Par Dr Mohamed Chtatou

Toujours volontaire, subjectif et extrêmement brutal, le terrorisme se manifeste sous une multitude de formes. Il est la forme de violence la plus aiguë après les conflits interétatiques et les guerres civiles qui accompagne l’humanité tout au long de l’histoire. 

Aujourd’hui, il y a de plus en plus d’attaques qui impliquent des coûts moindres, les attaquants choisissant de faire le plus de victimes possible en se faufilant dans la foule ou en choisissant d’utiliser un couteau dans leurs actions sanglantes. L’attaque au couteau est-elle une nouvelle forme de terrorisme ? Bien sûr que non. 

L’histoire a enregistré une série d’actes de nature violente au cours des siècles, afin de créer la peur et d’influencer l’humanité, même si à l’époque ils n’étaient pas qualifiés d’actes terroristes. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à des attaques similaires, dans lesquelles les terroristes acceptent l’idée de sacrifice personnel, agissant pour tuer ceux qui sont considérés comme des représentants de leur société hostile.

Définition : terreur/terrorisme

Le mot « terreur » vient du latin « terrere » qui signifie « effrayer ». L’axiome largement répété du stratège chinois Sun Tzu (4ème siècle avant J.-C.) capture l’essence de la terreur : 

« … tuer un, effrayer dix mille.« 

L’ouvrage The Anatomy of Terror  confirme que l’histoire regorge d’exemples d’utilisation de la terreur à des fins religieuses (par exemple, les massacres des Croisés), matérielles (par exemple, les « étrangleurs » du sud de l’Inde qui terrorisaient les voyageurs et la mafia), quasi-morales et idéologiques (par exemple, les « terroristes » de l’Inde), le Ku Klux Klan du général Bedford et le « Sentier lumineux »), et des objectifs étatiques et politiques (par exemple le tzariste Okrhana et le nazi Geheime Staatspolizei) et, dans le contexte actuel, des objectifs politico-religieux (par exemple al-Qaida et Daech).

La « terreur » est plus facile à définir que le « terrorisme ». Plus de 100 définitions du terrorisme ont été proposées. Le Département américain de la justice a proposé en 1996 la définition suivante :

“… le recours illégal à la force ou à la violence contre des personnes ou des biens pour intimider ou contraindre un gouvernement, la population civile ou une partie de celle-ci, en vue de la réalisation d’objectifs politiques ou sociaux ».

Le mot « illégal » est un qualificatif essentiel. En regard de cette définition, où se situent les bombardements de cibles civiles à Hambourg et à Dresde, les attaques nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki ou la récente attaque de missiles contre le centre de télécommunications de Bagdad, qui emploie du personnel civil ? Non seulement certaines définitions se sont révélées être de convenance pragmatique, mais Robespierre a même réussi à élever la brutalité sanguinaire de la Révolution française (1793-1794) à un niveau supérieur.

La terreur n’est qu’une justice prompte, sévère et inflexible, elle est donc une émanation de la vertu. » 

(“Terror is nothing but prompt, severe and inflexible justice, it is thus an emanation of virtue. “)

Le terrorisme pose un certain nombre de dilemmes :

  • Premièrement, on a besoin de sécurité sans compromettre les libertés civiles ;
  • Deuxièmement, il faut avertir sans déclencher d’alarme inutile ; 
  • Troisièmement, on doit investir dans la préparation d’éventuels incidents terroristes sans compromettre notre engagement à assumer d’autres responsabilités majeures ; et
  • Quatrièmement, on doit être vigilants et prudents, mais sans paralysie ni paranoïa.                                                                                                                                                                      

Malheureusement, la recherche sur le terrorisme est inégale, mais certaines leçons ont été tirées, souvent douloureusement (par exemple, par le biais des incidents de l’IRA) ; on ne peut pas se permettre de les ignorer. En outre, la « guerre contre le terrorisme« , si elle est menée uniquement en termes de puissance militaire et de sécurité physique accrue, échouera d’après Everly, G.S. “Psychological counterterrorism“ :

« Si l’on ne prête pas attention à l’aspect psychologique du terrorisme, nous risquons de perdre la guerre car, en dernière analyse, les aspects psychologiques du terrorisme ne représentent pas seulement une bataille de ce type dans le cadre de la guerre, mais la guerre elle-même.  » 

(“Without attention to the psychological side of terrorism we run the risk of losing the war, because in the final analysis, the psychological aspects of terrorism represent not merely one such battle within the war, they represent the war itself. “)

Les objectifs des terroristes varient mais comprennent :

  • Créer une anxiété, une peur et une panique de masse ;
  • Favoriser un sentiment d’impuissance et de désespoir ;
  • Démontrer l’incompétence des autorités ;
  • La destruction du sentiment de sécurité et de sûreté, et
  • Provoquer des réactions inappropriées de la part de personnes ou d’autorités (par exemple, une législation répressive et/ou incompétente ou un recours excessif à la violence contre des personnes et des organisations suspectes).

