Par Stephen O. Hughes

Nous avons signalé sur notre site, dans la rubrique +Point de Vue+, « le silence » qui pèse depuis 50 ans sur la disparition de Mehdi Ben Barka (le 29 octobre 1965), la publication d’une série de témoignages précis de personnalités qui ont connu personnellement le leader socialiste et certains acteurs de cette tragédie. Témoignages qui lèvent relativement le voile sur certains aspects « confus » ou « instrumentalisés » de cette triste affaire.

Extrait du témoignage de Stephen  O. Hughes dans son livre: ‘Morocco under King Hassan’ (2ème partie).

Pendant que Mehdi Ben Barka attendait sous bonne garde à la maison de Boucheseiche à Fontenay-le-Vicomte, Suchon, Voitot et Lopez revinrent à Paris d’où ce dernier affirme avoir appelé, à deux reprises, le bureau du général Mohamed Oufkir à Rabat et aurait laissé des messages disant que «l’invité» était arrivé. Cette nuit-là, Oufkir appela Lapez chez lui à Ormoy pour lui annoncer qu’il arrivait dès qu’il aurait vu «le patron» -vraisemblablernnt le Roi. Il arriva le lendemain à l’aéroport d’Orly où il a été accueilli par l’omniprésent Chtouki. Plus tôt dans la même journée, Ahmed Dlirni était arrivé d’Alger (Lapez a dit qu’il lui avait trouvé une place dans l’avion), où apparemment il prenait les dispositions nécessaires concernant la participation du Roi Hassan il à la conférence afro-asiatique, qui aura été par la suite annulée. ils partirent directement à la villa de Boucheseiche.

Cette version des faits donnée par Lopez a été contestée à la fois par Oufkir et par DEmi. Le premier a déclaré que sa présence à Paris ce week-end là était plutôt fortuite: il n’avait fait que passer par Paris parce qu’il n’avait pas réussi à avoir un siège sur le vol direct pour Genève où il devait voir ses enfants qui étudiaient en Suisse. Dlimi racontera la même histoire, il est passé lui aussi par Paris parce qu’il n’ pas trouvé une place sur le vol direct d’Alger à Rabat. De toute évidence, il était peu plausible que le puissant ministre de l’Intérieur et son chef de la sécurité nationale n’aient pas pu prendre le siège de quelque autre passager – pratique courante quand un vol est complet – et qu’ils aient été obligés de faire des détours comme de simples citoyens.

Ahmed Demi a donné cette version après avoir créé une véritable sensation en se rendant aux autorités françaises. Arrivé à Paris incognito, les moustaches rasées, le 19 octobre 1966 il perturba le déroulement du procès, qu~ se poursuivait depuis des semaines aux Assises, le faisant suspendre pour qu’il ne soit repris que 18 avril 1967 pour durer jusqu’au 5 juin, date à laquelle la guerre des six jours éclata au Proche-Orient. Ahmed Dlirni déclara que le lendemain de l’enlèvement, le samedi, il a été acceuilli à l’aéroport d’Orly par Lapez. Quand Oufkir fut arrivé. à son tour, ils dînèrent ensemble au Simplon après une promenade sur les boulevards. Ils se seraient séparés à minuit pour se rendre dans des night-clubs, Aux premières heures du dimanche, ils se sont à nouveau revus à l’aéroport d’où Oufkir aurait pris un vol pour Genève et Dlimi un autre pour Rabat.

Dlimi ajouta que lui-même et Oufkir étaient de retour à Paris quelques jours plus tard, les 2 et 3 novembre. Oufkir assista à «diverses cérémonies», au ministère de l’Intérieur et à l’ambassade du Maroc, liées à la présence à Paris d’un groupe de gouverneurs marocains relevant de son département ayant suivi un cours de formation. Quant à Dlimi, en mission officielle pour préparer la visite à Paris du Roi Hassan II prévue pour le Jour de l’Armistice, le 11 novembre a vu sa visite d’ailleurs annulée suite au tumulte créé par la disparition de Mehdi Ben Barka. Cependant, beaucoup étaient convaincus qu’en réalité Oufkir et Dlimi étaient en train d’essayer de remettre de l’ordre après l’enlèvement, de payer les participants et de dissimuler toutes leurs traces.

