Par Ali Bouzerda

Au XVIIème siècle déjà, le cardinal de Richelieu disait : « Rien n’est plus nécessaire au gouvernement d’un État que la prévoyance, puisque par son moyen, on peut aisément prévenir beaucoup de maux, qui ne se peuvent guérir qu’avec de grandes difficultés quand ils sont arrivés…»

Le Docteur Saâd Eddine El Othmani (psychiatre de formation) est le chef d’un gouvernement dont « l’improvisation » semble être la politique par excellence, disent ses adversaires.

Vrai ou faux?

Pour vérifier ce « reproche » qui commence à prendre la forme d’une méchante allusion à « l’incompétence » de certains de ses membres et le « non-respect » des citoyens Marocains, abordons tout d’abord les faits…

Face à la colère du petit peuple, M. El Othmani est intervenu rapidement dimanche soir dans une vidéo pour calmer les esprits, tel ce guérisseur traditionnel qui opère en plein air dans le Souk de Sidi Bennour: « Kay koui wa yaboukh » (Il traite la blessure avec le feu et souffle dessus afin d’atténuer la douleur), dit-on chez les Doukkala.

Et pour cause, le 26 juillet 2020, un dimanche comme tous les dimanches ou presque, j’étais en balade avec un ami dans la magnifique région montagneuse de Bouiblane, à une heure à vol d’oiseau de Taza.

Un voyage « initiatique » en quelque sorte qui permet de découvrir la beauté des forêts de cèdres et les petits villages Amazighs accrochés comme des huîtres au flanc de cette majestueuse montagne du Moyen Atlas. Au creux des vallées verdoyantes de cette région hospitalière et chaleureuse, on traverse des villages qui vous rappellent la beauté des hameaux de montagne de la Chine profonde en cette saison d’été. Un véritable paradis dans cette partie du Maroc où le temps s’est malheureusement figé…

En fin de journée et après avoir parcouru des centaines de kilomètres, au cœur de ce décor féerique, mon ami et les personnes qui nous accompagnaient, étions loin des soucis de la fête du mouton, du coronavirus et des mesures sanitaires d’urgence, quand soudain le ciel nous ait tombé sur la tête.

Un communiqué officiel inattendu est apparu sur les nouveaux « téléscripteurs » de l’agence MAP, ou plutôt ses écrans plasma extra-plats, avant d’être diffusé sur les ondes de la radio et plateformes Internet.

Le communiqué venait d’annoncer à ceux qui suivent l’actualité que le gouvernement El Othmani a pris une décision de dernière minute : « Interdiction d’accès » à huit villes y compris Tanger, Kénitra, Casablanca et Marrakech à cause de l’expansion exponentielle du coronavirus et du nombre de victimes, de cet ennemi invisible, qui a varié ces derniers temps entre 600 et 800/jour.

Jusque-là, le petit peuple comprend les préoccupations des autorités relatifs à sa sécurité sanitaire. Mais ce qu’il n’arrive pas à comprendre et il le dit ouvertement à qui veut l’écouter, c’est tout d’abord:

Primo: L’absence d’explications à priori, et ce, avant d’en arriver à cette décision « choc ». Le philosophe allemand Emmanuel Kant n’a-t-il pas par hasard écrit au XVIII ème siècle : « Nous sommes en possession de certaines connaissances a priori, et même l’entendement commun n’en est jamais dépourvu ».

Bref, passons au second point: le timing qui coïncida avec les préparatifs de la fête presque « sacrée » chez les Marocains, à savoir de la fête du Sacrifice.

En voulant bloquer les déplacements massifs des gens de et vers les huit villes « cibles », afin d’éviter la contagion à grande échelle par le Covid-19, la décision du chef de gouvernement a provoqué la panique, la confusion et la colère.

A noter que de nombreux citoyens ont acheté le mouton, et d’autres ont réservé et payé à l’avance leurs places dans les bus en partance de ou vers les huit villes concernées pour passer la fête avec leurs familles. Par ailleurs, ceux parmi les plus aisés d’entre eux ont déjà réservé à l’avance leurs chambres dans différents hôtels du Royaume. Tiens, El Othmani a oublié son appel à l’encouragement du « tourisme national » dans le cadre de la solidarité nationale ?

Tertio : dans les pays qui respectent leurs citoyens, l’entrée en vigueur d’une décision d’urgence prend au moins 24 à 48 heures afin que le public prenne ses dispositions et surtout de tenter d’éviter au maximum la panique et ses conséquences parfois désastreuses…

Au Maroc, le gouvernement annonce, le dimanche 26 juillet à 18h53, sa décision irrévocable relative au re-confinement de huit villes et met illico presto à exécution cet ordre 5 heures plus tard, à savoir après minuit de ce même dimanche noir. Curieux !

In fine, le résultat des courses ou de cette « thérapie de choc »: les Marocains, notamment ceux dont les proches risquent d’être coincés sine die dans l’une des villes interdites d’accès ou de sortie ont été sérieusement choqués, confus et ne sachant à quels saints se vouer, à commencer par l’auteur de ces lignes.