En outre, les incidents terroristes à grande échelle peuvent avoir des effets négatifs sur les marchés financiers mondiaux, les voyages et le tourisme, et peuvent déclencher des réactions xénophobes.

Le terme « loup solitaire » désigne les tactiques utilisées par des groupes armés en guise de représailles contre les mesures antiterroristes mises en œuvre par les états et les services de sécurité. Les individus mènent des attaques unilatéralement, sans lien organique ou hiérarchique clair avec un groupe ou une faction.

Les loups solitaires constituent un défi extrêmement difficile à relever pour les services de sécurité et de renseignement : ils sont relativement imprévisibles, et effectivement indétectables.

Former des loups solitaires terroristes

Le terrorisme commence par le semis de la haine et de l’extrémisme. Utilisant des tactiques de propagande de pointe, l’ISIS s’est nourrit de l’idée que les musulmans sont persécutés en Occident afin de les motiver à rejoindre ses rangs. L’Occident est présenté comme une menace et comme un ennemi qui veut pousser les musulmans à changer d’identité ou retourner chez eux. Cette rhétorique est le catalyseur de la haine et de l’extrémisme.

L’expert Raffaello Pantucci décrit le phénomène du loup solitaire dans les termes suivants :

“Le phénomène des individus isolés impliqués dans le terrorisme n’est pas nouveau, pas plus que le phénomène des individus isolés inspirer la terreur publique en commettant un acte de masse meurtre pour leurs propres raisons : les deux sont en fait parfois indiscernables. Cependant, avec la croissance d’Al-Qaïda idéologie (ici également décrite comme Al Qaedism/Al Qaedist) qui semble capable de superposer une idéologie suprématiste violente sur une grande variété de griefs, il y a un sentiment croissant d’inquiétude quant à la possible confluence des deux phénomènes et le risque potentiel que cela pourrait créer. En d’autres termes, la capacité d’Al-Qaïda à fournir un anti-establishment persuasif idéologie avec un attrait transnational, en plus de la facilité l’accessibilité de son récit et le soutien opérationnel potentiel par le biais d’Internet, rend la tâche très facile pour un solitaire aliéné à la fois de sentir qu’il fait partie du groupe et de participer. Compte tenu de la facilité croissante avec laquelle les individus peuvent construire des appareils viables à rendement variable utilisant des articles facilement disponibles pour tenter des attaques terroristes, il semble que ce groupe mérite une plus grande attention. “

(“The phenomenon of lone individuals involved in terrorism is not new, nor is the phenomenon of lone individuals inspiring public terror through carrying out an act of mass murder for their own reasons: the two are in fact sometimes indistinguishable. However, with the growth of the Al Qaeda ideology (here also described as Al Qaedism/Al Qaedist) that seems able to superimpose a violent supremacist ideology upon a wide variety of grievances, there is a growing sense of concern at the possible confluence of the two phenomena and the potential risk this might create. In other words, Al Qaeda’s ability to provide a persuasive anti-establishment ideology with transnational appeal, alongside the easy accessibility of its narrative and potential operational support through the internet, makes it very easy for an alienated loner to both feel he is a part of the group, as well as participate. Given the increasing ease with which individuals can build viable devices of varying yields using readily available items to attempt terrorist attacks, it seems as though this group deserves more attention. “)

Incidents chimiques, biologiques, radiologiques et nucléaires (CBRN)

La perspective d’un tel incident a suscité beaucoup d’intérêt, mais comme les terroristes ont « réussi » à utiliser des engins explosifs conventionnels, il n’y a pas de raison évidente pour qu’il y ait une préférence soudaine pour les matières CBRN.


