Entretien réalisé par Ornella Sukkar avec Dr. Mohamed Chtatou

Aujourd’hui, l’enjeu central se trouve au niveau international. Pour une perspective de résolution durable du conflit, il faudrait une prise de conscience de la part des acteurs extérieurs qui l’alimentent que l’usage de la force  ne permettra pas une paix  et une stabilité  durables et qu’ils doivent arriver a une entente , tout d’abord entre eux pour y mettre fin. Mais  ce n’est pas  ce qui  se passe actuellement. On voit plutôt certains acteurs extérieurs s’efforcer d’influer sur le cour des discussions pour imposer leur vision du conflit et de qui devrait en sortir vainqueur.  Les nations Unies sont paralysées  par les divisions au sein du Conseil  de sécurité et de ce fait incapables de faire respecter leurs propres résolutions, en particulier l’embargo sur  les armes, en dépit de violations liguliflores et documentées. On entend répéter qu’il n’y a pas de solution militaires au conflit, mais tout démontre au contraire que c’est la force qui est désormais privilégiée. Des armes de  plus en plus sophistiquées sont acheminées vers le théâtre libyen et le risque d’escalade est bien mal. Tous ces crises ont vas les discutes avec Dr. Mohammed chtatou professeur à l’Université Mohammed V de Rabat. Il est actuellement analyste politique pour les médias marocains, saoudiens et britanniques sur la politique et la culture au Moyen-Orient

 Entretien :

1-Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, le pays s’est enfoncé dans un conflit qui n’en finit plus. Quel est concrètement la situation sécuritaire sur le terrain en cette fin d’année 2019-2020 ?

Depuis la chute du dictateur Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye est passé de statut de pays uni et souverain au statut de tribus qui se battent pour partager le butin de guerre : le pétrole et le pouvoir sans se soucier du bien-être de la population. D’un côté, il y a le gouvernement islamiste de Tripoli coiffé par al-Sarraj, qui est reconnu par la communauté internationale mais qui est incapable d’étendre son autorité sur tout le pays. A l’est il y a le maréchal Haftar, un militaire qui, était à la retraite mais qui est revenu au service actif, et qui ne pense qu’à conquérir le pays coûte que coûte en faisant usage même de la politique de la terre brulée. Au sud il y a des tribus qui ont jeté leur dévolu sur le fils de Kadhafi : Saif al-Islam pour prendre le pouvoir. Au milieu de toutes ces factions belligérantes il y a le peuple libyen pris en otage qui regrette amèrement la mort du dictateur, qui était le symbole de la sécurité et le bien-être du pays. Ce conflit est encore plus désolant pour le citoyen libyen sachant que derrière al-Sarraj il y a la Turquie avec tout son poids régional et sa puissance de feu et derrière Haftar des pays arabes du Moyen Orient et d’autres puissances étrangères. Le résultat de tout cela c’est un embrasement du pays et un avenir incertain pour ses fils.

Toutefois, ce début de mois de février, l’envoyé spécial des Nations Unies pour la Libye a fait état de “progrès” dans les pourparlers entre les représentants militaires des parties belligérantes du pays sur les efforts visant à parvenir à un cessez-le-feu durable qui pourrait inclure un rôle de surveillance pour l’organisme mondial. “Des progrès ont été réalisés sur de nombreuses questions importantes“, a déclaré Ghassan Salame aux journalistes à Genève, où les parties rivales se rencontrent, ajoutant qu’il y avait encore “deux ou trois points de divergence“. Cinq officiers supérieurs nommés par le gouvernement d’accord national (GNA) reconnu par l’ONU et cinq nommés par la soi-disant armée nationale libyenne (LNA) du commandant militaire Khalifa Haftar, basé à l’est, participent aux pourparlers de la commission militaire. Salame a déclaré que les deux parties ne se rencontraient pas en face-à-face mais se livraient à une “diplomatie de navette” avec des réunions séparées.

Parallèlement, mettre fin au conflit en Libye figure en bonne place à l’ordre du jour d’un sommet de l’Union africaine (UA) en Éthiopie. L’ONU appelle l’UA à jouer un plus grand rôle dans la fin du conflit. En réponse à une question d’Al Jazeera sur la possibilité de créer une force africaine pour la paix en Libye, le président congolais Denis Sassou Nguesso a déclaré que l’idée était en discussion.

2- Le conflit est-il avant tout concentré dans la zone de Tripoli ?