Le commandant Dlimi, l’homme à la tête ronde, a été acquitté lors du second procès. Le Roi Hassan II le promouvera au grade de lieutenant-colonel pour le récompenser de son «courage» et une réception de héros lui a été réservée par la police quand il atterrira à Rabat. Son supérieur décharné et émacié, souvent appelé «le sinistre Oufkir- par la presse française, fut condamné par contumace à la prison à vie, alors qu’à Rabat il jurait «sur son Donneur» d’ancien officier de l’armée française que les allégations à propos de sa profonde implication étaient pure calomnie.

+DE GAULLE FACHÉ…+

Dans une interview qu’il a donnée plus tard au magazine frariçais Réalités, Hassan II a déclaré que mettre en jugement Oufkir était «une énormité diplomatique et judiciaire» et que les magistrats français auraient dû transmettre le dossier à la magistrature marocaine «pour clarification». Au lieu de cela, clame Hassan II «De Gaulle a décidé de faire juger mon ministre in absentia. C’est irnpensable!».

Le Président De Gaulle a été irrité par le scandale public et indigné par le comportement de ses propres services secrets comme de ceux du Maroc. Il avait été particulièrement fâché en raison du fait que le scandale a éclaté la veille d’une campagne d’élection présidentielle, au point que les autorités françaises ont d’abord essayé de ne pas ébruiter l’affaire avant les élections. De Gaulle envoya un message directement à la mère de Ben Barka à Rabat lui promettant qu’une enquête rigoureuse serait effectuée et que tous les coupables seraient présentés à la justice. li se serait exprimé en une réunion de son cabinet en ce termes : «certains crétins me prennent pour un idiot», puis il avertit que des têtes allaient tomber et que des comptes seraient demandées et réglés.

Près de deux années d’investigations et de recherches et deux procès n’ont pas jeté beaucoup de lumière sur ce qui s’était réellement déroulé à Fontenay-le­Vicomte et à Ormy. C’est à peine s’il a été prouvé, de façon irréfutable, que les ravisseurs ont agi avec la connaissance, sinon l’accord, d’officiers supérieurs des renseignements. Les procès lors des assises de la Seine ont été marqués par de véritables logorrhées oratoires de la part des témoins et des accusés, ainsi que d’avocats parmi les plus célèbres du pays à l’instar de Jean-Louis Tixier-Vignancour et de René Floriot. Mais il y eut tellement d’écrans de fumée qu’il était presque impossible de distinguer qui disait la vérité.

Hors de la cour, la presse publiait des «révélations sensationnelles» fabriquées, par exemple, par Georges Figon et un personnage trouble nommé Nasserddine Challal, citoyen français présumé né en Algérie. Figon a raconté au magazine L’Express qu’il a vu Oufkir menacer Ben Barka avec le poignard puis ce dernier emmené à la maison de Lopez à Ormoy où il a été attaché au radiateur du chauffage central dans la cave. La police, censée être à la recherche de Figon, a dit qu’elle n’a pas pu le trouver, alors qu’il a donné plusieurs interviews aux journalistes, et a même été pris en photo en face du quartier général de la sureté nationale. Cependant, on a fini par le dénicher dans un appartement de la rue des Renaudes où la police a fait irruption pour constater sa mort par le tir d’une arme à feu. Officiellement, on a conclu au suicide. Son ami l’actrice Anne-Marie Coffinet nous a dit qu’elle était convaincue qu’on l’avait plutôt «suicidé» pour l’empêcher de prouver l’implication de l’avocat Lemarchand. Elle a précisé que la balle fatale n’était pas de même calibre que celle de l’arme que Figon portait toujours sur lui, car il vivait dans la crainte d’être assassiné.

Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur, Challal a déclaré avoir dit à Lemarchand et à un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur que le 10 mai 1965, à Paris, il avait rencontré Chtouki qui lui a affirmé que les Marocains voulaient préparer une rencontre avec Ben Barka. Il a ajouté qu’un mois plus tard Lemarchand lui aurait soufflé qu’il avait appris par «un de ses hommes» (Figon) que les Marocains voulaient en fait enlever Mehdi Ben Barka, mais que ses agents officieux les «barbouzes» interviendraient à la dernière minute pour le «sauver», lui permettant ainsi de régler un vieux compte avec ses rivaux de l’officiel SDECE. Mais la mission de secours échoua parce que Figon avait été soudoyé par les Marocains puis trompé. Ensuite, on fit circuler une autre version quant aux motifs de sa mort mystérieuse. Lemarchand nia tout cela. La police rechercha Challal, mais en vain. Au tribunal, l’assistance a éclaté de rire quand on a lu un rapport de police qui disait que la dernière fois qu’on en avait entendu parler, c’était dans une ferme d’élevage de poulets.