Les agents radiologiques et nucléaires constituent une nouvelle source de menace, mais les agents chimiques et biologiques ont longtemps été utilisés comme armes de guerre et comme moyens d’incitation à la terreur. Les Pères pèlerins (en anglais : Pilgrim Fathers) ont utilisé des matériaux infectés par la variole contre les tribus indigènes d’Amérique du Nord, et des cadavres infectés par la peste bubonique ont été lancés par des canons contre les Génois au milieu du 14ème siècle. Plus récemment, des gaz toxiques ont été utilisés (avec peu de succès) pendant la Grande Guerre, et la tristement célèbre Unité 731 de l’armée japonaise a testé (contre les Chinois) l’utilisation de l’anthrax, du typhus et du choléra pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans l’État américain de l’Oregon, en 1984, le Rajneeshee Cult a pulvérisé de la Salmonella typhimurium15 sur 10 salades et des armes chimiques ont été utilisées par Sadam Hussein contre les populations kurdes en Irak. La secte japonaise Aum Shinrikyo, dirigée par Shoko Asahara, a utilisé du gaz sarin contre les citoyens de Matsumoto et, l’année suivante, elle a laissé des bidons du même gaz dans le métro de Tokyo. Heureusement, leurs méthodes de dispersion étaient le fait d’amateurs, et seuls 19 individus sont morts au total lors de ces deux incidents. Néanmoins, ces tentatives ont suscité de nouvelles inquiétudes et ont augmenté le niveau de la menace terroriste.

Les armes CBRN peuvent offrir aux terroristes certains avantages :

  • Beaucoup sont peu coûteuses à produire ;
  • La plupart des agents ne peuvent être détectés par les sens ;
  • Ils sont mystérieux et imprévisibles (au moins pour les profanes) ;
  • Leurs effets peuvent être lointains dans le temps ;
  • L’épicentre de l’incident peut ne pas être facilement établi ; et
  • Il n’existe pas de « point bas » clairement défini à partir duquel les choses s’amélioreront.

Dans leur choix d’agent, Boulton suggère que les terroristes, pour minimiser leurs désagréments et maximiser les effets, seront influencés par des facteurs tels que les agents qui ont une courte période d’incubation, qui produisent des maladies dans les populations faiblement immunisées, et qui sont difficiles à traiter, stables en stockage et faciles à disséminer.

Terrorisme à faible coût

On peut d’étudier un changement tactique dans l’action politique violente des attaques terroristes : outre les voitures piégées et les attaques sur les espaces publics réalisées par des cellules terroristes organisées, les attaques peuvent être de plus en plus poursuivies à un coût organisationnel et matériel moindre. On propose de définir ces attentats comme du « terrorisme à faible coût« , en référence aux événements récents (Paris, Londres, Bruxelles, Nice et Barcelone). Outre la discussion théorique et la caractérisation du terrorisme en tant que processus de macro-sécurité, on examine la législation antiterroriste dans ce contexte et on souligne les incohérences et les insuffisances de la législation du pays pour faire face au phénomène du terrorisme, en particulier lorsqu’il est question de « terrorisme à faible coût ».

Ces attaques de faible envergure (Small-dollar terrorism) constituent un nouveau défi pour les gouvernements, qui ont développé des stratégies efficaces pour cibler les sources de revenus de l’ISIS depuis 2014. Mais ils ont moins d’expérience pour perturber le financement des attaques ISIS qui ne coûtent que quelques milliers de dollars. Compte tenu de la faible somme d’argent en jeu, l’arrêt de ce financement nécessite une stratégie différente de celle que les États-Unis et ses alliés ont élaborée précédemment. Ce n’est pas une tâche facile, mais il existe des moyens de stopper les petits flux de dollars et de bloquer la criminalité à petite échelle, la contrebande et la collecte de fonds au niveau local. Comme les centrales terroristes perdent du terrain, elles redoubleront d’efforts pour riposter par des attaques terroristes par le biais de loups solitaires difficiles à détecter par les services de sécurité.

