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Par Stephen O. Hughes

Nous avons signalé sur notre site, dans la rubrique +Point de Vue+, « le silence » qui pèse depuis 50 ans sur la disparition de Mehdi Ben Barka (le 29 octobre 1965), la publication d’une série de témoignages précis de personnalités qui ont connu personnellement le leader socialiste et certains acteurs de cette tragédie. Témoignages qui lèvent relativement le voile sur certains aspects « confus » ou « instrumentalisés » de cette triste affaire.

Extrait du témoignage de Hughes dans son livre: ‘Morocco under King Hassan’

Avec deux condamnations à mort pesant sur lui, Mehdi Ben Barka est finalement mort dans la nuit du 30 octobre 1965 dans les environs de Paris. L’affaire, devenue une cause cèlèbre en France, a été le sujet d’un film et d’un moins une quinzaine de livres. Au Maroc même, le Palais a, pendant plus d’un quart de siècle, préféré garder tout l’épisode sous silence, même lorsque, sept ans après l’événement, la personnalité marocaine impliquée est mort dans l’ignominie.

Gouverner par l’assassinat n’est certainement pas chose rare en Afrique du Nord et dans le monde arabe. Le colonel Mouammar Kaddafi de Libye a fait tuer plusieurs de ses opposants à l’étranger. En août 1961, «le président à vie» Habib Bourguiba de Tunisie a fait abattre son rival socialiste Salah Ben Youssef par des tueurs à gages à Francfort. En janvier 1967, le leader et trèsorier du FLN algérien Moharned Khider a été tué par balles à Madrid, probablement à l’instigation du président Houari Boumédienne. Les présidents Anouar Sadate d’Egypte et Moharned Boudiaf d’Algérie aussi ont subi le même sort et ils ne seront certainement pas les derniers. Cependant, aucun de ces assassinats n’a suscité autant de remous que celui de BenBarka.

La liquidation de Mehdi Ben Barka a été planifiée, si ce mot peut traduire la manière dont une opération de cape et d’épée singulièrrnent inepte a été préparée par des agents secrets marocains et français avec l’aide d’officiers de police des deux côtés et d’un ensemble de gangsters et de petites crapules. La disparition devait être mystérieuse et effectivement, pour les tribunaux au moins, l’affaire n’est toujours pas à ce jour résolue. Officiellement, Mehdi Ben Barka a disparu et présumé mort parce que son corps n’ajamais été retrouvé. Mais les conspirateurs ont commis une erreur sérieuse, qui a assuré au mystère un maximum de publicité.

Hassan II avait déclaré publiquement que le Maroc n’était concerné que dans la mesure où son «cher ami» Mehdi Ben Barka était un citoyen marocain. Pour le président Charles de Gaulle, comme pour bien d’autres, cette déc1aration avait une connotation insolente, mais il faut admettre que c’est tout ce que le Roi pouvait dire en de telles circonstances en tant que chef d’Etat soupçonné d’avoir fait éliminer un opposant sur le sol français.

L’observation en exergue de ce chapitre de Thomas Macauley trouve sa place ici, ne serait-ce qu’en raison du fait que l’on a pensé que l’enlèvement et le meurtre de Ben Barka passeraient inaperçus et resteraient inexpliqués. Or, la besogne a été si bâclée qu’elle a eu le maximum de couverture médiatique, faisant les grands titres en France et ailleurs pendant plus d’une année, avec un si grand nombre de personnes donnant des versions différentes de ce qui s’était passé, que le procès a frisé la farce. Les témoignages entendus lors des assises de Paris étaient si contradictoires qu’ils n’eurent pratiquement aucune valeur.

Selon une des versions, c’était là l’œuvre des services de renseignements américains, supposant peut-être que Ben Barka était réduit à de la colle servant à fermer les enveloppes du «Internel Revenus Sevices». Certains cyniques ont pensé à la CIA parce que c’était trop confus. Aucune preuve, toutefois, n’est venue étayer la thèse d’une implication de la CIA, avancées rituellement par les gauchistes dès qu’une magouille touche un des leurs, alors qu’une profusion de témoignages ont démontré que les services secrets français et marocains étaient profondément compromis, même si cela aussi a été contesté par les gauchistes qui disent que la CIA a toujours infiltré les services secrets étrangers.