Actuellement Haftar, contrôle presque 70% du territoire et il est aux portes de Tripoli, qui est la capitale et la prise de la capitale c’est la prise du pouvoir mais avec l’arrivée des turcs pour secourir les islamistes, il risque de se casser les dents et de perdre du terrain, ce qui, malheureusement, va faire de la guerre le lot quotidien des libyens pour un certain temps et, conséquemment, internationaliser le conflit davantage avec plus de morts, plus de souffrance et plus d’instabilité.

En janvier et février 2019, les forces de Haftar sont entrées dans les villes du sud de Sabha et Oubari et ont repris l’un des plus grands champs pétroliers de Libye, Sharara. Ils ont reçu un large soutien populaire et n’ont rencontré aucune résistance significative. Les groupes armés locaux ont fait défection vers Haftar ou se sont abattus. Le succès étonnant de Haftar dans le sud a été rendu possible avant tout par la longue négligence de la région aux mains du GNA basé à Tripoli. Dans un climat d’insécurité généralisée et de fermeture généralisée des services publics, les habitants ont accueilli avec enthousiasme le vœu de Haftar de rétablir l’ordre. Les mesures prises par Haftar ont provoqué une ruée de la part du GNA pour nommer un commandant de la région militaire du sud et déployer des forces du nord pour protéger Sharara. Mais ces mesures tardives et irréfléchies se sont finalement retournées contre elles, car elles menaçaient de provoquer une fracture politique dans le sud au moment même où les forces de Haftar promettaient d’apporter la stabilité tant attendue.

La prise de contrôle par Haftar du cœur de la région du Fezzan représente le premier véritable changement dans l’équilibre des pouvoirs depuis son expansion en juin 2017 dans la région de Joufra, dans le centre de la Libye. Par la suite, un statu quo fragile avait prévalu dans lequel Haftar semblait incapable d’avancer, tandis que le GNA était paralysé par les rivalités entre les factions – principalement occidentales de la Libye – qui lui étaient associées. Au cours de cette période, de nombreuses relations ambivalentes ou informelles ont comblé la division politique officielle de la Libye entre deux gouvernements rivaux, chacun avec sa banque centrale et ses dirigeants militaires respectifs. Haftar a permis que les exportations de pétrole soient expédiées des ports de l’Est sous son contrôle, même si les revenus reviendraient à la banque centrale de Tripoli. Le GNA a versé des salaires à de nombreux employés du gouvernement oriental, y compris aux soldats des forces de Haftar. Pendant tout ce temps, les efforts internationaux pour négocier une structure exécutive unifiée qui comprendrait Haftar restaient coincés entre les exigences maximalistes de Haftar et la certitude du GNA que lui seul jouissait d’une reconnaissance internationale.

Malgré les succès de Haftar, le sud reste une région très contestée. L’autorité de Haftar est encore fragile dans les régions du sud qu’il a prises. Il n’a envoyé que des forces limitées dans le sud et s’est principalement appuyé sur la coopération ou la vénalité des groupes armés locaux. Les communautés du sud sont lourdement armées. Haftar devra donc faire preuve de plus de prudence dans la persécution des opposants politiques dans le sud qu’il ne l’a fait dans l’est.

Le principal obstacle à la mise en place par Haftar d’un contrôle total sur le sud de la Libye émane de certaines parties de l’ethnie Toubou. Dans un geste de bonne volonté, les groupes armés de Toubou ont remis leurs positions à Sabha aux forces de Haftar avant de se retirer vers le sud. Mais les médias pro-Haftar ont ensuite décrit cela comme « l’armée » ayant « capturé » ces lieux. De plus, pour prendre le contrôle de Sabha, les forces de Haftar s’appuyaient sur des groupes armés recrutés dans la tribu Awlad Souleiman, qui menait plusieurs guerres sanglantes avec des groupes armés Toubou dans la ville depuis 2012. Les dirigeants de Toubou se méfiaient également du récit accompagnant les opérations de Haftar à le sud, qui met l’accent sur la lutte contre les « gangs tchadiens ». Bien que les combattants tchadiens et soudanais soient en effet devenus une source majeure d’insécurité dans le sud au cours des dernières années, les « gangs tchadiens » servaient déjà de langage de code aux combattants toubou – libyens et tchadiens – dans les conflits de Sabha depuis 2012. De toute évidence, ce choix de langue n’était pas innocent, Haftar étant lui-même le plus grand employeur libyen de combattants tchadiens et soudanais.