Dans cette optique Peter Harrell écrit dans Politico du 29 août 2017 :

“Cette nouvelle menace financière pour l’ISIS concerne bien moins de dollars que les millions d’ISIS réalisés en Syrie et en Irak. Et à bien des égards, l’échelle réduite de cette menace financière rend la lutte plus difficile pour les gouvernements américains et occidentaux. L’armée américaine a développé des protocoles relativement simples pour identifier les puits de pétrole et autres actifs économiques sur le territoire d’ISIS et pour les détruire. Détecter le transfert en ligne de quelques centaines ou quelques milliers de dollars, ou mettre un terme à de petites opérations criminelles de blanchiment d’argent, peut être comparativement plus difficile pour les autorités chargées de l’application de la loi. Mais comme le montre la série d’attaques contre l’ISIS en Europe, s’attaquer à la nouvelle menace financière de l’ISIS est d’une importance capitale pour la sécurité nationale. “

(“This new ISIS finance threat involves far fewer dollars than the millions ISIS made in Syria and Iraq. And in many ways the smaller scale of this financial threat makes it harder for U.S. and Western governments to fight. The U.S. military has developed relatively straightforward protocols to identify oil wells and other economic assets in ISIS territory and to destroy them. Detecting the online transfer of a few hundred or a few thousand dollars, or stopping small-scale criminal money-laundering schemes, can be comparatively more difficult for law enforcement authorities. But as the string of ISIS attacks in Europe show, attacking ISIS’ new financial threat is critically important to national security. “)

Finance terroriste

Entre 2014 et 2016, la guerre financière de la communauté internationale contre l’ISIS s’est concentrée sur les vastes sommes d’argent que l’ISIS a extraites de son contrôle du territoire en Syrie et en Irak. Les responsables américains ont estimé que, à son apogée en 2015, ISIS gagnait 50 millions de dollars par mois ou plus en vendant du pétrole en Irak et en Syrie. L’ISIS a recueilli des centaines de millions supplémentaires en pillant les coffres des banques, en écrémant le sommet des paiements du gouvernement irakien aux fonctionnaires irakiens vivant sur le territoire de l’ISIS, et en extorquant des fonds aux entreprises et aux particuliers des villes qu’elle contrôlait. À la fin de l’année 2015, l’ISIS était largement considéré comme le groupe terroriste le plus riche de l’histoire.

Cependant, alors que la campagne militaire internationale contre l’ISIS s’intensifiait, les États-Unis et leurs alliés ont fait des progrès remarquables dans la lutte contre ces sources de revenus. Les forces américaines et de la coalition ont bombardé plusieurs milliers de cibles pétrolières d’ISIS et ces cibles économiques, comme une caisse qui contenait des millions de dollars de devises. Les forces irakiennes et alliées ont libéré des villes et des champs pétrolifères en Irak et en Syrie, ce qui a fait chuter les revenus d’ISIS provenant de l’extorsion. Une étude publiée par le Centre international d’étude de la radicalisation et de la violence politique de Londres (ICSR), par exemple, a estimé que les revenus d’ISIS sont passés de près de 2 milliards de dollars en 2014 à moins de 900 millions de dollars dans les années qui suivent. La libération de Mossoul et d’autres villes contrôlées par l’ISIS a presque certainement fait baisser les revenus de l’ISIS encore plus.

Peter R. Neumann, Directeur Fondateur du Centre international d’étude de la radicalisation et de la violence politique de Londres (ICSR) estime que dans le cas de l’ISIS il faut suivre l’argent liquide :

“La plupart des transactions effectuées par ISIS l’ont été en espèces. Et c’est parce que la plupart des gens en Syrie et en Irak n’ont pas de compte bancaire. Seulement 2 % d’entre eux en ont un. Encore moins ont des cartes de crédit.

Donc, quand vous achetez une voiture ou que vous payez quelqu’un qui travaille pour vous, vous mettez du liquide sur la table. Vous ne faites pas de virement.

Et c’est pourquoi chercher l’argent d’ISIS dans le système financier international est complètement hors de propos. En fait, le coup le plus réussi porté aux finances d’ISIS est un coup qui n’a pas grand-chose à voir avec ce que les gens associent généralement à la lutte contre le financement du terrorisme.

Il s’agissait d’une frappe aérienne militaire américaine contre un dépôt d’argent d’ISIS en Irak. En un seul jour, en janvier 2016, elle a détruit environ 50 millions de dollars, soit presque le même montant que celui qui avait été gelé et confisqué en 15 ans de lutte contre le financement du terrorisme par le biais du système financier international.

En ce qui concerne ISIS, suivre l’argent signifie donc suivre l’argent liquide. “

(“Most of the transactions that ISIS has made have been in cash. And that’s because most people in Syria and Iraq don’t have bank accounts. Only 2 per cent of them do. Even fewer have credit cards.