Le verdict, rendu le 5 juin 1967 condamna Antoine Lopez à huit années de prison et Souchon à six. En plus de DIimi, le journaliste Bernier, l’agent du SDECE Marcel Le Roy (alias Finville) et le policier Voitot furentacquiués, ce dernier apparemment parce qu’il a seulement agi sur les ordres de s~m supérieur Souchon. Le général Mohamed Oufkir, Chtouki et les gangsters Bouchcseiche, Le Ny, Palisse et Dubail ont tous été condamné par contumace à la prison à vie.

Lopez et Souchon ont chacun écrit un livre (L’Affaire Ben Barka – Lopez parle et Accusé, Taisez-Vous! respectivement) où ni l’un ni l’autre ne révèlent ce qui est arrivé à Ben Barka à la fin.

Dans un autre livre, Marcel Le Roya dit qu’on l’avait obligé de démissionner du SDECE alors qu’il avait été acquitté et donc qu’il n’avait rien à voir avec la disparition de Mehdi Ben Barka. D’après lui, on l’a utilisé comme bouc émissaire pour répondre à l’exigence du général de Gaulle qui voulait que les services secrets soient purgés. li a nié, par exemple, avoir été le «contrôleur» ou le supérieur de Lopez au SDECE. Cependant, le Roya raconté dans le détail comment son «Service 7», le département des «sales boulots» du SDECE, avait organisé des opérations secrètes qui se sont terminées par l’élimination physique des soi-disant ennemis de la France, notamment en rapport avec la guerre d’Algérie. C’est avec fierté qu’il raconta que son département avait liquidé des contrebandiers qui expédiaient des armes à partir du Maroc aux guérilleros du FLN algérien. Dans une autre opération, après l’indépendance de l’Algérie, il avait organisé une expédition d’armes tchécoslovaques, parties par avion de la Belgique et parachutées aux rebelles anti-Ben Bella dans les montagnes de la Kabylie, et pour lesquelles le président algérien d’alors avait accusé le Maroc. Ainsi, les protestations d’innocence de Le Roy concernant l’implication du SDECE dans l’affaire Ben Barka doivent être prises avec précaution. De toute façon, bien qu’il consacre neuf chapitres à Ben Barka, il ne nous informe pas de ce qu’il lui est réellement arrivé. ‘

En réalité, ce n’était pas bien difficile de deviner ce qui s’était passé, mais les données objectives de l’affaire ne pouvaient pas être publiées en ce moment parce qu’il était alors aisé pour les puissants protagonistes de poursuivre les auteures pour calomnie ou même de les liquider, comme cela avait été probablement le cas pour Figon. Dans cette affaire, les truands Boucheseiche, Le Ny, Palisse et Dubail disparurent, et on a pensé qu’ils ont été, ainsi que d’autres acteurs anonymes, «assassinés pour raisons d’Etat». Selon Le Roy, les gangsters auraient séjourné pendant un certain temps, sous surveillance policière, dans le Grand Hôtel que dirigeait Boucheseiche et qui est toujours dans la rue Abdelkrim Diouri à Casablanca. Citant une lettre de Palisse datée du 21 septembre 1978, il révèle que les trois autres auraient été jetés en prison après la première dispute qu’ils auraient eue avec leurs surveillants et, depuis, personne n’en a plus entendu parler, li a ajouté que la femme de Boucheseiche, Marie-Louise, s’était rendue au Maroc pour savoir ce qu’il était advenu à son mari, elle en aurait été expulsée et elle en serait repartie convaincue qu’il avait été tué. Palisse est mort d’un cancer une année plus tard à l’hôpital de Rabat, tandis qu’Oufkir et Dlirni connurent tous deux une fin tragique (le premier en 1972, le second en 1983). Mais de toute façon, il était peu probable qu’ils parlent, pas plus que Chtouki dont on a dit qu’il est mort dans un accident de la circulation en 1989.

