Le chercheur en culture amazighe et défenseur des droits de l’homme, Ahmed Assid, a souligné que le problème de l’ancien ministre de la Culture, Bensalem Himmich, avec l’Amazighe est en réalité un problème personnel, en ce sens que pour lui la diversité linguistique et culturelle constitue une réelle menace à l’unité du pays et à son harmonie, et qu’il s’agit d’une « conspiration » venant de l’étranger pour nous affaiblir et créer ce que le professeur a appelé « la dislocation et le démantèlement ».

Assid a ajouté, ans une « mise au point sympathique », comme il l’a dit, reçue par Hespress, qu’après 63 ans de politique d’arabisation, l’homme demande aux amazighs à ne parler qu’à eux-mêmes seulement, alors qu’il s’agit également de s’adresser à ceux comme Monsieur Himmich dans leur propre langage, eux, qui ne comprennent rien à la langue originelle et la plus ancienne d’Afrique du Nord.

Pour être franc avec M. Himmich, n’est-il pas vraiment étonnant que quelqu’un parle en défendant l’Arabe, alors qu’il a écrit ses livres en Français et scolarisé ses enfants dans une mission étrangère, et qui, dans les forums francophones, distribue généreusement son sourire ?

Parmi les anecdotes, c’est ce qu’a écrit M. Himmich en parlant de l’auteur de ces lignes: « jusqu’à quand utilisera-t-il la langue arabe dans tous ses écrits et sorties médiatiques en s’appuyant sur ses capacités rhétoriques et linguistiques, alors qu’il continue de s’en prendre à la langue arabe et à ses gens? »

La vérité est que la critique vive que j’ai toujours formulée, depuis quarante ans, à l’encontre de l’idéologie de l’arabisation absolue, n’a rien à voir avec la langue arabe, qui existe au Maroc depuis des siècles, et les Amazighs n’ont jamais pris de position négative à son égard, mais ils l’ont plutôt utilisée et continuent de le faire sans complexe, comme ils ont utilisé d’autres langues. Mais nous avons critiqué une politique fasciste qui habite encore le cerveau de certains malgré son obsolescence.

Tout le monde sait aussi – comme en témoignent nos écrits – que les vives critiques que nous avons exprimées concernant les projets de lois « d’arabisation de la vie publique » présentés par les deux partis conservateurs, l’Istiqlal (PI) et le Parti justice et développement (PJD), qui visent à « criminaliser l’usage de toute langue autre que l’arabe » et prévoient une amende de 100 millions de centimes et une peine de prison de 5 ans à l’encontre de quiconque qui a utilisé une autre langue (rien que ça !!). Il s’agit d’une critique objective basée avant tout sur les engagements de l’Etat marocain et sur la constitution marocaine qui ont rendu ces étranges propositions inacceptables ni pour nous ni pour les autres démocrates.

Le détournement du débat n’a d’autre but que de déformer nos revendications démocratiques lesquelles disent franchement: Oui à la langue arabe qui est notre langue à côté de notre langue amazighe originelle, mais non à l’idéologie de l’arabisation absolue, et non à toute politique visant à interdire, assiéger ou effacer toute autre langue. Rendre service à la langue arabe est possible mais sans criminaliser l’usage des autres ou essayer de les limiter, et notre critique des lois et politiques ségrégationnistes n’est pas une attitude négative envers la langue arabe ou toute autre langue.

Nous avons aussi critiqué ceux qui défendent la langue arabe en recourant à des légendes, des mensonges et des bouffonneries qui n’ont aucun fondement scientifique ou dans la réalité, comme dire que l’Arabe est une « langue choisie par Dieu », « la langue du peuple du paradis », « une langue sacrée », ou « une langue d’Adam depuis le début de la création » et la considérer comme « un sixième pilier de la religion ». C’est aussi comme dire que toutes les grandes puissances travaillent en secret, jour et nuit, pour transférer tous leurs patrimoines culturels vers l’Arabe (sic), après avoir découvert que toutes les langues s’éteindront et que l’Arabe restera seule car « elle ne change jamais » ainsi que d’autres affirmations mensongères qui répandent l’ignorance et n’apportent rien à la science et à la connaissance.