So when you buy a car, or you pay someone who works for you, you put cash on the table. You don’t make a transfer.

And that’s why looking for ISIS’s money in the international financial system is completely beyond the point. In fact, the single most successful blow to ISIS’s finances was something that had little to do with what people typically associate with countering terrorist finance.

It was an American military air strike against a cash depot of ISIS in Iraq. In a single day in January 2016, it destroyed an estimated 50 million dollars — nearly the same amount that had been frozen and confiscated in 15 years of countering terrorist finance through the international financial system.

So as far as ISIS is concerned, following the money means following cash. “)

Par conséquent, l’ISIS cherche d’autres sources de revenus et de nouvelles façons de fournir un soutien financier aux combattants. Les récentes affaires pénales américaines et internationales contribuent à mettre en lumière ces tendances. Par exemple, le FBI a mis fin à un projet dans lequel ISIS essayait d’utiliser des ventes frauduleuses sur eBay pour transférer de l’argent à un agent basé aux États-Unis. Les autorités américaines et internationales ont intensifié leurs efforts pour mettre fin à la contrebande d’antiquités syriennes par ISIS vers les marchés noirs occidentaux. Et ISIS s’efforce également de collecter des fonds localement en Occident. Les autorités européennes ont arrêté un certain nombre d’agents de l’ISIS soupçonnés d’avoir collecté des fonds de faible montant pour aider à envoyer des combattants nationaux européens rejoindre l’ISIS en Syrie. 


L’armée américaine a développé des protocoles relativement simples pour identifier les puits de pétrole et autres actifs économiques sur le territoire d’ISIS et pour les détruire. Détecter le transfert en ligne de quelques centaines ou quelques milliers de dollars, ou mettre un terme à de petites opérations criminelles de blanchiment d’argent, peut être comparativement plus difficile pour les autorités chargées de l’application de la loi. Mais comme l’a montré la série d’attaques contre l’ISIS en Europe, s’attaquer à la nouvelle menace financière de l’ISIS est d’une importance capitale pour la sécurité nationale.

Bien qu’il puisse sembler impossible d’arrêter le transfert de quelques centaines de dollars seulement parmi les milliards de petites transactions qui ont lieu chaque jour entre particuliers, il existe en fait de nouvelles techniques pour les détecter, en tirant parti de la puissance de calcul croissante et des grosses données pour découvrir les transactions suspectes. Les banques peuvent aujourd’hui utiliser des algorithmes bien plus sophistiqués que ceux qui étaient disponibles il y a quelques années encore pour repérer les connexions financières de second et troisième ordre entre des individus potentiellement suspects. Elles peuvent également relier des données non financières, telles que les adresses IP des ordinateurs que les clients utilisent pour vérifier leurs comptes, afin de rechercher des modèles suspects. Par exemple, une banque peut signaler un client de nationalité européenne qui a vérifié son compte à partir du territoire contrôlé par l’ISIS en Syrie et qui a ensuite essayé d’envoyer une petite somme d’argent à une connaissance dans son pays. Les banques s’améliorent également dans l’utilisation de techniques analytiques pour identifier les signes de blanchiment d’argent, comme le fait de payer intentionnellement des marchandises en trop, et pour évaluer si ce blanchiment d’argent pourrait être lié à des activités terroristes.

L’exemple marocain

Le Maroc a subi de nombreux attentats terroristes au cours des décennies, tant de la part de groupes séparatistes comme le Front Polisario que, plus récemment, de groupes inspirés par al-Qaïda. En 2003 et 2007, des terroristes ont frappé à Casablanca, par exemple, et, en 2011, une bombe terroriste laissée dans le café Argana, à Marrakech, a fait 17 morts. En outre, plusieurs milliers de Marocains se sont rendus en Syrie ou en Irak pour rejoindre l’État islamique.

Et pourtant, bien que se trouvant dans l’une des régions les plus instables du monde, la sécurité du Maroc s’améliore alors même que le gouvernement préserve, et dans de nombreux cas libéralise, les protections individuelles et le respect des droits de l’homme, même si des problèmes subsistent Au cours des 14 dernières années, par exemple, le Maroc a déjoué près de 350 attentats. Le Maroc réussit grâce à une approche holistique de la lutte contre le terrorisme. En ce qui concerne le terrorisme à motivation religieuse, le gouvernement marocain reconnaît qu’il doit engager al-Qaïda et l’État islamique dans une bataille d’interprétation religieuse.

