Emmanuel Macron prononce son discours aux Mureaux, près de Paris, sur la stratégie de lutte contre le séparatisme (Photo : Reuters)

Par Dr Mohamed Chtatou


Les quelque 6 millions de musulmans de France – soit 8 % de la population – sont au cœur d’une réflexion contemporaine sur l’identité nationale dans un pays qui s’en tient à la laïcité, ce principe juridique de 1905 qui séparait l’Église et l’État et imposait la neutralité de l’état en matière de religion. Depuis 2013, au moins 1 700 ressortissants français ont rejoint les rangs de l’État islamique en Irak et en Syrie ; des citoyens sont à l’origine de plusieurs des attentats auxquels la France a été confrontée en 2015 et 2016. Mais l’angoisse nationale concernant la compatibilité même de l’Islam avec la République française remonte au moins aux années 1970 et 1980, lorsque des immigrés venus comme travailleurs temporaires des anciennes colonies françaises (notamment d’Afrique du Nord) ont commencé à s’installer définitivement en France. Cette réalité a déclenché une série de tentatives de l’état pour gérer l’intégration des musulmans.

Loi contre le « séparatisme » religieux

Emmanuel Macron a annoncé une loi contre le « séparatisme » religieux visant à libérer l’Islam en France des « influences étrangères ». Dans une déclaration très attendue, le président français a exposé de nouvelles mesures pour « défendre la république et ses valeurs et veiller à ce qu’elle respecte ses promesses d’égalité et d’émancipation ».

Les mesures de lutte contre « l’islamisme radical » et le terrorisme suggèrent une approche qui fait usage de la carotte et du bâton : les responsables locaux se verront attribuer des pouvoirs juridiques supplémentaires pour lutter contre l’extrémisme, tandis que des fonds seront investis dans l’éducation – notamment de la culture et de la civilisation islamiques – et pour traiter d’autres problèmes sociaux, dont le logement et la pauvreté.

« Notre défi est de lutter contre ceux qui déraillent au nom de la religion … tout en protégeant ceux qui croient en l’Islam et sont des citoyens à part entière de la république », a déclaré M. Macron. Parmi ces mesures figurent le renforcement du contrôle des mosquées et l’obligation pour les imams d’être formés et certifiés en France. L’objectif serait de « libérer l’Islam français des influences étrangères », a-t-il déclaré, notamment en matière de financement. Les organisations islamiques qui reçoivent des financements de l’État français devront signer une « charte de la laïcité ». Les associations dont il s’avère qu’elles défendent des idées contraires aux idéaux républicains pourraient être dissoutes et 10 millions d’euros de fonds publics seraient utilisés pour financer des études supérieures et des recherches sur la culture et la civilisation islamiques.

« Le pays est frappé par le terrorisme islamique depuis 2012 et nous nous sommes progressivement réarmés contre cette menace », a-t-il déclaré. L’islamisme radical a montré une « volonté de contrevenir aux lois de la république, de promouvoir d’autres valeurs … d’organiser une autre société » a-t-il ajouté. Cependant, il a reconnu que le passé colonial de la France avait contribué à créer les problèmes auxquels le pays était confronté. « Nous avons créé notre propre séparatisme dans certaines de nos régions. Nous avons concentré des populations de même origine, de même religion. » Cela a créé « des difficultés économiques et éducatives ».

Macron a annoncé un financement supplémentaire pour les ministères de l’éducation et de la justice du pays afin « d’assurer une présence républicaine dans chaque route, chaque bâtiment ». Il a déclaré que l’éducation était la clé de ces mesures et qu’à partir de septembre prochain, les enfants devront aller à l’école dès l’âge de trois ans. L’enseignement à domicile doit être limité. M. Macron élaborera de nouvelles mesures dans les semaines à venir pour résoudre d’autres problèmes sociaux, dont le logement, car un « changement profond » est nécessaire, a-t-il dit. « Nous ne pouvons pas continuer à ajouter la pauvreté à la pauvreté ».

Marine Le Pen, le leader d’extrême droite, a récemment averti que la France était un « naufrage sécuritaire » qui sombrait dans la « barbarie ». Sur cette question, les partis de gauche sont d’accord même avec l’extrême droite. Le candidat présumé du Parti Vert pour la prochaine élection présidentielle a également décrit le niveau d’insécurité comme « insupportable ».

La solution ? L’adoption d’un projet de loi « Séparatisme », attendu depuis longtemps, qui donne au gouvernement le pouvoir de s’assurer que les groupes n’adhèrent pas à une identité française alternative, liée à l’appartenance religieuse ou ethnique, seront écartés. Mais les détails de ce projet de loi restent cachés, étant devenus le graal de la politique française : un moyen de s’assurer que la France restera française en permanence, sans identité culturelle ou ethnique supplémentaire.