A propos du « Maghreb arabe »:

Les panarabistes se sont plaints de notre rejet du terme « Maghreb arabe » et l’objet de leur plainte constitue aujourd’hui une position contraire aux lois et à la constitution du pays, surtout après la suppression de cette expression de la loi suprême du pays en 2011, et elle est également contraire au bon sens et aux données scientifiques objectives. Nous ne rejetons pas l’expression « Maghreb arabe » parce que nous rejetons l’Arabe, mais parce que nous ressentons un manque de respect pour notre existence et une humiliation à l’encontre de notre identité marocaine alors que la constitution reconnaît deux langues officielles, et reconnaît les multiples composantes de l’identité marocaine qu’il mentionne dans le texte. Les panarabistes continuent de réduire cette identité multiple en une seule composante, qui est « l’arabité pure ».

A cet égard, je rappelle à M. Himmich que Dr Saad Eddine El Othmani, l’actuel chef du gouvernement, qui n’appartient pas au mouvement amazigh, lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères, a appelé tous les ministres marocains à ne pas utiliser le terme « Maghreb arabe » à cause de sa connotation d’exclusion, et nous avons été très clairs en refusant cette appellation, qui disparaîtra, sans doute, de la circulation, prochainement après avoir été retirée du texte, et ce le sera pour quatre raisons:

  • Parce qu’elles est liée à un contexte historique qui n’existe plus.
  • Parce qu’elle n’exprime pas la multiplicité des composantes du Maroc.
  • Parce que la constitution marocaine l’a remplacée par les appellations « Union du Maghreb » et « Le Grand Maghreb ».
  • Parce qu’elle est une expression qui continue de provoquer l’opposition et la confrontation plutôt que de favoriser l’unité.

L’arabisation académique et l’arabisation idéologique:

La même chose pourrait être dite à propos de notre rejet de la politique d’arabisation, qui est une position qui ne concerne pas l’adoption de la langue arabe dans l’administration ou l’éducation. Toute langue officielle le doit, mais nous distinguons clairement l’arabisation linguistique académique, qui est un travail que mènent les linguistes quotidiennement, et le deuxième concept qui est l’arabisation politico-idéologique laquelle vise à arabiser l’histoire et la personnalité marocaines, l’arabisation des noms de lieux, l’arabisation des noms des nouveaux nés, et la diffusion de l’idéologie panarabe d’exclusion à travers le système éducatif, les médias, le discours du pouvoir et ses élites.

Nous n’aurons peut-être pas besoin de rappeler les contenus des manuels scolaires publiés depuis 45 ans, des contenus qui sont, le moins que l’on puisse dire, imbibés d’idéologie et de ségrégation et qui n’ont rien à voir avec l’histoire réelle de notre pays. Ceci nous a conduit en 2004 à intenter une action en justice contre le ministère de l’Éducation nationale. Ces contenus ont commencés à être corrigés progressivement au cours de ces dernières années, et le seront complètement sous peu, en raison de leur nature réductionniste et exclusiviste.