Pendant que je couvrais, en qualité de journaliste le procès à Paris dans des conditions qui m’ont permis de rapporter seulement ce qui se disait au tribunal, j’ai eu à contacter des sources qui savaient dans le détail ce qui avait transpiré dans la Villa de Boucheseiche. Elles m’avaient donné l’information à titre strictement confidentiel, mais elles sont pour la plupart mortes (de mort naturelle). Leur version peut donc être racontée, d’autant plus qu’elle a été corroborée par d’autres sources fiables parfois jusqu’à dix années plus tard.

Selon Jean Louis Tixier-Vignancour et René Floriot, les avocats de la défense du commandant Ahmed Dlirni au procès, la mort de Mehdi Ben Barka n’était pas dans les intentions des Marocains. Quand Dlirni fut acquitté, les deux avocats m’invitèrent à une réception dans un hôtel particulier à Paris et au cours de la soirée ils me racontèrent ce qu’ils prétendaient être « la vérité » . Leur vérité était que Ben Barka aurait paniqué quand chez Boucheseiche il fut confronté soudain avec ses pires ennemis, Oufkir et Dlirni, quand il pensait recontrer un envoyé spécial du Roi, peut être le prince Moulay Ali. Immédiatement il décida de sortir de la maison, mais pour le retenir le malabar Boucheseiche l’aurait empoigné et lui aurait assené des coups si brutaux que Ben Barka en serait mort. C’est alors -, au tour d’Oufkir et Dlimi de paniquer, car la mort de Ben Barka n’était pas du tout dans l’intention du souverain marocain. Il fallait absolument cacher la vérité vraie, d’ou le foisonnement de rumeurs, de fausses pistes et l’épais brouillard de mystère qui entoura l’événement par la suite.

En réponse à mes questions, les deux avocats m’affirmèrent que Ben Barka aurait été transporté dans un état comateux à la maison de Lapez, à trois kilomètres de là, dans la-localité d’Ormoy. C’est dans cette maison qu’il aurait été attaché au radiateur du chauffage central dans la cave où il décéda. Comme Antoine Lopez protestait qu’il ne voulait pas de cadavre chez lui, le corps de Ben Barka a alors été ramemé à la maison de Boucheseiche, à Fontenay-le-Vicomte, une ferme réaménagée, où il aurait été enterré pendant deux semaines dans le grand espace derrière un haut mur. La police française fouilla la maison quatre jours plus tard, le mercredi 3 novembre, mais elle omit de chercher dans les terrains et les jardins jusqu’en janvier après. Entre temps, le corps fut exhumé avant l’aube un jour de la mi-novembre et enterré de nouveau prés de la Seine, sur la berge sud-est de l’Ile de la Grande Jatte dans le banlieue parisienne de Neuilly.

Au cours de la même soirée, un homme qui assista à la conversation avec les avocats (je sus par la suite qu’il était fonctionnaire au Ministère français de l’Intérieur) m’a dit que si je révélais le secret « ce serait très dangereux. Vous pouvez même être figonné » – une référence à Georges Figon trouvé « suicidé » dans un appartement à Paris. En fin, avant de quitter les lieux, Tixier- Vignancour s’est approché pour me demander de ne rien dire car, dit-il, il démentirait avoir révélé quoi que ce soit.

+LE CORPS DE BEN BARKA .. ENTERRÉ DANS LA GRANDE ILLE DE LA JATTE (PARIS)+

Dans un livre écrit après sa sortie de prison, Antoine Lopez raconte qu’il avait accompagné Oufkir et Dlimi dans un bosquet autour d’une mare pas loin de Fontenay-le-Vicomte. Les deux Marocains parlaient arabe entre eux, langue qu’il ne comprend pas, et le seul mot qu’il comprit était « érosion » … A la suite de son récit la police française fouilla la mare et le bosquet de fond en comble, pensant que peut être le corps de Ben Barka pouvait s’y trouver. Elle ne découvrira rien de tout. Evidemment, il n’y avait aucun risque d’érosion dans la mare ou dans le bosquet, tandis que sur l’Ile de la Grande Jatte dans la Seine des crues assez fréquentes peuvent provoquer «l’érosion» …

Endroit prisé par les peintres impressionnistes au début du siècle, la grande Jatte était dans le temps relativement peu aménagée, mais elle a considérablement changé depuis la construction d’un grand club de tennis et bâtiments à usage de bureaux où sont installés, en particulier, des couturiers rle mode comme Christian Dior et Paco Rabanne. Des fondations et des crues auraient pu emporter un cadavre ensevelis sur la berge. A-t-on trouvé des restes humaines lors des travaux de construction à cet endroit? « Je crois que oui », m’a-t-on répondu lorsque je m’étais rendu sur place. « Mais je crois que si on trouve de vieux os, on les rejette dans la Seine. li y a assez souvent des noyés, par accident bien sûr, dans les rivières comme la Seine ».

