Par Mustapha SEHIMI


Si l’on était irrespectueux, cette interpellation viendrait à l’esprit : que faire du Chef du gouvernement actuel ? Si l’on opte pour une formulation plus convenue, ce serait plutôt celle-ci : que faire avec lui ? C’est que près de trois ans après sa nomination – le 5 avril 2017 – il y a bien matière à esquisser un bilan d’étape. Il n’y a pas en effet une semaine qui passe sans que Saâeddine El Othmani ne fasse la preuve de « ratés », de « couacs » témoignant tous de ceci: il occupe un statut – on n’ose pas dire une responsabilité… – de premier plan mais à contre-emploi. Vendredi dernier, il a encore offert un cafouillage particulier: il reçoit avec le nouveau ministre de la santé les médias dits « officiels » à 14 heures puis à 16 heures, les autres de la presse nationale comme s’ils relevaient d’un rang inférieur. Le mardi 3 mars, il déclare qu’il n’y a rien à craindre de ce conoravirus et voilà que trois heures plus tard un communiqué du département de la santé signale un cas à Casablanca placé en isolement,

Comment le nier ? Tout cela fait désordre. Et pose plusieurs problèmes. Le premier a trait à la communication de ce gouvernement et de son premier responsable. Si certains se dépensent sans compter pour faire savoir ce qu’ils font, d’autres restent en -dessous des radars de la visibilité. Il y a le faire-savoir et le déficit du savoir-faire. Il y aussi au premier chef la part à imputer à Saâeddine El Othmani. Ses rares sorties médiatiques sont consternantes. Tout le monde a encore en mémoire ce qu’il avait dit au Parlement, voici deux ans :  » Il y a de l’eau, vous fermez le robinet, vous l’ouvrez; il y a aussi de l’électricité » ajoutant le geste à la parole en appuyant sur un interrupteur. Comme si le Maroc était une réserve indienne du siècle dernier – et encore ! Peu ouvert donc aux techniques de communication, il estime sans doute qu’il n’a pas à se risquer dans ce champ-là, à la différence de son prédécesseur, Abdelilah Benkirane rompu dans ce domaine. C’est que Saâeddine El Othmani est peut-être plus madré qu’il n’y paraît. Il sait qu’ile n’est pas apte pour assumer la plénitude de ses attributions ni son rôle à la tête de la majorité. Alors, il gère, il gère la présente mandature jusqu’à 2021. Il n’entend pas reprendre à son compte le « style » Benkirane et ses embardées récurrentes ici ou là. Il veille à rester dans les clous, si l’on ose dire, et même à raser les murs. Il est pratiquement transparent.

Fait-il le « job » ? Si tel était le cas, cela se saurait depuis trois ans. Sans être cruel ni malveillant, il faut rappeler les multiples et successives situations où il a été défaillant : Al Hoceima, Jerada, Zagora, grève des étudiants en médecine et des enseignants contractuels durant huit mois, … A côté de ces dossiers de gestion, il en est d’autres où le travail gouvernemental n’a pas été assuré. Des textes législatifs donc en attente (code du travail, code pénal); d’autres constitutionnels pourtant aussi (charte des services publics) ; sans parler de la loi-cadre de la fiscalité recommandée par les assises de mai dernier; il faut y ajouter la charte de l’investissement devant éclairer les priorités et améliorer la prévisibilité, la stabilité et le climat d’affaires. Reste encore à évoquer d’autres dossiers : la lutte contre la corruption, le registre social unique devant suppléer la caisse de compensation et qui a été retardé à 2021; les retards de la régionalisation et du processus de déconcentration qui peine à prendre forme dans les territoires. Au fond, le Chef du gouvernement n’impulse pas, ne décide pas et arbitre mollement à l’occasion. Par frilosité sans doute mais aussi par manque d’autorité. De capacité d’incarnation. Et de leadership…

Le spectacle offert par la majorité actuelle et ses | divisions au grand jour n’aide pas à prendre en charge des réformes et à faire prévaloir des choix et des décisions. De grands ministères sont pratiquement autonomes et veillent à préserver cette situation. La coordination de l’action gouvernementale n’est pas assurée. A telle enseigne que depuis la signature de la Charte de la majorité, le 19 février 2018, les composantes de la majorité ne se sont réunies que quelques fois et pas sur des questions importantes. Il était prévu le mercredi 4 mars une réunion du Chef du gouvernement avec les chefs de parti – et non de la seule majorité – pour aborder enfin la question de la relance du champ politique ainsi que celle du code électoral de 2021. Qu’en sortira-t-il ?

La fragilisation d’El Othmani tient également, outre la coordination défaillante de sa majorité, à un autre front ouvert au sein même de son parti. Sa formation est en effet minée depuis plus de trois ans par la difficile  « cohabitation » avec Abdelilah Benkirane, son prédécesseur tant à la tête du PJD que du gouvernement. Avec la dernière sortie de ce dernier, la divergence s’est transformée en confrontation allant jusqu’à un procès en coupe réglée de la gestion actuelle de ce parti. Ce n’est plus du pluralisme entre deux courants ni même du fractionnisme ; c’est pratiquement un procès en illégitimité combinant le reniement et la compromission qui est fait à El Othmani et à ses proches. Pas de quoi conforter le Chef du gouvernement ni au sein de sa formation ni au regard de ses alliés de la majorité ni encore moins aux yeux de l’opinion publique. Une dure pente à emprunter et à remonter en 2020 puis en 2021 !

Quoi que puisse faire El Othmani, son cabinet paraît en sursis. D’une manière ou d’un autre, il est en attente du rapport de la Commission Benmoussa sur le nouveau modèle de développement. Preuve qu’ il gère, que ce qu’il entreprend relève d’un modèle qui n’a pas été probant, et qu’à cette occasion, dans quatre mois, sera mise en avant autre chose : un nouveau cadre référentiel, des priorités , des axes, une vision et sûrement un ensemble de premières mesures immédiates pour bien marquer le changement. Pas de quoi conforter El Othmani contraint de plaider et de tenter de valoriser son action alors qu’une alternative est mise en exergue pour 2021 et les années suivantes. De quoi miner le moral des troupes… Les siennes, surtout!

Article19.ma

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