Désemparé face à la censure qui frappé son film, Nabil Ayouch craint les répercussions engendrées par l’interdiction au Maroc. Et demande un débat élargi sur la question

Votre dernier film Much Loved a été interdit par le ministère de la Communication avant meme que vous ne demandiez de visa d’exploitation. Que peut-ill y avoir de si choquant pour motiver une telle réaction ? 

Je ne vois pas du tout. Dans l’ensemble du film, il n’y a qu’une seule scène de nu et il faut dire qu’il y en a déjà eu dans le cinéma marocain, même récemment. On peut cri­tiquer le langage du film mais ce n’est pas une première non plus. De nombreux films au langage cru et réaliste, en conformité avec leurs personnages, sont déjà sortis. Reste peut-être la question de la théma­tique, mais encore une fois, la prostitution a déjà été abordée dans plusieurs films ma­rocains. Je n’ai vraiment aucune idée de la raison qui a motivé cette interdiction. Tout ce que je peux dire, c’est que cette décision est illégale dans le sens où elle n’a pas res­pecté la procédure qui veut qu’un produc­teur ou un distributeur demande d’abord un visa d’exploitation. Je pensais le faire quelques semaines avant la sortie de Much Loved. Ce n’est qu’après cette étape que l’on attend une réponse pour la sortie ou non d’un film. Cette décision est prise au niveau du CCM et non du ministère de la Communication. Je n’ai encore fait au­cune demande mais j’ai quand même reçu lundi soir un communiqué du ministère de la Communication, qui ne m’était pas adressé, annonçant l’interdiction de mon film dans les salles marocaines. Je suis ex­trêmement surpris et choqué par cette manière de faire.

De nombreuses personnes se sont senties insultées après avoir visionné ces extraits. Avez-vous compris la vague d’indignation qui a suivi? 

Je peux comprendre que sur la base d’ex­traits des personnes puissent se sentir vexées ou en colère. Mais on doit pouvoir garantir un débat public et démocratique. Ce que je ne comprends pas, c’est que l’on arrive à autant de haine, de violence, d’in­vectives et même à des menaces de mort! A ces personnes, je dis que Much Loved n’est pas un film qui donne une peinture négative du Maroc ou de la femme maro­caine. Il dépeint une réalité qui peut plaire ou non mais qui n’est pas une invention. Je ne mets pas toutes les Marocaines dans le même panier, je montre simplement que ces prostituées sont aussi des citoyennes marocaines. Des Marocaines qui souffrent. Et je vous invite à regarder leur vie, voilà ce qu’il y a dans ce film. Par rapport à l’image du pays, les gens à l’étranger ne sont pas stupides. A Cannes, on a félicité le Ma­roc de laisser la liberté de réaliser ce genre de films, on a parlé d’un bel exemple de li­berté d’expression. C’est pour cela que je suis triste. Je crois en l’avenir de mon pays, je l’aime et je le défends à l’international. Mais en agissant de cette manière, on va à l’encontre de tout le sentiment positif que le film a pu générer à Cannes. On se trompe de combat en le censurant de cette façon.

Avez-vous peur des retombées de cette décision? 

Je fais partie des optimistes. Je l’ai toujours dit. Sur les quinze dernières années, il y a eu d’importants progrès en matière de liberté de création. Après l’arrivée du P JD au gou­vernement’ il y a eu des mots inquiétants certes, mais aucun signe de régression, et toujours une dynamique de création impor­tante. Aujourd’hui, qu’un ministère censure un film sans l’avoir vu est grave. Il faut lan­cer un débat qui doit impliquer tous les ci­toyens’ au-delà des artistes.
Interview réalisé par : TelQuel

Article19.ma

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