Abderrahin Bouabid, de l’UNFP, avait supposé que la disparition de son compagnon Mehdi Ben Barka avait été l’œuvre de « certains éléments militaires réactionnaires au Maroc qui ne veulent pas d’un rapprochement avec la gauche » … Dans un livre publié près de vingt-huit ans après, le Roi Hassan II a accusé le général Mohamed Oufkir d’avoir liquidé Ben Barka confirmant pour la première fois que, agissant en son nom, le prince Moulay Ali l’avait invité à rentrer au Maroc, ce qui indique qu’il y a eu effectivement une tentative de rapprochement avec la gauche. «J’étais placé devant le fait accompli avec la mort de Ben Barka. Je n’y ai participé en aucune manière, ni en donnant des ordres ni même en écoutant. .. Je ne suis coupable de rien dans la disparition de Mehdi Ben Barka», a répondu le Roi Hassan II à son interviewer Eric Laurent.

Cela même si Bouabid m’avait affirmé que les informations selon lesquelles un rapprochement avec le Palais était en cours en 1965 étaient «absolument sans fondement», il a été établi que, après la rencontre du prince Moulay Ali avec Ben Barka à Francfort en mai, il y a avait bien eu des contacts entre l’UNFP et Driss Mhamdi, le directeur du Cabinet royal, et que Bouabid avait eu un entretien privé avec le Roi en août. Il devait le revoir en octobre, mais la rencontre n’aura pas lieu. L’acte d’accusation avait dit que l’enlèvement était organisé par Oufkir «pour empêcher une réconciliation entre Ben Barka et le Roi Hassan II du Maroc».

On peut avancer que le Roi Hassan II voulait que Mehdi Ben Barka soit ramené au Maroc et qu’il bénéficie de l’amnistie. Une opération similaire avait eu lieu le 12 février 1970. En effet, le gauchiste Ahmed Ajar, alias Saïd Bounaïlat, condamné à mort en son absence par un tribunal de Rabat le 14 mars 1964, et son collègue avocat Ahmed Benjelloun avaient été arrêtés par la police espagnole à Madrid et transférés au Maroc. Ils ont été par la suite graciés par le Roi et libérés. Si tel était le plan original dans le cas de Mehdi Ben Barka, c’est que quelque chose avait radicalement tourné de travers.

Le révolutionnaire radical Moumen Diouri, un proche partenaire de Mehdi Ben Barka, a écrit: «Nous pensons que Hassan II n’a pas voulu qu’il soit tué. Il souhaitait le neutraliser, mais il voulait cette précieuse proie vivante en automne 1965». Que cette thèse soit vraie ou fausse, Diouri n’a pas cru devoir expliquer ce qui a mal tourné.

Diouri a ajouté que le Roi Hassan II avait demandé à Fidel Castro de ne pas permettre à Ben Barka d’entrer à Cuba, et aussi de le renvoyer de la fonction de secrétaire général de l’Organisation tricontinentale. Castro refusa les deux demandes, a-t-il ajouté, même lorsque le Roi le menaça de rompre les relations avec son pays et d’acheter le sucre dont il avait besoin ailleurs, Le sucre aurait pu être, ou ne pas être, un problème. Dans son livre, Marcel Le Roya écrit que Ben Barka, quand il se rendait à Paris, y séjournait toujours avec une amie d’origine cubaine nommée Marcelle qui faisait le commerce de sucre cubain, en association avec un juif marocain dénommé Gilbert, un ami d’enfance de Mehdi Ben Barka. En fait, au mois d’octobre 1963 le Maroc avait déjà rompu ses relations avec Cuba lorsque La Havane avait soutenu l’Algérie dans la guerre des sables aux frontières algéro-marocaines. Elles seront rétablies en janvier 1964, puis de nouveau rompues six ans plus tard lorsque Fidel Castro renconnaîtra la République du Sahara Occidental. Entre-temps, le Maroc lancera un programme de culture de la betterave et de la canne pour produire son propre sucre.