La version officielle du Maroc, selon laquelle ce pays n’était impliqué en aucune manière, paraît la moins crédible de toutes, d’autant plus que la France a plus ou moins reconnu sa propre culpabilité. P~urtant les Français n’avaient pas de motif convaincant pour vouloir eux-mêmes se débarrasser de BenBarka. Celui-ci représentait pas une menace sérieuse pour leurs intérêts. En revanche, son élimination servait ceux du gouvernement marocain qui prétendait que tout l’épisode était entièrement et purement français, sauf sur le point de la nationalité de la victime.

Les motifs qui auraient poussé les Marocains à se débarrasser de Mehdi Ben Barka étaient assez évidents, en dehors du fait qu’il a été, à deux reprises, condamné à mort par contumace en 1963 : une première fois pour son rôle dans un complot visant l’assassinat de Hassan II et une deuxième fois pour son soutien à l’Algérie au cours de la guerre frontalière. En outre, pendant qu’il était en exil, il avait déclaré qu’il privilégiait «l’option révolutionnaire» (titre d’une de ses publications), et qu’il était convaincu que le Maroc allait devenir une république laïque, ce qui implique l’abolition à la fois de la monarchie et de l’Etat islamique. 

Du point de vue de Rabat, son influence ne manquait de paraître gênante.

Il voyageait beaucoup, à Cuba, en Union Soviétique, en Chine, en Egypte, et était activement engagé dans la préparation d’une conférence des pays «révolutionnaires» du Tiers-monde, ‘celle des trois continents. Celles-ci, se tiendra à La Havane moins de trois mois après sa disparition. Elle a eu pour objectif de définir une politique globale en termes de riches contre pauvres: de progressistes contre réactionnaires, où les Etats sous-développés auraient une cause commune à défendre contre l’Occident impérialiste et industrialisé et ses «laquais».

Pour les intransigeants au Palais, il y avait des preuves solides que Mehdi Ben Barka et ses proches alliés politiques, comme Ahmed Agouliz et Fqih Mohamed Basci, étaient détenninés à allumer le feu d’une révolution, et on ne pouvait pas les acheter avec des promesses de réfonnes et de démocratie. Ils étaient perçus comme un trio dangereux. De plus, Ben Barka était le plus intelligent des trois, et le Roi le savait bien car il l’avait eu, encore jeune prince, en qualité de professeur de mathématiques pendant six ans. Bien que âgé de quarantes cinq années au moment de sa disparition, son intellect teinté d’une vigueur juvénile et d’un tempérament batailleur avait un attrait considérable pour les militants de «l’Union Nationale des Étudiants du Maroc», à la création de laquelle il avait contribué. 

D’un autre côté, il n’était pas particulièrement estimé au sein de la direction de l’Istiqlal qui ne lui a jamais pardonné d’avoir rompu avec le parti pour former l’UNFP . D’ailleurs, au sein même de l’UNFP il ne jouissait pas d’un soutien sans réserve. Plusieurs de ses compagnons le trouvaient plutôt impulsif, parfois cruel, surtout dans les premières années de l’indépendance.D’ailleurs, on avait affirmé qu’il était responsable de nombreux assassinats lors de la lutte pour le contrôle du mouvement de la résistance marocaine. On peut ainsi comprendre pourquoi le syndicat des étudiants fut seul à organiser de grandes manifestations de protestations quand Ben Barka disparut. 