 Les musulmans ripostent

Les musulmans de France dénoncent le terme vague de « séparatisme », tout en avertissant que cela peut accroître les abus à leur encontre. Dans une tribune publiée le 1 octobre dans le quotidien Le Monde, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, se dit prêt à soutenir la démarche du chef de l’état contre le communautarisme qui existe selon lui dans certains territoires, à condition qu’elle s’inscrive dans une “politique volontariste et républicaine“. Toutefois, il n’a pas manqué d’attirer l’attention sur la pente sémantique glissante qui accompagne l’utilisation d’un mot comme « séparatisme », qui affecte en réalité « les échéances électorales, à défaut d’être une loi importante où les musulmans se sentent également protégés contre les abus ».

Il renchérit : “ La question du « séparatisme » ne concerne en aucun cas tous les musulmans. Loin s’en faut ! Nous parlons bien d’un « séparatisme islamiste ». En tant que recteur de la Grande Mosquée de Paris, je rappelle – n’en déplaise aux milieux qui cherchent à établir un parallèle entre l’islam et l’islamisme, à ceux qui laissent croire que l’islam serait l’islamisme, et inversement – qu’il y a bien une distinction à faire entre la religion musulmane et l’idéologie islamiste“. Et il appelle avec véhémence à éviter les amalgames.

La Grande Mosquée de Paris

Pour lui, il va sans dire qu’un “ Un islam dirigé par des fanatiques engendre l’islamisme, car la religion musulmane, comme les autres monothéismes, est d’abord et avant tout un corpus qui, entre les mains des hommes, peut se transformer en une source de lumière ou en une source d’obscurantisme. Le premier amalgame à éviter, ne serait-ce que par honnêteté intellectuelle, consiste à ne pas laisser croire que les partisans de l’obscurantisme et de la haine de l’Autre valent les adeptes des Lumières et du respect de l’altérité“.

Le président du Conseil français du culte musulman, Mohammed Moussaoui, a déclaré, quant à lui, qu’il s’opposerait à toute prise pour cible des musulmans qui pratiquent leur religion en respectant les lois. Le recteur de la mosquée de Lyon, Kamel Kabtane, a également déclaré qu’il était inquiet de ce climat d’insécurité, soulignant qu’il est troublé par la notion de « séparatisme ». Il a mis en exergue, que les musulmans ne veulent pas diviser mais plutôt s’intégrer. Le projet de loi préparé par l’administration Macron viserait directement les musulmans sous le nom de « lutte contre l’Islam politique », ajoute-t-il.

Lors d’un discours en février, Macron a déclaré qu’une partie de la société « veut développer un projet politique sous le nom d’Islam » et a critiqué les parents qui refusent à leurs filles d’aller nager. Pour beaucoup, le projet de loi proposé ne peut que stigmatiser la population musulmane française, largement modérée, qui est aussi la plus importante d’Europe occidentale.

Que contient le projet de loi ?

Le projet de loi comprend des mesures annoncées mettant fin au détachement d’imams étrangers et augmentant le nombre d’imams d’état formés en France. Il met également en place une surveillance, un examen et un contrôle stricts du financement étranger des lieux de culte, afin de bloquer les projets suspects. « Nous devons savoir d’où vient l’argent, qui le reçoit et à quoi il sert », déclare M. Macron.

Le 7 septembre, le ministre français de l’intérieur Gerald Darmanin et la ministre de la Citoyenneté Marlene Schiappa ont confirmé que le « projet de loi sur le séparatisme » était en cours de finalisation, et ont révélé plus de détails sur son fonctionnement. Parmi ses applications, il obligerait les associations à signer un « contrat d’engagement sur la laïcité », dont la violation entraînerait la suppression des financements de l’état. Le projet de loi vise également à pénaliser les « certificats de virginité » délivrés par les médecins avant le mariage.

Le projet de loi mettrait également fin au programme ELCO (Enseignements de langue et de culture d’origine), permettant l’enseignement et l’instruction en langues étrangères sans contrôle du ministère de l’éducation nationale aux ressortissants de neuf pays : l’Algérie, la Croatie, l’Espagne, l’Italie, le Maroc, le Portugal, la Serbie, la Tunisie et la Turquie. Cette mesure aurait un impact sur au moins 80 000 étudiants.

Le président français Emmanuel Macron devrait présenter le projet de loi au début du mois d’octobre, la plupart de son contenu n’étant pas encore déterminé. Les craintes d’insécurité et d’islamophobie ne se limitent guère aux partis hors du pouvoir et aux experts politiques. Au contraire, les ministres de Macron se sont tous fait l’écho des mêmes sentiments exprimés par les partis de droite et de gauche.

