Par Shimon G. Levy*


En 2013, alors que j’étais un doctorant, j’ai vu sur mon chemin à l’une de mes classes à l’école de commerce une grande pancarte appelant au boycott d’un déjeuner qui était prévu cette semaine sur le thème de la cuisine israélienne.

J’ai regardé la pancarte et j’ai relevé que le motif de l’appel au boycott était que « le menu du déjeuner israélien dépossédait et s’appropriait la cuisine arabe ». J’étais intrigué. Il y avait tous mes ingrédients préférés – houmous, feuilles de vigne, tahini, falafel, pita, viande cuite, poisson épicé et plus encore. Je n’ai pas compris le motif évoqué selon lequel les Israéliens s’appropiaient la cuisine arabe. J’ai grandi avec une mère marocaine et un père yéménite. J’ai été élevé avec cette nourriture.

À l’époque, je n’ai pas pu l’accepter: comment puis-je déposséder quelqu’un de sa culture si c’est la seule culture que j’aie toujours connue? Plus récemment, mon voyage au Maroc a éclairé mon héritage en tant que Juif arabe exclu – descendant d’un père yéménite de première génération et d’une mère marocaine immigrée.

Ma mère est née sur un bateau en route de Casablanca vers Israël en février 1956. En tant que nouveau-née, elle a reçu le nom de Judith « Yerushalima » Malka pour Jérusalem. Elle n’a jamais visité Casablanca. Elle a maintenant 64 ans. Tout ce qu’elle a emporté du pays qu’elle n’a jamais connu, c’est l’éducation qu’elle a eue, avec peu de choses sur ses origines ou son sens.

Le voyage au Maroc

Fin octobre 2019, ma femme, Jennie, et moi nous sommes rendus au Maroc.

Certes, initialement le voyage était pour elle de faire du shopping dans l’agitation des souks de Marrakech et de Fès, mais il est devenu plus que cela. Avant le voyage, je me suis intéressé à mon héritage marocain. Mon grand-père, dont je porte le nom, Shimon Malka, et ma grand-mère, Haviva Malka, ont immigré en Israël en tant que famille composée de 6 personnes. 

Soixante-quatre ans plus tard, c’est une magnifique famille élargie de 167 belles âmes qui redéfinit l’essence de l’unité familiale.

Pourtant, de toute ma famille, je n’ai eu qu’une poignée d’oncles et de tantes qui s’y sont rendus il y a environ 14 ans dans un voyage organisé. J’étais déterminé à explorer l’histoire de ma famille pour que nous puissions tous la partager et en tirer une fierté pour les générations à venir. La collecte des informations n’a pas été facile – le professionnel de la généalogie juive avec qui j’ai passé deux heures m’a dit ce que je savais déjà: l’Afrique du Nord n’est pas l’Europe occidentale ou orientale, où il y avait une tenue à jour des registres et une culture pour les tenir. J’avais besoin de comprendre une histoire basée sur des bribes que j’ai pu extraire de photos, et des oncles et des tantes âgés – en les ramenant à 64 ans en arrière.

Quiconque connaît les Israéliens, en particulier ceux qui ont passé un service militaire important, sait les bagages que nous transportons dans les pays à majorité musulmane. Outre les guerres passées, 13 pays à majorité musulmane ne reconnaissent pas les passeports israéliens et n’entretiennent pas de relations diplomatiques avec Israël (ce nombre était nettement plus élevé jusqu’à ces derniers mois).

J’assume que j’étais marocain

En débarquant au Maroc, un sentiment d’inquiétude mêlé d’enthousiasme s’est emparé de moi. Au moment de passer devant le service de l’immigration, les agents ont automatiquement deviné que j’étais marocain. Ils ont commencé à me parler en arabe. Malgré ma compréhension basique de la langue, j’ai été accueilli dans mon pays ancestral par un « marhaba ya achoi, sabah el nour » et « Bonjour mon frère ». Ils étaient très excités du fait que je sois israélien. Je suppose que mon arabe était meilleur que je ne le pensais.