+’VOUS ETES UN TYPE BIEN MAIS…’+

Mehdi Ben Barka était de petite taille, à peine plus qu’un mètre soixante, avec de petits pieds et des mains très minces faites pour gesticuler quand il parlait Ses yeux marrons cachaient leur flamme et semblaient plus perçants sous des sourcils noirs broussailleux, mais il avait malgré cela une personnalité agréable et un sens de l’humour quelquefois sarcastique. «Vous êtes un type bien, mais je ne vous donnerais pas ma sœur en mariage, vos opinions POlitiques ne SOnt pas bonnes», m’avait-il dit lors d’une conversation, lorsque j’ai avancé que la monarchie poun-ait l’emporter parceque les Marocains l’ont côtoyée pendant’ tellement de siècles. Orateur infatigable et persuasif, il laissait toutefois ses auditeurs illettrés perdus devant son jargon marxiste, mais ils étaient prompts à l’applaudir, transportés par son enthousiasme contagieux quand il s’en prenait à des démons populaires comme l’impérialisme, le colonialisme, le néocolonialisme …

Mehdi Ben Barka a Connu la pauvreté et la privation, et pour cela il avait la conviction que grâce à l’instruction les Marocains pourraient aller loin. Ses parents avaient sept enfants, vivant dans une minuscule maison située dans la veille ville de Rabat et étaient si démunis que c’est son oncle matemel, un terassie, qui l’a élevé. C’était un garçon à l’esprit éveillé et très brillant à l’école. Son frère Abdelkader a raconté qu’ils avaient été obligés de louer une charrette pour ramener à la maison tous les livres qu’il avait reçus comme prix après le baccalauréat en 1936. Après un diplôme de mathématiques obtenu à l’Université d’Alger en 1942, il a enseigné cette même matière au Lycée Gouraud à Rabat pendant qu’il donnait des cours particuliers au futur Roi Hassan II. 

Déjà à quatorze ans, il était actif en politique. Il a adhéré au parti de l’Istiqlal dès sa création en 1942 et, deux ans plus tard, à vingt quatre ans, il était le plus jeune nationaliste à signer le «Manifeste de l’Indépendance». Cet acte lui a d’ailleurs valu d’être jeté en prison, où il a donné des cours de mathématiques aux enfants du gouverneur français de l’établissement pénitentier. Deux ans après avoir épousé Ghita Bennani, il a été de nouveau arrêté sur ordre du maréchal Alphonse Juin et a passé plus de trois ans en détention, dont une partie au camp d’Arabalou Kerdous, près de Toumliline. Juin l’a qualifié d’ennemi public numéro un de la France.

Il est très vite devenu l’ennemi du Palais à cause de son rôle supposé dans les complots contre la monarchie et dans les violences d’après l’indépendance, telles qu’émeutes et infiltrations armées à partir de l’Algérie. Au début, on avait espéré qu’il accepterait de rentrer au pays si on lui offrait l’amnistie, tactique plusieurs fois utilisée avec succès par le Roi pour convaincre les exilés de gauche de rentrer et d’accepter les limites du système. Lors d’une réunion à Francfort en mai 1965, une offre similaire avait été faite à Ben Barka par le prince Moulay Ali, alors ambassadeur à Paris, de la part du Roi qui avait annoncé une amnistie le mois précédent. Les leaders de son parti, l’UNFP, affirment que Ben Barka avait posé deux conditions: la publication officielle d’un décret d’amnistie et le renvoi du ministre de l’Intérieur Mohamed Oufkir, considéré comme un farouche opposant à la gauche.

D’après une source proche des services de renseignements américains Oufkir aurait demandé à l’ambassadeur des Etats-Unis au Maroc, Henry J.Tasca, d’aider à amener Mehdi Ben Barka devant la justice. D’après la même source, Tasca aurait transmis la requête à la CIA, qui ne lui donna aucune . suite. À la demande du général Oufkir, l’agence de renseignements israélienne Mossad aurait fourni des agents «pour garder un œil sur Ben Barka» quand il résidait à Genève, mais elle aurait annulé leur mission dès qu’elle découvrit qu’il était étroitement surveillé par des espions français et marocains.

