Par Ali Bouzerda

Il était une fois un barbier qui rassemblait autour de lui, dans son petit salon de coiffure, des clients de différents horizons, politiques et culturels. Il aimait les distraire en leur racontant des histoires à dormir debout mais que ces pauvres habitués prenaient pour des vérités car personne n’osait remettre en cause son «savoir» et son «génie».

Un jour, un client qui ne faisait pas partie du cercle intime du barbier débarqua à l’improviste. Sans crainte ni souci, il prêta sa barbe et sa tête «au savoir faire» de la lame et des ciseaux du coiffeur, qui lui, était en plein bavardage sur la guerre russo-japonaise.  Cela se passait au début du siècle dernier, bien évidemment.

Bref, afin d’illustrer «ses explications géostratégiques» sur le déroulement des combats, il se servit du crâne à sa disposition pour tracer une carte des opérations militaires qui opposaient les troupes de la Russie tsariste aux attaquants de l ’Empire du Soleil Levant.

Soudainement, le pauvre client jeta un coup d’œil au miroir en face de lui. Horrifié par l’image qui lui a été renvoyée, il paniqua, pris ses pieds à sa gorge et sorti dans la rue en maudissant la politique, les politiciens et ceux  qui leur prêtent attention. ***

«Bayt al-Qassid» (la morale de l’histoire) comme disent les arabes, est que notre Chef de gouvernement, Abdelilah  Benkirane parle comme ce barbier de 1903.

Il fait semblant d’oublier «le devoir de réserve» et «le respect» des institutions  millénaires soient-elles, et ce, en tant que Chef d’une  coalition quadripartis dans une monarchie où le Roi règne et gouverne.

Et en parlant du Roi, Benkirane n’hésite pas à se lâcher, comme par hasard,  pour faire taire ses «adversaires» y compris ceux qui sont à bord sur le même bateau, tel que le ministre de l’Education nationale, Rachid Belmokhtar.

«Le Roi a décidé un jour de choisir un Chef de gouvernement, il n’a pas désigné Belmokhtar, il a choisi Benkirane (rires dans la salle)…,» tacla-t-il à ce ministre d’un âge certain, sans oublier son « know-how » dans ce domaine précis de l’éducation.

Désormais, Benkirane ne fait plus référence «aux vagues du Printemps arabe» pour justifier l’accès de son parti islamiste, le PJD, aux rouages de l’Etat. Accès dont il n’a jamais rêvé et moins encore ses troupes, voilées y comprises.

+ BENKIRANE BANALISE CONSCIEMENT…TOUT+

Puisqu’avec le temps, il a «pris de la bouteille»  pour ne pas dire s’est «makhzenisé», Benkirane use et abuse de cette clé magique «Le Roi», pour montrer qu’il reçoit ses instructions directement et exclusivement du haut de la pyramide et qu’il n’y a pas d’intermédiaires dans la hiérarchie du pouvoir. Un jour osera-t-il par excès de zèle dire à sa «zaouiya pjdiste» qu’il allait devenir «Vice-Roi» ?

La preuve, cette déclaration dans l’hémicycle devant les parlementaires : « Le roi m’a réveillé à 6 heures du matin… ».  Par cette phrase, Benkirane veut clouer le bec aux protestataires et montrer qu’il est au garde-à-vous à toutes heures du jour et de la nuit. En d’autres termes « taisez-vous…moi je travaille…moi ! ».

 Sauf que ce serviteur de l’Etat a oublié que cela fait partie de ses devoirs s’il n’est pas déjà debout pour la prière de l’aube. Et quand il a eu l’honneur de recevoir ce coup de fil à propos d’une « situation grave » à Tanger à cause d’un  dysfonctionnement au sein de la société d’eau et d’électricité ‘Amendis’, il était midi passé à New Delhi, en Inde, où le Souverain était en visite de travail…

 Et quand le patron du PJD et de son bras idéologique, le MUR, parle à Al Jazeera ou à certains médias occidentaux, le mot « Roi » se transforme avec beaucoup de subtilité en « personnalité » qui décide de tout comme si le Royaume n’avait pas de Constitution démocratique qui définit les responsabilités de chacun…

En un mot, Benkirane avec ses «jeux de mots» veut dormir tranquillement sur ses lauriers en se dédouanant de certaines « insufisances » dans la gestion des affaires du gouvernement.

« Moi je ne fais qu’exécuter les ordres d’en haut…» dit-il, à qui veut l’écouter, comme notre barbier qui a des réponses à tout.

Plus les échéances électorales de 2016 s’approchent, plus le commandant en chef de la nébuleuse islamiste du PJD devient de plus en plus agressif et égocentrique car la politique l’exige et exige qu’on sacrifie parfois « ses amitiés » et « sa loyauté » afin de rester dans le jeu des grands partis dans cette course aveugle pour la primature.

Du coup, on se rend compte que le discours de Monsieur Benkirane – qui n’hésite pas à chercher souvent ses mots dans la langue de Molière – ait connu des modulations avec le temps, en commençant par l’usage « timide » du terme « Sa Majesté », puis « Le Roi » et ensuite « Sidna » avant de généraliser et tenter de banaliser cette terminologie en répétant « Le Roi m’a dit… », et ce,  à plusieurs occasions devant un public qui n’avait pas exigé de lui raconter les détails de communications au sein de l’Etat, des communications  censées rester confidentielles.

Dans ce jeu complexe de la démagogie du barbier et du barbu, les islamistes se sont perdus en conjecture car ils pensent, et Benkirane à leur tête, que les urnes ont renouvelé leur légitimité que personne ne peut contester.

 Mais quelle légitimité en fin de compte : un million et quelques poussières de votants ? Ce chiffre ne représente pas tous les marocains ni les absents et moins encore les opposants.

En fait, j’ai oublié qu’en face d’une démagogie populiste musclée, l’opposition est toujours en ordre dispersé, tétanisée et son discours avant-gardiste n’arrive pas à mobilier les foules. Du coup Benkirane ne peut que se permettre de « banaliser tout » avec la certitude «d’un risque zéro» de perdre les prochaines élections.

PS : l’histoire du barbier est inspirée d’un écrit du célèbre écrivain et poète égyptien, Mustapha Lutfi al-Manfaluti.

Article19.ma

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