D’après Mohamed Moufakir, directeur général de la coopération internationale au ministère de l’Intérieur :

“Les autorités marocaines ont démantelé 168 cellules terroristes depuis les attentats du 11 septembre aux États-Unis, affirme Mohamed Moufakir. Près de 50 sur 168 cellules démantelées sont en relation avec les foyers de tension, en particulier l’Afghanistan, le Pakistan, l’Irak, la Syrie et le Sahel, a-t-il précisé. “

Toujours selon Mohamed Moufakir :

“Plus de 1.600 Marocains sont partis combattre en Afghanistan, au Pakistan, en Irak, en Syrie et au Sahel. Depuis 2001, 147 personnes parties combattre dans ces pays sont revenues au Maroc et ont été interrogées. 132 ont été arrêtés et présentés à la justice. Seulement six personnes ont été arrêtées avant d’avoir pu quitter le territoire national. “ 

Ici, il est important de s’inspirer du modèle fourni par l’approche religieuse wasatiyya. L’Islam a une longue et riche histoire et a établi un dossier théologique d’interprétation. Il n’y a rien de non-islamique à défendre ceux qui consacrent leur vie à l’étude de sa théologie contre les populistes qui pourraient vouloir occuper des postes de direction sans avoir l’humilité ou le désir d’apprendre. Le leadership religieux du Maroc aide des pays comme le Mali, la Tunisie et même l’Égypte à se remettre sur pied et montre qu’il est possible de contrer, voire d’inverser, le radicalisme promu par des pays comme l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Iran et maintenant la Turquie.

Les états qui souhaitent lutter avec succès contre le terrorisme ne peuvent pas faire l’économie d’un pouvoir fort. Les services de sécurité marocains ne s’embarrassent pas inutilement de déférence pour le politiquement correct lorsqu’il s’agit de surveiller des personnes ou des organisations soupçonnées d’être radicales. Surveiller ceux qui font du prosélytisme radical et ceux qui sont attirés par eux n’est pas islamophobe ; au contraire, cela protège les musulmans. Après tout, les principales victimes de l’islamisme radical sont les musulmans modérés. L’État islamique a tué plus de musulmans que de chrétiens, de yézidis et de juifs. De même, alors que les journaux couvrent la violence « vert sur bleu » en Afghanistan, le taux d’attaques « vert sur vert » est trois fois plus élevé.

Le renseignement est essentiel. L’immigration massive et la dislocation des populations font que les passeports et les nationalités ne coïncident plus avec les idéologies ou les systèmes de valeurs. Les détenteurs de passeports européens peuvent constituer une menace pour la sécurité tout autant que les citoyens de pays en conflit. L’Allemagne, par exemple, est devenue une destination de choix à partir des années 1950 pour les islamistes fuyant les dictatures laïques d’Égypte, de Syrie et de Turquie. En conséquence, de nombreuses organisations de tutelle en Europe ont été fondées par les Frères musulmans et Milli Görüs, qui ont tous deux découragé l’assimilation dans la société libérale occidentale. 

Lutter contre l’hyper-terrorisme

La sécurité des frontières est également importante. Il existe une corrélation directe entre les nationalités qui se battent avec l’État islamique et les nationalités qui bénéficient d’une exemption de visa ou de visas à la demande à l’aéroport d’Istanbul. Ainsi, plusieurs milliers de Tunisiens, Marocains et des centaines de Russes et de Français ont émigré vers l’État islamique en Syrie et en Irak, mais seulement quelques dizaines d’Algériens, même si l’histoire montre que les Algériens sont tout aussi enclins au radicalisme. 

Le terrorisme est une tactique. Des pays le parrainent dans le cadre de leur stratégie de guerre asymétrique et des groupes s’y engagent lorsque ses avantages potentiels l’emportent sur ses coûts. Mais le terrorisme peut aussi être risqué. Chaque attentat laisse derrière lui des preuves médico-légales que les services de renseignement peuvent exploiter. Le fait de tenir les terroristes responsables – en les tuant si nécessaire – et de s’assurer que leurs commanditaires souffrent économiquement et peut-être militairement. De bons services de renseignement peuvent, quant à eux, empêcher les attentats que les terroristes et leurs commanditaires planifient. Confronter des idéologies peut les délégitimer. L’histoire de l’Islam est pleine de ces batailles théologiques. Les Khawarijs ont défié le calife « bien guidé » Othman et, par la suite, les Omeyyades. Les musulmans seldjoukides ont été confrontés à une campagne de terreur menée par les Nizari Ismaïliens. Suggérer simplement l’inévitabilité de la ferveur idéologique est une faute professionnelle.