Les journées au Maroc ont été longues et en huit jours, nous avons parcouru environ 2100 km dans une voiture de location. Conduire dans les rues des villes et en particulier dans les médinas n’a pas été sans excitation et des quasi accidents, avec beaucoup de gens qui traversaient devant vous, des vendeurs de rue retirant leurs marchandises de quelques centimètres en arrière pour que vous puissiez passer, et des taxis qui maîtrisent la conduite rapprochés. Ils vous croisent dans les ruelles les plus étroites de la manière la plus créative.

Mais il y avait quelque chose dans l’air, quelque chose dans les gens, qui me semblait familière. Non seulement je sentais qu’ils ressemblaient tous à ma famille, mais les épices dans la rue, les discussions bruyantes et vives entre amis et les gestes incontrôlables des mains n’étaient pas étrangers à mon enfance. Voir des gens se promener dans une djellaba traditionnelle, ou boire du thé à la menthe sans arrêt dans une théière, faire de la viande hachée dans la rue – ce sont toutes les odeurs et les bruits avec lesquels j’ai grandi. C’était chez-moi.

Mais le sens véritable allait se révéler le cinquième jour. C’était lorsque nous nous sommes rendus dans deux villages reculés qui étaient un centre important de la population juive il y a près de 65 ans, Demnat et Bzou. Malgré les horreurs de l’Holocauste, les Juifs européens peuvent parfois retracer leur lignée à travers des générations, dans les pays arabes ce n’est pas possible. En Afrique du Nord, les Juifs sont non seulement partis à la hâte, mais ils n’ont pas souvent, non plus, les informations ou la documentation nécessaires pour remonter à leur ascendance. Ils avaient des récits avec lesquels ils avaient été élevés et ces mêmes récits étaient ceux que mes tantes et mes oncles ont partagé avec moi. C’est ainsi que j’ai trouvé Demnat et Bzou.

À la recherche de la mémoire perdue

Demnat avait une grande communauté juive qui comptait des milliers de personnes il y a plus de 70 ans, mais aujourd’hui, ce petit village n’en avait aucun souvenir. À mon arrivée, j’ai commencé à aller de magasin en magasin en demandant  « Ibchi Englazi? Ayn Cimetière Israelite de Demnat », « Parlez-vous anglais, où est le cimetière juif? ». Finalement, je suis tombé sur un jeune homme de 26 ans nommé Mohamed. Il dirige une entreprise familiale de tuiles à côté du Mellah, le quartier juif.

Après persuasion et un peu d’argent, il est monté avec nous dans la voiture. J’avais une idée abstraite de l’endroit où il pouvait être, basé sur mes recherches précédentes, et avec son aide, nous avons sillonné les rues puis nous nous sommes arrêtés à un complexe, entouré d’un mur de pierres brunes avec une porte verrouillée. Étant certains que c’était le cimetière, nous avons sauté par-dessus le mur. 

Il nous a semblé être rentrés dans un no man’s land, jonché d’ordures et qui semble de facto devenu un dépotoir. Parmi les gravats, nous avons découvert de nombreuses pierres. Ce n’est qu’en nous rapprochant de près que nous avons su que c’était des tombes en ruine avec très peu de ressemblance avec les cimetières que nous connaissons aujourd’hui.

Dans cette zone négligée et abandonnée, à travers les pierres tombales sans nom et cassées, j’ai pu distinguer une tombe avec le nom de Itzhak Harush. Cela a éveillé quelque chose en moi. Je me suis souvenu du récit de ma tante selon lequel mon grand-père Shimon était l’enfant unique de son père, qui avait épousé une veuve dont le nom de famille était Harush, et je me suis souvenu que l’un de ses trois demi-frères s’appelait Itzhak, décédé au Maroc. J’étais certain que c’était sa tombe, le demi-frère de mon grand-père.

Sauter à travers un mur de cactus

Avant que nous puissions dire la Kaddish (prière juive) ou nettoyer la tombe, Mohamed et moi étions un peu mal à l’aise pendant que des enfants et des adolescents ont commencé à se rassembler autour de la muraille. Les femmes les ont rapidement rejoint et il y a eu une remarque discrète d’un enfant en arabe en demandant si les Juifs allaient revenir. Cela nous a poussé à tout remballer et à sauter un mur épineux de cactus pour regagner la voiture.