Une phrase et un avertissement communs, qui sont depuis devenus partie intégrante du lexique politique français, se retrouvent dans les mises en garde contre « l’asservissement » de la France. Cette phrase est chargée de connotations négatives évoquant des images de la chute de la République romaine sous les yeux des barbares aux portes de l’empire. Elle résume, à bien des égards, un sentiment largement partagé sur l’immigration, l’ethnicité et l’altérité.

Créer un élan

Tout a commencé en 2017, lorsque Macron a prononcé un discours télévisé soulignant « notre laïcité est notre bouclier », avant d’insister sur le droit de pratiquer une religion, tout en attaquant ceux qui « dérogeaient aux règles de la République, au nom de la religion ». Peu de temps après, sa rhétorique a pris de l’ampleur et du poids.

S’adressant aux musulmans, il leur a demandé de « travailler à la structuration de l’Islam en France, qui est la condition même pour ne pas tomber dans le filet des divisions de sa propre religion et de la crise qu’elle traverse à l’international ». Mais ce n’est qu’en octobre 2019 que le mot « séparatisme » a été utilisé, et il est resté.

Islam en France : entente et détente ? (Photo : AFP)

« Dans certains endroits de notre République, il y a un séparatisme qui s’est installé, c’est-à-dire la volonté de ne plus vivre ensemble, de ne plus être dans la République. Et au nom d’une religion, l’Islam, en l’induisant en erreur, de dire « Je crois en un Islam politique et nous allons vivre avec ses règles qui ne sont pas celles de la République »“, a déclaré Macron. Les déclarations du président ont rapidement galvanisé l’action du gouvernement, faisant passer la question des minorités ethniques et islamiques visibles de la rhétorique à l’action politique concrète.

Christophe Castaner, alors ministre français de l’Intérieur, a souligné la nécessité de mener une « lutte contre l’islamisme et le repli communautaire », tout en appelant à la création d’une « cellule départementale » dédiée à cette menace spécifique.

Vers un Islam européen à partir de la France

Les gouvernements successifs depuis les années 1980 ont tenté de créer une marque d’islam propre à la France, avec le double objectif d’intégrer la minorité musulmane du pays et de lutter contre l’extrémisme islamiste. L’objectif était de créer un islam qui soit à la fois conforme aux valeurs nationales, notamment à la laïcité, et à l’abri des interprétations radicales qui ont pris racine dans certaines parties du monde musulman.

Ironiquement, les tentatives passées de codifier une sorte d’islam français – transformant l’islam en France en un islam de France – ont été profondément enchevêtrées avec les pays d’origine des musulmans français, en particulier le Maroc, l’Algérie et la Turquie. En 2015, par exemple, le président de l’époque, François Hollande, a signé un accord avec le Maroc pour envoyer des imams français dans un institut de formation à Rabat.

Il en résulte une crise de représentation et de légitimité. Les organisations existantes, affiliées à l’état ou non, ne représentent pas les diverses communautés musulmanes en France. Cela nuit à l’intégration des musulmans dans la société et, selon le gouvernement de M. Macron, crée un espace pour des idéologies dangereuses. Dans le même temps, de nombreux musulmans considèrent qu’une approche descendante pour gérer l’islam est domestique ou condescendante, en particulier à la lumière de l’héritage colonial non résolu de la France dans le monde arabo-musulman – une façon d’assimiler l’islam jusqu’à l’invisibilité.

Il y a une autre raison pour laquelle les observateurs peuvent considérer avec scepticisme les efforts déployés par l’état. L’objectif premier – rarement énoncé explicitement et souvent repris dans des platitudes rhétoriques sur la cohésion sociale – est clair : lutter contre la radicalisation. « Il est toujours sous-entendu qu’un islam français est un islam modéré, opposé au terrorisme », a déclaré Olivier Roy, spécialiste de l’islam et professeur à l’Institut universitaire européen de Florence. « Mais que signifie pour une religion d’être modérée ? »

Pour l’instant, Macron n’a fait que jeter les bases. Une rupture avec les financements étrangers permettrait, au moins en partie, de dissocier les institutions musulmanes des intérêts étrangers. Mais si l’objectif est de protéger la France contre les idées violentes prêchées au nom de l’Islam, une approche unique – imposée en particulier par le haut, avec peu d’attention pour les demandes des diverses communautés musulmanes de France – pourrait manquer son but.

Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed Chtatou sur Twitter : @Ayurinu

Article19.ma

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