En effet, le principal problème dans la lutte contre le terrorisme n’est pas simplement celui de ceux qui assassineraient au nom de la religion, mais plutôt le manque de sérieux avec lequel les états sont prêts à relever le défi. Pour dire les choses simplement, l’Europe est devenue le maillon faible. Le recrutement pour l’État islamique, par exemple, ne s’est fait pas dans les mosquées de Meknès et de Marrakech, mais plutôt en ligne depuis Molenbeek et Manchester. Alors que beaucoup en Europe considèrent le Maghreb comme une menace terroriste, la vérité pourrait être opposée : Le refus européen de mettre un frein à l’incitation et à son équivalence morale sur le plan idéologique met de plus en plus en danger le Maghreb.

Il est possible de lutter contre l’hyper-terrorisme. En effet, ce n’est pas nouveau. Et, si le terrorisme est « à bas prix », la réponse appropriée est d’augmenter le coût pour ceux qui s’y adonnent. Le défaitisme, cependant, n’a pas sa place dans la guerre contre le terrorisme.

Le terrorisme du loup solitaire 

Depuis le 11 septembre 2001, diverses démocraties occidentales ont réformé et renforcé leurs appareils de sécurité nationale en introduisant de nouvelles structures organisationnelles et politiques pour freiner l’incidence du terrorisme des organisations extrémistes violentes. Ces changements ont fait de plusieurs communautés de renseignement importantes de formidables adversaires contre les actes de terrorisme centralisés à grande échelle. Ces succès sont toutefois éclipsés par la menace émergente du terrorisme du loup solitaire. De nombreux universitaires et décideurs politiques ont tenté de créer des typologies de terroristes solitaires en identifiant des comportements qui s’apparentent à un certain type de processus de radicalisation. 

Bien que ces catégorisations potentielles aient effectivement fourni une analyse réactive, leurs recherches et leurs prescriptions politiques ont été problématiques et n’ont pas permis de fournir des solutions ou des recommandations proactives aux services de police et de renseignement. 

Caractéristiques des terroristes loups solitaires

Les terroristes solitaires peuvent avoir des caractéristiques communes avec deux autres types de délinquants violents solitaires : les assassins et les agresseurs scolaires. Malgré des différences démographiques évidentes, les résultats indiquent quatre caractéristiques communes aux agresseurs scolaires et aux assassins : 

  • Un grief perçu ;
  • Une dépression ; 
  • Une crise personnelle (« dégel« ) ; et 
  • Des antécédents d’utilisation d’armes en dehors de l’armée. Ces caractéristiques peuvent être utiles pour distinguer les loups solitaires des terroristes de groupe.

Un terroriste solitaire planifie et exécute un attentat sans assistance ni soutien organisationnel. La plupart des analyses du terrorisme soulignent la puissance de la dynamique de groupe qui peut pousser des individus normaux à commettre des actes de violence horribles.

On peut envisager deux possibilités pour comprendre les actions des terroristes solitaires sans invoquer la dynamique de groupe : 

  • Qu’ils souffrent d’une certaine forme de psychopathologie ; et 
  • Qu’ils sont animés par les mêmes mécanismes de radicalisation que ceux qui ont été identifiés comme personnes qui adhèrent à un groupe terroriste.

Les individus peuvent recourir à la violence politique à la suite de griefs personnels, tels que les mauvais traitements infligés par le gouvernement à soi-même ou à ses proches. Les individus peuvent également être radicalisés par un grief politique, une perception de mauvais traitements infligés à des personnes avec lesquelles l’individu s’identifie mais qu’il ne connaît pas personnellement. Un autre mécanisme de radicalisation est la pente glissante, une désensibilisation à l’idée et à l’expérience de la violence par une lente escalade des actes violents. Paradoxalement, l’amour peut pousser un individu à la violence si un être cher – un ami, un parent, ou un partenaire romantique – fait partie d’un groupe radical et demande de l’aide.