Et dans la foulée, il fallait, mon ami et les deux autres membres de la famille, prendre la route de retour et rentrer dare dare à Rabat au milieu de la nuit, de peur d’être coincé le lendemain dans un embouteillage de 15 kilomètres, sans oublier les salamalecs des gendarmes sur le « qui », « quoi » et « pourquoi » du voyage… surtout que la région visitée est située près de Fès et Meknès, villes touchées par le re-confinement. N’oublions pas que passé minuit, personne ne pourra rentrer ni sortir de ces deux villes ni des six autres villes désignées par le communiqué officiel.

Bref, vers minuit ou « à l’heure du crime », comme dirait Hitchcock, on a réussi à atteindre Rabat en « un seul morceau ». Heureusement! Dans ce genre de situation, le respect de la vitesse sur l’autoroute est une autre histoire car la priorité des conducteurs est avant-tout d’atteindre la capitale avant la mise en place des barrages de sécurité.

Malgré l’exploit d’avoir atteint la capitale dans les temps, une surprise peu agréable nous attendait à l’entrée de la ville sur la rocade. Il a fallu poireauter pendant plus d’une heure avant de passer le check-point fraîchement établi sur l’autoroute et ne rentrer sains et saufs chez nous que passée 2H00 du matin. Un voyage aller-retour qui a pris au total vingt et une heures.

Plus de peur que de mal, dirait l’autre, mais ce n’est pas le cas pour tout le monde car il y a eu des accidents graves sur les routes à cause de la panique et l’excès de vitesse…

D’autres voyageurs comme Ssi Lahcen, un MRE Amazigh qui vit depuis des décennies au Pays-Bas, a eu la malchance de passer 17 heures sans eau ni pain dans une salle de transit à l’aéroport Mohammed V de Casablanca, à cause du « flou » dans l’exécution des ordres qui a suivi l’annonce du gouvernement des improvisations.

Ssi Lahcen que je connais personnellement, est un caméraman d’un certain âge et d’une santé fragile… C’est par hasard que j’ai découvert « sa plainte » dans un post sur Facebook et que je reproduis ici intégralement en arabe pour illustrer une situation kafkaïenne que Ssi El Othmani semble ignorer…

[لم يسلم المغاربة المقيمون بالخارج أيضا من القرار العشوائي الذي اتخذته الحكومة لمنع التنقل بين 8 مدن، إذ فوجئ أغلب المسافرين الذين حطت بهم الطائرة القادمة من أمستردام بمطار محمد الخامس بهذا القرار وأنا واحد منهم.

وهو ما جعلني أقضي ليلة كاملة في المطار بدون ماء ولا أكل بعد أن أخبرنا المسؤولون في المطار أن من خرج من المطار لا يمكنه الدخول بعد ذلك، وطلبوا مني المبيت في المطار لأتمكن في الغد على الساعة الثانية بعد الزوال من استكمال رحلتي إلى ورزازات، بعد أزيد من 17 ساعة من الانتظار.]

Et pour la postérité, il faut rappeler que M. El Othmani s’est donné la peine de diffuser, en cet inoubliable dimanche soir, une vidéo – – comme s’il voulait se faire pardonner suite à un sentiment de culpabilité – – où il parle et parle et parle encore comme aux mois de mars, d’avril, mai et juin. Depuis le début de la pandémie en mars, plusieurs décisions ont été annoncées à la dernière minute sans recul, comme l’histoire de l’obligation du port immédiat des masques sanitaires alors que les pharmacies du Royaume n’en avaient pas suffisament en stock. On faisait chaque jour le tour de la ville à la recherche de ces produits devenus rares mais sans succès…

M. El Othmani peine à convaincre nos concitoyens de la rationalité des dernières décisions prises pour lutter contre le Covid-19 et son expansion dans nombreux centres urbains. Il a tenté de leur expliquer les raisons et le contexte du re-confinement ciblé… pour en fin de compte leur demander « d’être coopératif » dans le but de pouvoir juguler « ensemble » la pandémie.

Ssi El Othmani, ce dont ont besoin les Marocains : c’est le respect y compris le respect de leur dignité et de leur intelligence, et non des prêches de bonnes intentions « à posteriori ».

En quelques mots, Monsieur le chef de gouvernement, avant toute chose, il y a l’art et la manière…

5 Commentaires

  1. Moi je suis arrivé à 16h à M’diq en provenance de casa et et j’ai fait demi tour à 17h 20 pour arriver à casa vers 2h de matin
    J’ai maudis les responsables de ces décisions enfantines tout le trajet retour et je continue à ce jour
    Je n’ai jamais voté mais j’achèterai des voix si je trouve pour voter conte parti obscurantiste

  2. J’ai aimé votre article. Chapeau ! Mais, d’après ce que j’ai compris de ce vidéo qu’il a posté, son objectif était ‘naïvement’ de s’excuser ou, plus tôt, de se laver les mains quand au timing inhumain de cette décision. Le deux ministères (Intérieur et Santé) ne l’ont il pas mis au courant avant de décider l’application de cette décision ?
    Dans tous les cas: il est le chef du gouvernement et il doit endosser toutes les responsabilités …

  3. Normalement, toute decision de q ordre que se soit,devrait passer par plusieurs filtres des conseillers chichement payés pour çà. Malheureusement le sentimenta utoritaire et regalien est une ivresse qui fait perdre la raison

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