On peut déduire que, soit Ben Barka ait refusé l’invitation de rentrer au pays, soit Oufkir outrepassa les instructions reçues. Il reste que dans un cas comme dans l’autre il a été assassiné et que, de toutes manières, le Roi Hassan lIn’ a jamais désavoué Oufkir cela avant le moment où, à son tour, le général rencontra une mort violente. Bien au contraire, en dépit d’une forte pression française, il l’a maintenu au poste de ministre de l’Intérieur à travers quatre remaniements ministériels

Driss Mhamdi, le directeur du Cabinet royal, et que Bouabid avait eu un entretien privé avec le Roi en août. Il devait le revoir en octobre, mais la rencontre n’aura pas lieu. L’acte d’accusation avait dit que l’enlèvement était organisé par Oufkir «pour empêcher une réconciliation entre Ben Barka et le Roi Hassan II du Maroc».

+ »HASSAN II NE VOULAIT PAS… »+

On peut avancer que le Roi Hassan II voulait que Mehdi Ben Barka soit ramené au Maroc et qu’il bénéficie de l’amnistie. Une opération similaire avait eu lieu le 12 février 1970. En effet, le gauchiste Ahmed Ajar, alias Saïd Bounaïlat, condamné à mort en son absence par un tribunal de Rabat le 14 mars 1964, et son collègue avocat Ahmed Benjelloun avaient été arrêtés par la police espagnole à Madrid et transférés au Maroc. Ils ont été par la suite graciés par le Roi et libérés. Si tel était le plan original dans le cas de Mehdi Ben Barka, c’est que quelque chose avait radicalement tourné de travers.

Le révolutionnaire radical Moumen Diouri, un proche partenaire de Mehdi Ben Barka, a écrit: «Nous pensons que Hassan II n’a pas voulu qu’il soit tué. Il souhaitait le neutraliser, mais il voulait cette précieuse proie vivante en automne 1965». Que cette thèse soit vraie ou fausse, Diouri n’a pas cru devoir expliquer ce qui a mal tourné.

Diouri a ajouté que le Roi Hassan II avait demandé à Fidel Castro de ne pas permettre à Ben Barka d’entrer à Cuba, et aussi de le renvoyer de la fonction de secrétaire général de l’Organisation tricontinentale. Castro refusa les deux demandes, a-t-il ajouté, même lorsque le Roi le menaça de rompre les relations avec son pays et d’acheter le sucre dont il avait besoin ailleurs, Le sucre aurait pu être, ou ne pas être, un problème. Dans son livre, Marcel Le Roya écrit que Ben Barka, quand il se rendait à Paris, y séjournait toujours avec une amie d’origine cubaine nommée Marcelle qui faisait le commerce de sucre cubain, en association avec un juif marocain dénommé Gilbert, un ami d’enfance de Mehdi Ben Barka. En fait, au mois d’octobre 1963 le Maroc avait déjà rompu ses relations avec Cuba lorsque La Havane avait soutenu l’Algérie dans la guerre des sables aux frontières algéro-marocaines. Elles seront rétablies en janvier 1964, puis de nouveau rompues six ans plus tard lorsque Fidel Castro renconnaîtra la République du Sahara Occidental. Entre-temps, le Maroc lancera un programme de culture de la betterave et de la canne pour produire son propre sucre.

On peut déduire que, soit Ben Barka ait refusé l’invitation de rentrer au pays, soit Oufkir outrepassa les instructions reçues. Il reste que dans un cas comme dans l’autre il a été assassiné et que, de toutes manières, le Roi Hassan lIn’ a jamais désavoué Oufkir cela avant le moment où, à son tour, le général rencontra une mort violente. Bien au contraire, en dépit d’une forte pression française, il l’a maintenu au poste de ministre de l’Intérieur à travers quatre remaniements ministériels

Le général Oufkir n’a pas négligé de faire procéder à la saisie de plusieurs numéros des journaux de l’UNFP et de l’Istiqlal couvrant le procès de Paris. Seuls les articles comportant des invectives contre la France étaient autorisés. Le 27 janvier 1966, le quotidien de l’Istiqlal L’Opinion s’empressa de rendre un service signalé en lançant un appel pour la nationalisation de toutes les entreprises françaises au Maroc, y compris les quatre cent mille hectares de terres agricoles, des mines, des banques et des usines, et à l’arabisation totale du système éducatif et de l’administration.