La recherche de risques et de statut est peut-être particulièrement fréquente chez les jeunes hommes pour qui la violence peut sembler la meilleure voie vers l’argent et le respect. Enfin, le dégel se produit lorsqu’un individu perd le réconfort quotidien des relations et de la routine : un parent meurt, un partenaire romantique part, un emploi est perdu, une maladie grave frappe, ou l’individu déménage loin de chez lui. Le dégel est une crise personnelle de déconnexion qui laisse un individu avec moins à perdre et à la recherche de nouvelles directions.

Terrorisme d’état : Palestiniens maltraités par l’Armée israélienne

Des actes terroristes à faible coût

Le financement du terrorisme désigne traditionnellement l’argent gagné par des groupes tels qu’al-Qaida grâce au trafic international de drogue ou aux dons illicites de ses partisans. Ces revenus importants peuvent être utilisés pour financer des attentats complexes et coûteux, tels que des complots à la bombe sophistiquée, ainsi que pour subventionner la propagande. 

Toutefois, ces dernières années, les complots en Europe sont devenus relativement simples et peu coûteux. Des tactiques telles que l’enfoncement de véhicules dans des piétons, comme cela s’est produit à Nice et à Londres, ne nécessitent que la location d’une camionnette. Les plus coûteuses, les attentats de novembre 2015 à Paris, ont coûté au maximum 20 000 euros selon le gouvernement français. 

Presque toutes les attaques terroristes européennes depuis 2015 ont comporté un élément de petite criminalité, comme des attaquants ayant des antécédents de trafic de drogue ou de vente de produits de contrefaçon. Un « pourcentage remarquable » de djihadistes originaires d’Europe, ayant un passé de gangsters ou de criminels, et souvent connus de la police.

C’est un changement par rapport à il y a 20 ans, lorsque les Européens qui ont rejoint al-Qaïda étaient souvent des étudiants de la classe moyenne qui se réunissaient pour discuter de théologie et se radicalisaient. Un tel changement dans les tactiques de recrutement a d’énormes implications puisque ceux qui ont un passé criminel ont souvent accès à des armes et à de faux documents d’identité, et peuvent être prêts à se livrer à la petite délinquance pour financer le terrorisme.

Les gouvernements et les forces de l’ordre doivent tenir compte de cette évolution et considérer la lutte contre la petite criminalité comme faisant partie de la lutte contre le terrorisme. Les autorités doivent également examiner dans quelle mesure les prisons facilitent le développement de liens entre les deux.

Conclusion

Le terrorisme est, au sens le plus large, l’utilisation de la violence intentionnelle à des fins politiques ou religieuses. Il est utilisé à cet égard principalement pour désigner la violence en temps de paix ou dans le contexte de la guerre contre des non-combattants (principalement des civils et des militaires neutres). Les termes « terroriste » et « terrorisme » sont apparus pendant la Révolution française à la fin du 18ème siècle mais ont gagné en popularité dans les années 70 lors des conflits en Irlande du Nord, au Pays basque et en Palestine. Le recours accru aux attentats suicides à partir des années 1980 a été caractérisé par les attaques du 11 septembre à New York et Washington, D.C. en 2001.

Le terrorisme, qu’il s’agisse de méthodes conventionnelles ou CBRN, représente une stratégie à haut rendement mais à faible coût, du moins en termes de gains à court terme. On ne peut pas nier la réalité du risque, mais il y a des raisons précises pour lesquelles on ne doit pas succomber au pessimisme ou à l’impuissance. C’est un sujet très controversé, comme en témoigne la réaction à un article récent de Godlee. Cependant, on doit considérer le terrorisme sans passion, notamment en ce qui concerne ses causes.

Il n’y a pas de traumatisme, aussi odieux soit-il, qui est garanti de provoquer une psychopathologie à long terme chez toutes les personnes qui y sont exposées. La plupart des spécialistes des traumatismes partagent l’opinion selon laquelle le résultat psychologique, pour les individus et les communautés, est la résilience et non la psychopathologie. De plus, le traumatisme peut avoir des conséquences positives. Parmi ceux-ci, on peut citer une plus grande cohésion communautaire ou familiale, une évaluation plus réaliste des valeurs et des priorités de la vie par les individus, ainsi qu’un plus grand sentiment de force personnelle et de confiance en soi.

Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed Chtatou sur Twitter : @Ayurinu

Article19.ma

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