La stratégie de Haftar pour prendre le contrôle de Sabha a donc aliéné même de nombreux Toubou qui avaient précédemment été favorables ou ambivalents envers lui. À ce jour, les forces de Toubou ont offert une résistance tenace aux tentatives des troupes de Haftar de se déplacer vers le sud à Mourzouq. On ignore actuellement si Haftar peut exploiter les divisions parmi les Toubou pour surmonter une telle opposition. S’il obtient le soutien de puissants commandants de Toubou, ses adversaires et les combattants tchadiens associés pourraient être contraints de chercher une issue, avec des répercussions possibles pour le Tchad et le Niger voisins. Si, au contraire, la fracture actuelle se cimente selon des critères ethniques, cela augmenterait l’intensité du conflit et bloquerait les mouvements de Haftar vers les frontières sud. Les opposants à Haftar dans l’ouest de la Libye pourraient soutenir la résistance de Toubou ; Les commandants de Misratan, par exemple, discutent d’un déménagement dans la région de Joufra, dans le centre de la Libye, pour couper les lignes d’approvisionnement de Haftar au sud. Une décision sur Joufra, à son tour, entraînerait des risques d’une escalade plus large.

3-Quelles sont les principales forces en présence et quelles sont les principaux soutiens étrangers engagés officiellement ou non dans ce conflit ?

Le maréchal qui détient un passeport américain est soutenu principalement par les Émirats arabes unis et l’Égypte, deux pays qui souhaitent utiliser Haftar comme « policier » contre l’avancée des Frères musulmans en Afrique du Nord. Des experts, du matériel, des véhicules militaires et surtout de l’argent ont afflué du Caire et d’Abu Dhabi. Selon un document confidentiel publié par le site Internet Daily Beast, en collaboration avec le site Internet russe indépendant Portal, le commandant de l’armée nationale libyenne peut compter sur un fonds de 150 millions de dollars mis à disposition par les Emirats Arabes Unis pour aider Haftar à acheter les tribus qui contrôlent les différentes régions. Haftar n’est pas soutenu uniquement par les EAU ; il a également le soutien de la Russie et de la France, quoique d’une manière plus subtile et ambiguë.

Le gouvernement de Tripoli peut compter sur l’aide militaire de la Turquie. En mai 2019, une cargaison d’armes et de véhicules armés venant du Bosphore a été ouvertement photographiée dans le port de Tripoli, tandis qu’en juin le président turc Recep Tayyip Erdogan a franchement admis avoir fourni des armes aux forces de Tripoli afin de « rééquilibrer » la situation, étant donné que Les forces de Haftar avaient à leur tour reçu l’aide des Émirats arabes unis et de l’Égypte. Et en effet, le bilan de puissance à terre a changé, surtout après l’introduction des drones Bayraktar TB2 Turkish. Erdogan considère l’aide essentiellement comme une « affaire de famille », étant donné que la société produisant les drones TB2 a des liens avec son gendre Selcuk Bayraktar, époux de la plus jeune fille du président. En outre, la Turquie peut se vanter d’une grande communauté de « Koroglu » (Libyens d’origine turque), quelque 1,4 million de personnes résidant principalement à Misrata, la « cité-État » située à environ 180 kilomètres à l’est de Tripoli : en pratique, au moins un sur chaque quatre Libyens sont d’origine turque.

Plusieurs groupes armés du Soudan et du Tchad ont été impliqués aussi dans le conflit en Libye cette année, selon un rapport des Nations Unies.

Le rapport de l’ONU publié a nommé cinq groupes armés soudanais et quatre groupes tchadiens, qui, selon lui, ont contribué à plusieurs milliers de combattants des deux côtés de la guerre civile. Mais il n’a pas mentionné la présence de mercenaires russes – qui ont récemment été identifiés par centaines dans les médias comme des combattants dans le conflit.

4-Comment expliquer cette implication croissante d’acteurs étrangers en Libye ?

Avec sa proximité avec l’Europe, ses importantes réserves de pétrole et son importance stratégique pour la stabilité de la région de l’Afrique du Nord, l’agitation en cours en Libye préoccupe les États-Unis et leurs alliés. Les factions rivales servant de mandataires aux puissances régionales concurrentes continuent de déstabiliser le pays et d’entraver les efforts de dialogue national. Le rôle des États-Unis et de l’Europe sera essentiel pour encourager le dialogue, soutenir l’embargo sur les armes et contribuer à tout plan de relance économique d’après-guerre.

