Par Mehdi Laraki***

Voilà maintenant près de trois mois qu’aux abords du printemps, une pandémie a atteint nos rivages et que, par mesure de précaution et pour éviter la surcharge de nos hôpitaux, aux faibles capacités d’accueil, notre gouvernement a pris la décision grave et solennelle d’imposer un confinement à tous les citoyens. Prévue initialement pour trois semaines, cette période avait déjà été prolongé d’un peu plus d’un mois pour atteindre la date butoir du 20 mai.

Un nouveau contrat social en vue ?

Durant cette première période, et face à la réactivité de nos autorités tant d’un point de vue sanitaire qu’économique, nous nous sommes félicités d’être en présence d’un pouvoir énergique, prompt à la prise de décision et efficace et nous nous sommes mis à rêver d’un nouveau lien de confiance et d’un nouveau contrat social liant un peuple courageux à un Etat qui se mettait enfin à son service.

Il faut dire que certains éléments nous donnaient à rêver d’une transformation : très vite, une campagne d’information permettait aux citoyens de mieux appréhender le danger du virus et d’y faire face efficacement, les chiffres de l’épidémie étaient relatés de manière transparente, des unités de soins intensifs étaient montées de toute urgence, des masques étaient fabriqués en grande quantité et subventionnés pour les rendre accessibles, des indemnisations étaient prodiguées à un grand nombres de salariés des secteurs formels et informels, les policiers faisaient appliquer les mêmes règles à l’ensemble de la population, sans passe-droits ni privilèges (condamnation à la prison d’un membre de la famille d’un ministre pour non-respect des règles sanitaires), d’une manière stricte mais respectueuse. La solidarité nationale battait son plein, on se souciait enfin des oubliés d’hier et notre peuple démontrait toute la force de sa solidarité et de sa résilience. Notre pays était montré en exemple, et nous avions enfin des raisons d’en être fier au présent !

Un contrat avait été passé, sans douleur et en responsabilité, et là, nous allions bon train, chacun de son effort personnel, celui de se priver de ce qui nous est le plus cher, notre liberté fondamentale, celle de voir nos proches, nos être chers, d’aller au travail, de nous divertir ou tout simplement de voir un coucher de soleil, celui de rester enfermé chez soi, d’accompagner nos enfants dans leurs devoirs et travaux personnels, de manquer d’oxygène…bref, nous devions tenir jusqu’au 20 mai.

Le basculement.

Puis, vers la mi-mai, tout a basculé. Les gens, inquiets, et profondément touchés par une crise économique et sociale inévitable, due à un arrêt de l’activité de plus de deux mois, s’interrogeaient vigoureusement sur les modalités de la repriseen main du cours de leur vie. Et qui les blâmerait de tenterd’organiser la reprise de leurs activités, de leurs projets, de leurs horizons…de leurs avenirs. Des rumeurs, de plus en plus intenses, circulaient de bouche en bouche, de foyer en foyer, sur l’éventuelle prolongation de la privation, de l’enfermement, de l’enfer.

Et voilà que deux jours avant la date butoir, le chef du gouvernement nous annonce un prolongement de trois semaines. Et à ce moment-là précis, tout bascule. Le contrat de confiance est rompu.

Nous sommes infantilisés.

Bien plus que la simple contestation de la justesse d’une décision qui nous plaçait d’emblée en recordman mondial de l’exercice de confinement, cette période de trois semaines allait nous placer dans le flou le plus total. Au lieu d’énoncer une stratégie claire et éclairée sur la sortie de cette période d’une rare violence économique, sociale et même psychologique, le gouvernement, sobre et efficace a fait place à une cacophonie incompréhensible de mesures prises sous le manteau, puis à un silence des plus troublant.

Aucun signe d’amélioration en trois semaines, quelques bruits de fond, des chuchotements, qui laissent place aujourd’hui 6 juin 2020 à un orchestre de rumeurs contradictoires nous plaçant dans une situation d’impuissance terrible.
Ce manque de communication s’apparente de plus en plus à un mépris. Mépris du travailleur qui se langui de retrouver une activité, une rentrée d’argent pour nourrir son ménage, mépris de l’entrepreneur qui a laissé ses projets au placard ou encore mépris du citoyen dépourvu de sa liberté fondamentale, la liberté de mouvement.

Les vieux réflexes reviennent et nous voilà à nouveau dépourvus et impuissants face à des décisions et à un manque d’information concernant des éléments qui nous touche dans le tréfond de nos existences. Incapables de gérer notre présent et de nous projeter dans un futur même proche.

Nous sommes ainsi infantilisés et n’avons plus aucune prise sur nos vies ballotées entre telle rumeur de prolongement du confinement, telle autre d’ouverture des blocus inter villes, une autre encore de reprise de l’activité normale. Et cela ne fait ni l’objet d’explications, ni l’objet de débats.

Existons-nous aux yeux de notre gouvernement ? La question mérite d’être posée ! une chose est sure, cet épisode éclaire réellement le rapport insupportable du pouvoir à notre égard.

***Mehdi Laraki :
Professeur d’économie, de sociologie et de science politique

Article19.ma

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