li y avait alors cent douze mille citoyens français vivant au Maroc, dont sept mille enseignants et deux mille techniciens employés par l’Etat, mais pratiquement aucun d’entre eux ne quitta le pays. Les exploitations agricoles françaises ne furent nationalisées qu’en 1973, trois ans après la normalisation des relations avec la France. En même temps, des entreprises étrangères furent «marocanisées», ce qui signifait que la majorité de contrôle devait être dévolues à des nationaux. Le processus d’arabisation évolua pour sa part très lentement sans être total, même vingt cinq années plus tard. Entre-temps, le Roi Hassan II apprit à parler l’anglais de façon relativement correcte.

L’aide financière française, qui équivalait à quatre-vingt trois millions de dollars en 1965, plus treize millions de dollars d’aide militaire, alors que l’aide économique des Etats-Unis la même année était de cinquante millions de dollars, et le Roi se mit à chercher des solutions de rechange. Pour cela, il se rendit à Moscou, à Washington, en Turquie, en Iran, en Arabie Saoudite et en Espagne, mais ces visites ne furent probablement pas aussi fructueuses qu’il le souhaitait. Une aide française reprit timidement à partir d’août 1968 en dépit de la rupture, tandis que le premier accord d’association avec l’Union européenne fut signé en mars 1969. Le président de la Banque mondiale Robert Mac-Namra effectua une visite au Maroc en novembre pour accorder au royaume un prêt de soixante millions de dollars. Dans l’ensemble, on peut dire que l’affaire Ben Barka n’a pas fait trop de dégats dans l’économie.

De leur côté, Oufkir et son chef de la police Dlimi sont restés bien occupés. li y avait agitation estudiantine étendue en mars 1966 à l’occasion du ‘premier anniversaire des émeutes de Casablanca, et un grand nombre d’étudiants ont été arrêtés. En juin 1967, alors que la guerre arabo-israélienne faisait rage, il y eut encore des arrestations lorsque les étudiants manifestèrent avec violence devant les ambasades américaine et britannique. Le Secrétaire général de l’UMT, Mahjoub Ben Seddik, arrêté et mis en prison pour dix huit mois en raison de sa lettre au Palais disant que des sionistes pullulaient dans le gouvernement.

Un complot pour assassiner le Roi et des membres du gouvernement, y compris Oufkir, a été annoncé et dix-sept hommes ont été présentés à lajustice à Rabat en janvier 1969. Quatre parmi eux ont été condamnés à mort, dont Mohamed Atlas, le seul meneur présent au tribunal, qui, a-t-on dit, avait été arrêté à Marrakech avec une valise pleine d’armes alors que le Roi séjournait dans cette ville pendant la guerre de 1963 avec l’Algérie.

L’agitation estudiantine, ponctuée de longues grèves dans les écoles et les universités, a été à son comble en 1970 et 1971, entraînant des centaines d’arrestations et d’expulsion d’étudiants de leurs établissements. Au milieu de tous ces désordres, Guedira a été «relevé de ses fonctions» comme ministre de l’Enseignement secondaire et supérieur, mais on a dit qu’en réalité il avait démissionné en protestation contre le traitement brutal infligé par Oufkir aux étudiants.

Un nouveau complot de la gauche fut encore annoncé. Au cours de l’été 1971, dans un procès à Marrakech, un total de cent quatre-vingt treize personnes furent jugées, dont trente deux par contumace, pour avoir projeté d’établir une république socialiste, prétendument avec l’aide de la Syrie et de l’Algérie. Parmi les objets exposés à la cour, on pouvait voir six pistolets, deux grenades à main, une certaine quantité de nitroglycérine, une mitraillette et quelques «manuels signés Che Guevar». Le procès se termina en juin par la condamnation de trois accusés à mort, dont un des meneurs présent à la cour, Mohamed Ajar, alias Saïd Bounaïlat, cinq furent condamnés à la prison à vie et vingt six autres à des peines allant de dix-huit à trente ans de prison. Après dix-sept jours de délibérations à huis-clos, le verdict fut prononcé le 17 septembre 1971. Peu auparavant, le 10 juillet, le Roi Hassan II échappa miraculeusement à une attaque lancée par des rebelles de l’armée royale contre son palais de Skhirat, à trente kilomètres de Rabat.

Article19.ma

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