Pendant un jour au moins, la véritable bataille pour l’avenir de la Libye n’a pas été le champ de bataille autour de Tripoli, mais en fait une table de conférence à Berlin. Il est donc dommage que, alors que les véritables appelants dans le pays en guerre étaient présents, tout progrès devrait rester sur le papier.

La conférence était vouée à l’échec dès le départ car elle est en contradiction avec les nouvelles relations que les États-Unis et la Russie ont développées – même si elles ne l’ont pas officiellement reconnu – au Moyen-Orient. L’Allemagne, les États-Unis, la France et le Royaume-Uni étaient tous là et les bons bruits ont été émis sur la nécessité de limiter les ingérences étrangères dans le conflit. Il a également été convenu que toute personne qui enfreindrait l’embargo sur les armes serait passible de sanctions. Il y a également eu des commentaires épars sur le recours à une éventuelle force de maintien de la paix.

Erdogan a déclaré que son pays ferait tout son possible pour soutenir al-Sarraj et son gouvernement. Mais la Turquie semble de plus en plus désireuse de rétablir la dissuasion mutuelle et de créer une impasse où aucune des parties belligérantes n’est supérieure à l’autre. Cette stratégie aiderait à la fois la Russie et la Turquie à construire un effet de levier concluant des deux côtés et à se déplacer lentement pour bloquer d’autres acteurs européens et régionaux en Libye.

Pendant la majeure partie de la guerre, c’est Haftar qui est apparu le plus fort en contrôlant de vastes étendues du pays. La Turquie estime qu’elle n’a pas d’autre choix que de soutenir le gouvernement de Tripoli, bien que le fait d’avoir pu apporter une part des immenses réserves de gaz de la Méditerranée orientale aura également joué un rôle. Ce qu’Ankara veut à long terme, c’est une influence et c’est une façon de l’apporter.

Les objectifs de la Russie sont légèrement différents. Il veut s’assurer qu’il a des liens directs avec quiconque contrôlera les approvisionnements pétroliers de la Libye à l’avenir. Il cherche également à prendre pied près de l’Europe du Sud et à entraver les tentatives de l’UE de diversifier ses ressources gazières loin de sa dépendance à la Russie. Les deux pays se frottent également les mains pour de futurs contrats lucratifs de construction et d’énergie à la fin du conflit. Plus la Russie et la Turquie exercent d’influence, comme en Syrie, moins il y a de place pour les autres.

5-En septembre dernier, les forces loyales au maréchal Haftar rejetaient l’appel de l’ONU à reprendre les discussions, estimant qu’une solution militaire était la plus à même de résoudre le conflit et de rétablir la loi est –ce que l’homme fort de l’est libyen peut constituer une solution à ce conflit ?

En avril 2019, Khalifa Haftar, le commandant de la milice dont les forces contrôlent une grande partie de l’est de la Libye, a lancé un assaut contre la capitale, Tripoli, dans le but de renverser le gouvernement d’accord national (GNA) du pays. Mais au lieu d’une victoire rapide et décisive établissant Haftar comme le leader incontesté de la Libye, l’offensive a abouti à une impasse. Des milices de l’ouest de la Libye se sont réunies pour contrer Haftar, repoussant lentement ses forces dans la périphérie sud de la capitale. Au cours des six prochains mois, les combats ont continué avec des frappes de drones, des barrages d’artillerie et des tirs de mortier créant une crise humanitaire, mais aucun avantage clair pour les deux parties.

Puis, en septembre 2019, des centaines de mercenaires russes sont arrivés pour soutenir Haftar et ont déplacé l’élan du champ de bataille dans sa direction. Depuis 2015, Moscou a progressivement intensifié son engagement en Libye, où elle voit des opportunités économiques et une chance d’étendre son influence au détriment des puissances occidentales. Il fournit désormais aux forces de Haftar des missiles antichars et de l’artillerie à guidage laser et les soutient avec des combattants paramilitaires du Groupe Wagner, un entrepreneur militaire ténébreux qui fait les enchères du Kremlin dans une liste croissante de pays en Afrique et au Moyen-Orient. Fortes de l’expertise tactique des Russes, les forces de Haftar réalisent maintenant de lents gains territoriaux dans la capitale – et poussent la guerre dans une nouvelle phase plus dangereuse.

Haftar aurait pu être la solution du conflit libyen s’il avait remporté la guerre civile, maintenant vu que les combats s’éternisent ainsi que la souffrance du peuple libyen, il est plutôt considéré comme le grand problème de la guerre civile en cours.