Les contacts marocains avec la CIA et le Mossad n’étaient pas rares. Au cours de la seconde guerre mondiale, un jeune officier américain, Vernon Walters, avait fait la connaissance à Casablanca du prince Moulay Hassan, âgé alors de treize ans. Une amitié personnelle se développa entre eux et s’est poursuivie au cours des années 1972 à 1976 quand le général polyglotte Walters devint le directeur adjoint de la CIA. Plus tard, lors de la célébration du vingt cinquième anniversaire de son intronisation, le Roi devait décorer le directeur de la CIA, William Casey, de la plus haute distinction marocaine «pour services rendus». Ces services comprenaient des équipes de spécialistes en sécurité et en serveillance, la fourniture d’armes spéciales, de systèmes d’alerte, de moyens de communication sophistiqués, de gilets pareballes et de serrures spéciales. Selon Bob Woodward, «les services secrets des Etats-Unis ont organisé au Maroc des opérations essentielles et délicates, particulièrement importantes à cause de la situation stratégique de ce pays sur le Détroit de Gibraltar qui contrôle l’accès occidental de la Méditerranée» *. 

Des journalistes israéliens m’ont appris que le Maroc avait sollicité l’aide du Mossad dans les années soixante pour entraîner les agents marocains et leur fournir des armes. On savait que le général Mohamed Outkir avait persennellement eu plusieurs contacts avec Meier Amit, le chef du Mossad et que la coopération se poursuivit quand la guerre a éclaté au Sahara Occidental en 1976. «L’assistance israélienne» a été également utilisée pour la mise en place des systèmes de défense dans le désert, et une usine de dessalement de l’eau de mer a été fournie pour la ville côtière de Boujdour.

+LES RELATIONS…MAROC, CIA, MOSSAD ET SDECE+

Les relations du Maroc avec la CIA et le Mossad étaient cependant bien moins importantes que celles’ entretenues avec les services secrets français, notamment le SDECE (Service de Documentation Extérieure et de Contre­ Espionnage). Un directeur du SDECE, le courtois aristocrate Alexandre de Marenches, était un ami personnel du Roi et le propre service d’espionnage du Maroc, la DGED (Direction Générale des Etudes et de Documentation) a été constitué selon le modèle du SDECE. Son quartier général se trouve derrière un grand mur à côté du golf royal de Rabat, non loin d’une vaste demeure édifiée par son directeur, alors colonel major Ahmed Dlimi. La DGED a été créée pendant que le général Oufkir était encore à la tête du ministère de l’Intérieur et sa direction avait été confiée à Dlimi aidé d’un important agent de renseignements, Houcine Jamil, alias Chtouki.

Les relations du Maroc avec la CIA et le Mossad étaient cependant bien moins importantes que celles’ entretenues avec les services secrets français, notamment le SDECE (Service de Documentation Extérieure et de Contre­Espionnage). Un directeur du SDECE, le courtois aristocrate Alexandre de Marenches, était un ami personnel du Roi et le propre service d’espionnage du Maroc, la DGED (Direction Générale des Etudes et de Documentation) a été constitué selon le modèle du SDECE. Son quartier général se trouve derrière un grand mur à côté du golf royal de Rabat, non loin d’une vaste demeure édifiée par son directeur, alors colonel major Ahmed Dlimi. La DGED a été créée pendant que le général Oufkir était encore à la tête du ministère de l’Intérieur et sa direction avait été confiée à Dlimi aidé d’un important agent de renseignements, Houcine Jamil, alias Chtouki. (peut-être l’infortuné Mohamed Boudiaf qui était alors condamné à mort par contumace).