À propos du Tifinagh: des vérités occultées

Dans la discussion avec M. Himmich, nous nous trouvons obligés de faire la distinction entre les opinions personnelles et les erreurs épistémiques. L’erreur épistémique n’est pas une « opinion » mais plutôt une erreur qui doit être corrigée car elle induit en erreur l’opinion publique, dont la déclaration du professeur selon laquelle l’alphabet Tifinagh a été adopté par l’Institut royal de la culture amazighe le 31 janvier 2003, alors qu’en vérité ce n’est pas une prérogative de l’institut susmentionné, qui est une institution consultative qui « exprime un avis » au roi, et lorsque l’institut a donné son avis sur l’alphabet d’écriture de l’Amazigh, le roi Mohammed VI ne l’a pas immédiatement adopté, mais il a plutôt convoqué les partis politiques au Palais royal par l’intermédiaire de feu les conseillers Meziane Belfkih et Mohamed Mouatassim, et suite à ces consultations avec toutes les parties convoquées, il n’y a pas eu d’opposition à l’adoption du Tifinagh à l’exception des deux partis conservateurs, l’Istiqlal et le PJD, qui ont plaidé pour l’adoption de l’alphabet arabe, et ils sont une petite minorité dans la société politique marocaine. Immédiatement après , le roi Mohammed VI a approuvé l’adoption officielle du Tifinagh pour l’écriture et l’enseignement de la langue amazighe le 10 février 2003, et a adressé un message de félicitations au Conseil d’administration de l’Institut royal de la culture amazighe, dont j’étais membre à l’époque, un message qui a été diffusé par l’Agence de presse marocaine et relayé par les médias. Peut-être que ce qui a été publié par certains journaux étrangers était plus exact quand ils ont dit que l’Etat marocain a adopté le Tifinagh pour enseigner la langue amazighe.

Le lecteur raisonnable comprendra la signification de ces faits d’un point de vue politique, s’il sait que l’un des rôles de la monarchie marocaine est de veiller aux équilibres entre les différents partenaires, à travers une sorte d’arbitrage royal décisif, et de ce point de vue, les partisans d’un retour à l’alphabet arabe pour l’écriture de l’Amazighe sont des partisans de la sédition, car leur position ne peut être qu’un retour aux anciennes luttes que nous avons dépassées il y a 17 ans.

Cette reconnaissance nationale historique du Tifinagh a été suivie d’une reconnaissance internationale en 2004 par l’Institut international de normalisation des alphabets « Iso unicode », et en octobre 2012 le tifinagh est entré dans le système informatique « Windows 8 », puis sur Facebook en 2014 et Google en 2015. À partir de 2012, est sorti le premier manuel d’enseignement de la langue amazighe en Libye soeur, après la chute de Mouammar Kadhafi, et les Amazighs libyens ont choisi le Tifinagh pour enseigner leur langue. C’est ainsi que cet alphabet est passé d’un usage national à un usage maghrébin, surtout après l’apparition de nombreuses associations amazighes en Tunisie, après la chute du régime de Ben Ali.

Quant à ceux qui ont milité pendant un demi-siècle pour une place au soleil de la langue amazighe, ils jugent à sa juste valeur la reconnaissance du Tifinagh qui a été interdit par les autorités, et son utilisateur puni d’emprisonnement avant de devenir un alphabet national, puis maghrébin et international. Ceux qui nous proposent encore l’alphabet arabe pour l’écriture de la langue amazighe doivent se débarrasser de l’idéologie du tutorat et du paternalisme culturel qui n’a plus de sens à notre époque. Si la constitution a reconnu les deux langues officielles, sans qu’il place l’une sous la tutelle ou la subordination de l’autre, ceci ne veut pas dire qu’elles n’ont pas d’histoire commune qui a donné le dialecte marocain, lequel symbolise une profonde interaction culturelle et un échange entre les deux langues.

Ceux qui ont dit une fois que la langue amazighe doit être écrite avec l’alphabet arabe pour rester dans le cadre du système culturel arabo-islamique doivent comprendre deux choses:

  • L’identité des Amazighs tout au long de leur longue histoire a été constituée par le rejet du tutorat et le désir d’être libre.
  • Il n’y a jamais eu une langue qui s’est développée et s’est maintenue sous la tutelle d’une autre langue.

*** Extraits d’un longue réponse de Assid

Article19.ma

1 COMMENTAIRE

  1. Je n’ai pas tout lu ce qui est écrit, mais j’avoue que le multiculturalisme, la diversité, la liberté des cultes, la tolérance, sont les pistes qu’on doit adopter et qu’on doit inculquer à nos enfants pour bâtir un maroc nouveau, démocratique, accueillant et que le monde de la monoculture, de l’idéologie du panarabisme est révolutionnaire.

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