiya d’Al-Hoceima au nord-est du Maroc.

Dans cette séquence filmée par un citoyen, l’on entend le bruit de la benne à ordure en train d’écraser la cage thoracique de ce jeune vendeur de poisson Rifain. Des cris de détresse s’en suivent : « Allahu Akbar, Allahu Akbar […] », puis des hommes qui éclatent en sanglot. Le peuple marocain pleure la mort de cette énième victime du monopole du Makhzen.

L’assassinat du jeune Mohcine Fikri, ce noble vendeur de poisson originaire de la province du Rif marocain crée l’émoi dans le Royaume chérifien. Cette séquence digne d’une scène hitchcockienne nous rappelle étrangement l’affaire de Mohamed Bouazizi, six années plus tôt, mais en plus grave. Le décès de ce jeune vendeur ambulant tunisien qui s’était fait confisquer son outil de travail puis s’était fait humilier par les forces de l’ordre avait déclenché cette vague de révoltes dans les pays arabes, le « Printemps arabe ».

Moins de deux jours après le meurtre makhzenite de sang froid du jeune Mohcine Fikri, plusieurs mouvements de protestations ont sévi dans les grandes villes du Royaume. Que se passera-t-il alors au Maroc dans les prochaines semaines? Comment peut-on traduire ces révoltes dans les quatre coins du pays? Quels scénarios semblent les plus probants?

Révoltes populaires au Maroc : résultat de la reconduite des islamistes au pouvoir?
Quelques jours après les élections législatives marocaines, présentées comme transparentes et démocratiques et où le Parti de la justice et du développement (PJD) a été reconduit au pouvoir, le Maroc se retrouve dans une situation délicate. Le Chef du gouvernement islamiste, Abdelilah Benkirane, peine à constituer une majorité à cause des exigences matérielles des autres partis marocains. À l’exception du Parti authenticité et modernité (PAM) qui a choisi de se placer dans l’opposition dès l’annonce des résultats électoraux où il est arrivé deuxième, tous les principaux partis politiques se battent pour constituer le nouveau gouvernement. Ils s’éloignent de l’objet même de leur raison d’être, celui de défendre noblement les intérêts du peuple marocain. L’opposition ne les intéresse plus. Ils sont définitivement atteints par une forme d’obsession étatiste. Cette situation nous alerte sur le danger imminent qu’est la polarisation de la scène politique marocaine.

Le problème de cette polarisation dans le Royaume alaouite réside dans une islamisation du champ politique marocain qui endoctrine les esprits de ses citoyens. Des citoyens traditionnellement soumis à l’autorité religieuse et qui finissent par voter pour une idéologie qui ne s’applique que dans les discours. En effet, il n’y a absolument rien d’islamiste dans l’offre politique des islamistes. L’islamisme est devenu plus une profession qu’une idéologie, et ça, les leaders du parti de la Lampe l’ont bien compris ! L’impact direct de cette « spécialisation islamiste » de la scène politique sur le citoyen marocain commence à se faire sentir. Les tensions qu’on soulève à ce jour dans les quatre coins du Royaume chérifien témoignent de la mauvaise gouvernance des PJDiste depuis qu’ils sont au pouvoir. Cette incompétence historique des islamistes en tant que leaders politiques à travers le monde se confirme encore aujourd’hui au Maroc.

Les scénarios les plus probants
Suite à une analyse primaire de cette situation sociopolitique au Maroc, il est fort probable qu’on assiste à un genre de repli des protestataires dû à une intervention du Cabinet Royal, ou du Roi Lui-même, pour calmer ses sujets révoltés. Quelques responsables de haut niveau seront ainsi sacrifiés pour apaiser les esprits des marocains et assurer ainsi la stabilité de l’Institution Royale.
Néanmoins, et si les protestations persévèrent, nous pourrons alors prédire la dissolution des deux Chambres du Parlement par le Roi en applications de l’article 51 et dans les conditions prévues aux articles 96, 97 et 98 de la Constitution marocaine. Cette situation mènerait automatiquement à l’invalidation des résultats des législatives du 7 octobre dernier. Mais cela nécessitera certainement des réformes constitutionnelles sérieuses afin d’installer une sérénité perpétuelle dans le Royaume du Maroc.
Évidemment, je ne m’en tiens ici qu’aux scénarios les plus optimistes. Un troisième scénario à la tunisienne peut cependant être envisageable.

AUTEUR :
Montassir Nicolas Oufkir est un politologue spécialiste des politiques publiques et des Relations internationales et auteur de plusieurs essais et articles scientifiques sur les questions internationales. Il a publié un ouvrage référence sur le contre-terrorisme et les droits de l’Homme. Monsieur Oufkir est également chercheur au laboratoire CHERPA à Sciences-Po Aix en France et lauréat de l’École de politique appliquée à l’Université de Sherbrooke au Canada.

Article19.ma

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