La conférence en question ayant été reportée indéfiniment, Chtouki aurait proposé que Bernier aide à mettre la main sur Ben Barka en France et à le ramener au Maroc, opération qui serait supervisée personnellement par Oufkir. Bernier affirmait avoir refusé le moindre rôle dans le projet. Cependant, il n’avait apparemment pas non plus alerté les autorités françaises et rien ne laissait deviner un assassinat politique …

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+LE PIEGE…+

Entretemps, Bernier se serait rendu, le 20 septembre 1965 à Genève pour rencontrer Ben Barka et discuter avec lui du projet d’un film anticolonialiste intitulé Basta ! que devait réaliser le célèbre metteur en scène français Georges Franju. Bernier était accompagné de Georges Figon, un ancien détenu. Ce dernier, portant des lunettes et perdant ses cheveux, se voulait acteur; au tribunal il a été décrit comme un aliéné mythomane. Figon, qui était censé financer le film, était aussi un journaliste marginal et un ancien agent secret qui a travaillé pour Pierre Lemarchand dans ce qu’on appelait les opérations de barbouzes, brigades antiterroristes créées pour lutter contre l’infâme OAS (Organisation de l’Armée Secrète) qui, au cours de la guerre d’Algérie a combattu le contre-terrorisme pratiqué par les colons français intransigeants. Membre gaulliste de l’Assemblée nationale française, Lemarchand était un avocat qui avait réussi à faire réduire de vingt à six ans de prison la condamnation de Georges Figon pour hold-up, et il a dit que c’était par hasard qu’il s’est trouvé dans le même avion que Bernie! et Figon alors qu’il se rendait à Genève pour rencontrer un client. Dans le hall de départ à Orly, Figon a présenté Lemarchand à Antoine Lopez, un inspecteur d’Air France, qui était aussi un agent du SDECE. Lopez a dit qu’en présentani Lemarchand, Figon a indiqué en opinant de la tête et clignant de l’œil: «Vous voyez, je suis couvert». 

Lemarchand a nié que la remarque ait été faite et a réussi à traverser indemne le miasme des rumeurs, des allégations, des dénégations et de soi-disant révélations accompagnant le scandale. Le bouillonnant Antoine Lapez, surnommé «Savonnette>: à cause de ses manières gluantes et mielleuses, deviendra un acteur essentiel Ce représentant à Tanger d’Air France et agent du SDECE est devenu un am: intime d’Oufkir, de Dlimi et de Chtouki auxquels, selon ses dires, il aurait rendi des «services». Outre son rôle de trait d’union entre le SDECE et la DGED, il avai plusieurs amis «utiles» dans la pègre française, comme George «Jo» Boucheseiche son ami d’adolescence devenu un gangster notoire, tenancier plus tard de bordel: et propriétaire d’une chaîne d’hôtels louches. 

D’allure impressionnante de voyou poids lourd, Boucheseiche était un ex-associé du gangster corse Jo Attia, un ami de Pierrot Le Fou, ennemi public numéro un en France au lendemain de la seconde guerre mondiale et spécialiste des attaques sanglantes de banques. On a pu dire que Boucheseiche s’était reconverti dans des activités commerciales normales et vivait dans une belle maison de Fontenay-le­Vicomte, banlieue à trente cinq kilomètres au sud de Paris, non loin d’Ormoy où habitait Antoine Lopez. La nature de ses activités commerciales le garda en contact étroit avec Pierre Dubail, garde du corps de Jo Attia, avec Julien Le Ny, le chauffeur de repli de Pierrot Le Fou et avec Jean Palisse, un homme de main. 

Lopez a déclaré au tribunal qu’Oufkir, Dlimi et Chtouki l’avaient utilisé comme intermédiaire pour les préparatifs destinés à attirer Mehdi Ben Barka à Paris afin d’avoir des entretiens politiques avec une «haute personnalité marocaine» dans une maison de campagne, à Fontenay-le-Vicomte. On ne saura jamais de quelle personnalité il s’agissait, était-ce le Roi Hassan II lui-même (Il devait visiter la France en novembre) ou son ambassadeur et cousin, le prince Moulay Ali. L’essentiel demeure que Mehdi Ben Barka était invité à «un brin de causette», dans la maison d’un gangster qu’il ne connaissait absolument pas. 