6-Quid de l’idée d’une partition de la Libye a laquelle le maréchal Haftar semble totalement opposé ?

Le pays est de facto partitionné entre les différents belligérants maintenant ce qu’il faut c’est un homme fort et nationaliste pour le réunifier. Cet homme actuellement n’existe pas bien que les tribus du sud pensent que Saif al-Islam est la personne en question.

Malgré tout cela, vous pensez peut-être toujours que la création de trois nouveaux pays est une bonne idée. Mais vous n’avez pas besoin de chercher très loin pour trouver des cas où cette approche a été un désastre. C’est particulièrement le cas lorsque le pétrole est impliqué. Exemple concret : le Soudan du Sud, qui a non seulement mené une guerre calamiteuse de 20 ans pour l’indépendance du Soudan, qui a ravivé le pétrole moins d’un an après avoir accédé à l’indépendance, mais qui est maintenant plongé dans une guerre civile qui lui est propre et qui a échoué. Voulons-nous vraiment flirter avec la perspective d’un plus grand nombre d’États défaillants au Sahara ? Après tout, les États en déroute sont des serres pour les salafistes djihadistes qui sont déjà abondants en Libye et au Sahara. Nous devons nous efforcer de limiter leurs zones d’opérations et non en créer de nouvelles pour eux.

Enfin, malgré le fait d’avoir deux gouvernements et d’être au bord de la guerre civile, la plupart des Libyens se considèrent toujours comme « libyens ». Ils ne se considèrent pas comme tripolitains ou cyrénaïques ou fezzani. La solution à la crise libyenne est de favoriser ce sentiment de « libyen » comme moyen de contrer la mentalité à somme nulle qui anime la crise actuelle. La National Oil Corp. le reconnaît. Face à toutes sortes d’affrontements, il a toujours affirmé que le pétrole libyen est destiné aux Libyens, à l’est et à l’ouest, au nord et au sud. Le défi consiste maintenant à diffuser la mentalité de la « Libye pour les Libyens » à d’autres institutions gouvernementales. Certes, un plan pour ce faire ne tient pas sur une serviette, mais aucun plan pour faire face au désordre créé en divisant la Libye en frontières d’une époque révolue ne le serait non plus.

7-Pour certains observateurs, le conflit libyen ne pourra être réglé que d’une manière politique> Qu’en pensez-vous ? Est –ce possible ?

Le dialogue politique est le seul moyen de résoudre la crise libyenne.

L’intervention militaire extérieure et l’utilisation d’armes ne feront qu’aggraver les conflits et intensifier les affrontements, ce qui entraînera une augmentation des tensions en Libye et rendra la résolution des problèmes plus difficile.

À l’heure actuelle, les retombées de la crise libyenne sont en augmentation et des forces terroristes, comme l’État islamique, pénètrent dans le pays, qui mérite une grande alerte de la communauté internationale.

Il est de la plus haute importance d’exhorter les parties belligérantes à cesser le feu et à retourner à la table des négociations.  La communauté internationale devrait également déployer des efforts conjoints pour lutter contre le terrorisme et empêcher l’expansion des forces extrémistes et terroristes en Libye.

La Mission d’appui des Nations Unies en Libye :  United Nations Support Mission in Libya (UNSMIL) a publié le 20 décembre 2019 une déclaration sur les réseaux sociaux exprimant sa préoccupation face aux récents développements en Libye. « La UNSMIL regrette les événements récents : escalade militaire, ingérence étrangère croissante en Libye et échange d’accusations de trahison par des parties libyennes, qui mettent en danger l’unité de la Libye. La mission estime qu’une solution politique est la seule solution à la crise », a-t-elle ajouté.  « La UNSMIL poursuivra ses efforts inlassables pour parvenir à un accord international à la crise libyenne. Elle exhorte les Libyens à reprendre le dialogue ; protéger la vie d’innocents ; mettre fin aux combats entre frères ; freiner l’ingérence étrangère et empêcher de nouvelles catastrophes pour les civils ».

La théorie des négociations nous dit que pour que toute négociation soit couronnée de succès, la condition la plus importante est qu’il y ait une « impasse douloureuse » sur le terrain. En d’autres termes, les deux parties doivent souffrir d’un conflit dans l’impasse et avoir l’intention de s’en sortir. Cela ne s’est pas produit pendant les années de conflit en Libye. En fait, