Analyse. Ahmed Assid* a consacré un long article en langue arabe au phénomène de « destruction des monuments historiques » par fanatiques à travers l’histoire islamique, un article que lui a inspiré, dit-il, la dégradation des gravures rupestres dans la région d’Amgala , province de Smara (capitale spirituelle du Sahara) par une entreprise privée de marbre.

« ‘Cet article vise à montrer que l’affaire n’est pas le fait du hasard, car il s’agit d’un comportement enraciné dans notre culture, en ce sens que les monuments d’avant la période islamique sont considérées comme non importants », a écrit d’emblée Assid sous le titre:

« Le phénomène de la destruction des monuments et d’incendie des bibliothèques dans l’histoire des musulmans ».

Selon lui, bien que de nombreux pays ont connu à un moment de leur histoire un tel phénomène, aujourd’hui ils considèrent qu’il s’agit d’une erreur appartenant au passé et sont même devenus parmi les plus grands protecteurs de leurs monuments et de leurs grandes bibliothèques historiques comme c’est le cas par exemple de la Chine où en l’an 212 avant JC l’empereur a déclaré la guerre aux vieux livres et fait brûler les bibliothèques.

L’Allemagne, la Russie, l’Espagne, l’Angleterre et d’autres pays ont connu dans leur histoire de nombreux actes de destruction de monuments antiques et d’ouvrages, mais aujourd’hui ils sont parmi les plus grandes nations qui prennent soin des livres et des antiquités et personne ne pourra imaginer que ces pays reviendront aux erreurs du passé.

Les historiens occidentaux racontent que les Européens ont commis de nombreux actes de destruction. Il y a 500 ans lors de la découverte du continent américain. Ils ont brûlé de nombreux documents et manuscrits de la civilisation maya qu’ils ont considérés comme étant païens et sataniques.

Dans les pays musulmans, notamment d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, ce même comportement a existé et subsiste encore. Et même lorsque les Etats et les gouvernements de ces pays sont conscients de l’importance des monuments historiques et élaborent des politiques de préservation, de nombreuses composantes de leurs sociétés gardent ce même esprit arriéré.

+ Le Maroc et l’Andalousie ont connu des périodes au cours desquelles des écrits de grands philosophes et de savants ont été incendiés +

Les musulmans ont connu dans leur histoire de nombreux événements au cours desquels des monuments historiques et des bibliothèques ont été détruits ou incendiés, surtout pour des raisons religieuses et parfois politiques en se basant sur l’avis de certains érudits de la religion (Fqihs) qui ont considéré l’appel de l’Islam à démolir les statues et les images comme une invitation valable en tout temps non pas seulement lors de la la lutte contre le paganisme à l’époque de l’avènement de l’Islam.

De même, ils ont considéré le Coran comme étant un livre complet, d’où une certaine animosité vis-à-vis des écrits des anciens et des autres écrits en général.

Les historiens musulmans retiennent notamment la destruction des monuments commise par les armées musulmanes lors de leurs invasions des pays Perses, d’Inde et d’Afrique du Nord et d’incendie des bibliothèques, dont la célèbre bibliothèque d’Alexandrie.

Le Maroc et l’Andalousie ont eux aussi connu des périodes au cours desquelles des écrits de grands philosophes, d’hommes de lettres et de savants ont été incendiés à cause de l’extrémisme religieux, du sectarisme et la recherche par les dirigeants de satisfaire leurs opinions publiques. Parmi les victimes de ces actes, ils citent Ibn Hazm, Ibn Massarrah, Al-Ghazali, Ibn Rochd, Lissan Eddine Ibn Al Khatib et d’autres.

Ironiquement, la fierté des musulmans aujourd’hui relative au patrimoine andalou est surtout due au conseiller spécial du roi Alfonso – qui a expulsé les Arabes de l’Andalousie – et qui a conseillé au roi de ne pas brûler les livres des musulmans, car ils constituent un patrimoine que les Espagnols ont le droit de préserver. Les rois espagnols ont ainsi hérité ce sens du devoir envers le patrimoine musulman qu’ils ont donc préservé jusqu’à nos jours.

Malgré l’image brillante esquissée par les historiens de Salaheddine El Ayoubi grâce à ses victoires militaires, de nombreuses sources historiques relèvent cependant qu’il a fait détruire des bibliothèques fatimides en Égypte, que ce soit « Dar Al Ilme » ou la Bibliothèque du Grand Palais et la Bibliothèque de l’Université Al Azhar, dans le but de ne laisser aucune trace de la pensée chiite.

+ L’une des plus grandes tragédies de l’Histoire est la destruction de l’Université de Nalanda en Inde +

Peut-être l’une des plus grandes tragédies de l’Histoire est la destruction de l’Université de Nalanda en Inde, q a été fondée au VIIe siècle avant JC et qui a continué d’être l’un des plus grands centres scientifiques jusqu’aux années 1193 avant d’être détruite et incendiée par l’armée musulmane lors de la conquête de Bihar, en Inde. Elle comprenait 9 étages avec plus de six millions de livres et de manuscrits, en plus de plusieurs temples et salles de méditation.

Autre phénomène, certains écrivains détruisaient eux-mêmes leurs livres, principalement pour des raisons religieuses, psychologiques ou politiques, des fois, sous la pression des autorités.

Parmi les anecdotes relatées par des sources historiques islamiques, la tentative de certains dirigeants de démolir les pyramides d’Égypte et du Sphinx, des tentatives qui ont échoué en raison de la grandeur de ces monuments, de leur solidité et de leur résistance au temps.

Ces tentatives contredisent les commentaires développés par certains érudits de l’Islam contemporains qui ont dénoncé les destructions des monuments commises par les Talibans et Daesh en affirmant que ces monuments étaient restés en place sans qu’ils leur soient porté atteinte par les compagnons du prophète et les Califes de l’Islam.

L’Arabie saoudite a aussi connu des destructions lors des premières guerres de religion déclarées par les « Al Saoud » au cours des XVIIIe et XIXe siècles contre les habitants de la péninsule arabique qu’ils considéraient comme des « infidèles », ou par la suite au XXème siècle en détruisant les vieilles constructions islamiques pour ériger à leur place des grattes-ciels. Il a ainsi été procédé à la destruction de la maison d’Abou Bakr pour y construire l’hôtel Hilton à sa place ainsi que celle de Khadija Bint Khuwaylid, épouse du prophète, et la construction de toilettes à la place.

En Iraq, des monuments et des bibliothèques ont connu des massacres réels et horribles.

Après la chute du régime de Saddam Hussein, des conflits sectaires ont éclaté et des groupes religieux armés ont émergé, qui ont fait preuve d’une grande habileté à démolir les monuments laissées par des civilisations anciennes, dont certains remontant à sept mille ans. En 2003, a eu lieu un pillage terrible des musées de Bagdad et de Mossoul en plus de la destruction de quelque 10.000 sites archéologiques et d’anciens temples.

+ La bibliothèque de l’Institut supérieur des études et de recherche islamiques « Ahmed Baba » à Tombouctou au Mali incendiée +

Après l’avènement de l’État islamique Daesh, les destructions des anciens monuments sont fièrement filmés et diffusées sur internet. Dans une vidéo, le chef des terroristes Abou Bakr Al Baghdadi a menacé de faire exploser les pyramides d’Égypte, encourageant de nombreux cheikhs salafistes égyptiens à détruire les pyramides et la statue du Sphinx car ils témoignent d’une civilisation païenne.

En 2013, le groupe terroriste « Ansar Achariaa » a attaqué la bibliothèque de l’Institut supérieur des études et de recherche islamiques « Ahmed Baba » à Tombouctou au Mali et incendié cette bibliothèque historique contenant plus de 20.000 manuscrits.

Les années 2013 et 2014 ont été tragiques pour les livres et les ouvrages historiques en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Des inconnus ont incendié en 2014 au Liban la Bibliothèque chrétienne de Tripoli, qui contenait 80.000 manuscrits et livres rares.

En conclusion, ces actes de destruction de monuments et de livres reflètent un paradoxe de la nature humaine, en ce sens que les hommes considèrent ‘édification de monument et l’écriture comme un moyen de laisser une trace dans l’histoire mais au même moment ils n’hésitent pas à détruire.

La leçon à tirer de cette longue histoire de violence à l’encontre de la créativité est la contradiction entre la liberté et l’intolérance. Si la première est à la base de la créativité, la seconde est une source de violence et de destruction.

Ahmed Assid, intellectuel Amazigh et chercheur universitaire Marocain de renom

Article19.ma

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.