À Genève, Ben Barka donna son accord pour rencontrer Franju à Paris et discuter avec lui du projet Basta! Rendez-vous fut donc pris pour un déjeuner le 29 octobre à la Brasserie Lipp, un restaurant à la mode très politique, genre bière et choucroute ainsi que lieu de rendez-vous favori des intellectuels de gauche sur le boulevard Saint-Germain, sur la rive gauche. Lopez insiste sur le fait qu’il en aurait informé son supérieur au SDECE,Marcel Le Roy, alias Finville, et Figon a mis Lemarchand au courant de ce qui se passait. En d’autres termes, comme l’a fait remarquer Lopez plus tard, les gens haut placés, comme Jacques Foccart, membre du cabinet du président de Gaulle chargé de la police et des renseignements, étaient au parfum. 

Ainsi, le décor était planté. Le vendredi fatal était un jour gris et frais à Paris et peu après’ midi, BenBarka a mis son chapeau, passé un long manteau et porté des lunettes noires pour qu’accompagné d’un jeune étudiant marocain en histoire, Thami Azemmouri, il prenne un taxi en direction de Saint Germain-des-Prés. Franju, Bernier et Figon prenaient des boissons au café des Deux-Magots avant de traverser le boulevard en direction de la Brasserie Lipp pour rencontrer Mehdi Ben Barka. 

Dans le trop voyant drugstore Saint-Germain voisin, Lopez et Chtouki attendaient aussi. Juste à l’extérieur de Lipp, Ben Barka fut interpellé par deux Français qui lui montrèrent leurs cartes d’identité officielles se présentant comme des officiers de police. C’étaient Louis Souchon et Raymond Voitot de la Brigade mondaine, amis d’Antoine Lopez qui les avait aidés à traquer les trafiquants de drogue à l’aéroport d’Orly. ‘ 

Ben Barka n’aurait pas été vraiment surpris sachant que ses mouvements étaient surveillés. Quand on lui demanda ce qu’il faisait à Paris, il invoqua le projet de film. Souchon lui aurait alors dit : «Vous avez rendez-vous avec des hommes politiques. On m’a demandé de vous y emmener. Si vous le voulez bien, je vous y emmène tout de suite». Ben Barka, qui a semblé réassuré par le statut officiel des agents, accepta de les accompagner. Ils montèrent dans une voiture officielle avec les insignes tricolores, Ben Barka s’installant à l’arrière entre Souchon et le corpulent gangster Le Ny. Voitot conduisant et à côté de lui s’assit Lopez qui portait des lunettes noires et une fausse barbe. Lorsque le président du tribunal Jean Perez lui demanda pour quelle raison il portait les lunettes et la barbe, Lopez a benoitement répondu: «Il s’est tout simplement trouvé que je les avais dans la poche». 

La voiture disparut dans le pêle-mêle du trafic le long du boulevard Saint Germain avant de tourner à la rue de Rennes en direction du Sud, le gangster Palisse suivait dans une autre voiture. C’était la toute dernière fois que Ben Barka a été vu en public. Franju, Bernier et Figon attendirent un moment à la Brasserie Lipp, puis décidèrent que leur invité, pour une raison ou une autre, n’avait pas pu venir au rendez-vous, et ensuite ils repartirent chacun de son côté. Mais, plus tard, Figon précisa qu’il était chez Boucheseiche à Fontenay­le- Vicomte où il a dit avoir vu Oufkir menacer avec un poignard berbère recourbé. 

L’opération aurait pu se dérouler comme prévu, et rester un mystère total, mais cela ne fut pas le cas. Les ravisseurs auront laissé derrière eux un témoin oculaire, l’étudiant de vingt-huit ans, Thami Azemmouri. Resté dans la rue à se poser des questions, sa frayeur fut si grande qu’il parti se cacher. Ce n’est que cinq jours plus tard qu’il s’adressa à la police. Abdelkader, le frère de Ben Barka, donna l’alerte le jour suivant et a fit éclater un énorme scandale qui secoua la République française. «L’affaire Mehdi BenBarka» devint synonyme de sale boulot politique. (à suivre…)

PS: Stephen O. Hughes était chef du bureau de Reuters à Rabat pendant 33 ans. Il a écrit en introduction cette de Thomas Macouley: « The measure of man is what he would do if he knew he never would be found out. » 

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