En essayant toujours de saisir ce que nous venons de voir, nous nous sommes arrêtés pour déposer Mohamed dans sa boutique et lui donner un gage de notre reconnaissance. Il refusa avec insistance d’accepter quoi que ce soit, j’ai insisté, malgré un petit malaise, pour m’asseoir avec lui et prendre un thé afin d’en savoir plus sur lui, son éducation et Demnat. Ce fut un moment remarquable auquel je pourrais consacrer cet article en entier.

De là, toujours dans un mélange d’une remarquable fierté, d’adrénaline et d’incrédulité, nous avons poursuivi la route pendant 2,50 heures jusqu’à Bzou. Si nous pensions que Demnat était un défi, Bzou était très isolé. Nous avons laissé notre voiture dans les collines, puis nous avons marché pendant près d’une heure jusqu’à ce que nous ayons pu identifier quelque chose qui ressemblait à une image que nous avons vue de loin. Ensuite, nous sommes retournés à la voiture pour nous lancer dans une recherche d’une heure à travers des ruelles étroites avant de trouver l’entrée qui peut à peine accueillir une voiture. Finalement, nous étions dans un cimetière.

Dans l’ancienne ville où vivaient des centaines de Juifs, nous avons vu quelques douzaines de tombes en ciment, dont seulement trois avaient des pierres tombales. Le reste a servi à paver les trottoirs et les entrées. L’endroit entier n’était pas un dépotoir, mais plutôt utilisé comme un poulailler et pour élever des ruches. Nous n’y avons pas identifié de proches, mais nous avons pu dire la Kaddish sur les tombes.

Au cours des jours qui ont suivi, nous avons pu décompresser et partager notre expérience avec la famille et les amis, tout en continuant à profiter de la ville sensationnelle de Marrakech et de la vue à couper le souffle sur les montagnes de l’Atlas.

A notre dernier jour au Maroc, nous avons conduit de Marrakech à Casablanca pour visiter l’ancien cimetière juif. Nous avons coordonné avec la famille musulmane qui y vit et entretient le cimetière lequel était à des années-lumière mieux que ceux que nous avions vus précédemment. À mon arrivée au cimetière, avec mon arabe basique et l’espagnol de Jennie, qui est plus proche du français, je cherchais la tombe de mon arrière-grand-père, Abraham Ohayon, le père de ma grand-mère Haviva. Nous avons trouvé trois tombes, toutes nommées Abraham Ohayon, décédés en 1934, 1935 et 1940. Par le biais d’une autre tante, nous avions appris que ma grand-mère leur disait que mon arrière-grand-père les aidait avec les enfants, et que son premier enfant était né en 1935 et le deuxième, en 1938. Grâce à cette information, nous avons non seulement compris que nous avions trouvé la tombe d’Abraham Ohayon décédé en 1940, mais aussi connu le nom de son père – mon arrière-arrière-grand-père, David. Il est de coutume dans la tradition marocaine d’appeler le petit-enfant du nom du grand-père (par exemple, Shimon), ma grand-mère avait un frère qui s’appelait David et la tombe portait le nom de « Abraham, fils de David Ohayon ». Nous n’avons pas pu retenir notre émotion. Nous avons nettoyé les trois tombes, allumé des bougies et dit la Kaddish.

Être le premier de la famille à découvrir les tombes et à les visiter depuis le départ de ma famille du Maroc en 1956 était un privilège. Cela m’a fait réfléchir à ce que signifie appartenir. Les juifs séfarades ainsi que les juifs éthiopiens et mizrahi sont trop souvent traités comme des citoyens de seconde zone en Israël. Au Maroc, ma famille a été poussée à partir parce qu’elle était juive. L’appartenance peut comporter un poids important.

En fin de compte, j’ai vu comment ma culture est un mélange de cultures – israélienne, marocaine, américaine et plus encore. Je n’ai pas visité le Maroc pour déposséder quiconque de sa culture. Je l’ai visité pour vivre la mienne.

*Article publié par le site « The Wisconsin Jewish Chronicle » de la Fédération juive américaine de Milwaukee dont Shimon G. Levy est l’un des dirigeants

Article19.ma

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.