Par Noury Adib

Les longues journées de confinement vécues par l’humanité en ces tristes temps de coronavirus doivent nous rappeler la force de caractère de certaines personnes qui avaient choisi, de plein gré, d’escalader une montagne et y trouver refuge dans une grotte ou de s’enfermer chez eux le reste de leur vie.

Ces personnes hors du commun, il faut le reconnaître, n’avaient pas une frigidaire regorgeant de différentes denrées alimentaires, solides et liquides ; ne disposaient ni de radios ni de téléviseurs et encore moins d’ordinateurs, de tablettes, de smartphones et d’autres gadgets du net… Ils n’avaient même pas l’électricité et l’eau potable…

Ces êtres avaient opté pour une réclusion volontaire, parce qu’ils sentaient qu’ils devaient puiser en eux-mêmes et trouver un sens à donner à une existence absurde ; et qu’avec les autres, ils n’étaient pas prêts à atteindre cet objectif. Pour cela, ils devaient impérativement vivre à l’écart des autres.

Le grand philosophe allemand Schopenhauer (1788-1860) estime « qu’on ne peut être vraiment soi-même qu’aussi longtemps qu’on est seul; qui n’aime donc pas la solitude n’aime pas la liberté, car on n’est libre qu’étant seul.

Toute société a pour compagne inséparable la contrainte et réclame des sacrifices qui coûtent d’autant plus cher que la propre individualité est plus marquante.

Par conséquent, chacun fuira, supportera ou chérira la solitude en proportion exacte de la valeur de son propre moi. Car c’est là que le mesquin sent toute sa mesquinerie et le grand esprit toute sa grandeur ».

En ces moments jamais vécus par l’homme qui, pour survivre, doit rester confiné chez lui pour ne pas donner l’occasion à un virus invisible d’accéder à son organisme ou d’être transmis de son corps à autrui, le nom d’un grand penseur et littérateur ne cesse de hanter mon esprit, lui qui nous a tant charmés par l’étude de ses œuvres lorsque nous étions au lycée.

Il s’agit d’Abou Alaâla Al-Maâri (973-1057), l’une des sommités de la pensée et de la littérature arabe qui, avec son œuvre +Rissalat al ghoufran+ (l’Épitre du pardon) avait inspiré Dante Alighieri dans son œuvre monumentale la Divine Comédie dont le premier vers du chant I de l’Enfer commence par un énoncé prophétique : Nel mezzo del cammin di nostra vita (au milieu du chemin de notre vie).

Ce premier vers sera repris par Roland Barthes au début de son cycle de cours sur la préparation du roman au Collège de France entre 1978 et 1980 et qu’il n’achèvera malheureusement jamais à cause de sa mort dans un accident de circulation. Toujours cet absurde !

« Nel mezzo del cammin di nostra vita » pour Roland Barthes n’est autre que « le moment de prise de conscience totale, avec certitude que l’on est en face à un changement significatif de sa vie, comme à la croisée des chemins ou cette sorte de cime d’où les eaux se séparent selon deux côtés divergents ».

Pour Abou Alaâla Al-Maâri, le milieu du chemin de sa vie s’est décidé à Bagdad, centre de civilisation et de savoir de l’époque, lors d’un salon littéraire tenu par les deux frères Acharif Arradi et Acharif Al Mortadi. Ce dernier exécrait le grand poète Al Mutanabbi, alors que l’auteur de L’Épître du pardon était un fan de ses vers.

Lors de cette rencontre Acharif Al-Mortadi s’est attaqué à l’œuvre d’Al-Mutanabbi qu’il considérait comme un simple poétereau. Al-Maâri cingla son hôte en lui rappelant que même s’il n’avait produit qu’un seul poème, en l’occurrence لك يا منازل في القلوب منازل ( ô demeures, vous êtes très chères aux cœurs) Al-Mutanabi passera à l’éternité.

Le maître du salon ordonna sur le champ à ses serviteurs de tirer le poète aveugle par les pieds et de le mettre dehors de leur réunion dans une forme implacable d’humiliation.

Abou Alaâla Al-Maâri prit alors la décision de quitter définitivement Bagdad après y avoir passé une année et demie seulement et de revenir à Maârat Annoûman, sa ville natale sur la route d’Alep en Syrie. Lors de son voyage, il apprendra la mort de sa mère qu’il chérissait énormément.

Arrivé à destination, il s’est juré de ne plus franchir le seuil de sa maison et il tint parole pendant quarante cinq ans, vivant en ascète, se contenant de peu de nourriture et s’habillant de vêtements rêches, d’hiver et d’été. Devenu végétarien, il s’est interdit de consommer toutes les viandes ainsi que leurs dérivés…jusqu’au miel.

Seuls ses élèves, ses disciples et les érudits qui venaient lui rendre visite étaient autorisés à accéder à sa retraite pour discuter de littérature, de philosophie et de sapience.

Le confiné de Maârat Annôman, localité se trouvant au nord de la Syrie, près d’Idlib, a aussi opté pour le célibat, car il considérait que la procréation est une sorte de condamnation à la vie perpétrée par les parents à l’encontre de leurs enfants. D’ailleurs il fit testament de graver sur sa pierre tombale une épitaphe devenue légendaire. « C’est ce à quoi m’a condamné mon père, et je n’ai condamné personne. »

Pendant son confinement, notre philosophe et encyclopédiste produira plus d’une centaine d’ouvrages aussi bien en vers qu’en prose traitant de tous les domaines de curiosité de son époque et qui font, jusqu’à nos jours, l’objet d’études dans les prestigieuses universités du monde.

Sa réclusion et son régime alimentaire seraient pour beaucoup dans sa longévité. Il mourra à l’âge de 84 ans, alors que jusqu’au Moyen Age, l’espérance de vie ne dépassait pas 40 ans ! Ses œuvres dégagent une écriture limpide et raffinée et des opinions courageuses et avant-gardistes.

Pour lui, « Le temps est un oiseau qui prend l’espace. Attrape-le ! Toute la sagesse tiendra dans ta main ». Est-il possible de se saisir des mains d’un oiseau en plein vol ? Pas du tout, naturellement. Une des nombreuses paraboles d’Al-Maâri pour exprimer la vacuité de l’existence.

En tant qu’individus, chacun de nous devrait donner un nouveau sens à la vie qu’il mène, comme de se rendre à l’évidence qu’il est temps de mettre un terme à la surconsommation qui participe grandement à l’épuisement des richesses de la terre et au réchauffement climatique.

Quant aux États, il leur est impératif de revoir le processus de la globalisation, ce nouvel impérialisme du capital et du néolibéralisme sauvage. Le gagnant dans ce système injuste est sans conteste l’humain au profit de l’économie concentrée entre les mains d’une infime minorité…

Pour conclure, y aurait-t-il dans le futur un philosophe de la stature de Maâri ou de Dante qui voyagerait par son imagination dans l’au-delà et demanderait au professeur Raoult, à Trump, aux Chinois et aux uns et aux autres de l’instruire sur une pandémie survenue en 2020 qui s’appelait le Covid-19 et quels ont été les enseignements que l’humanité a tirés de cette épreuve ?

Article19.ma

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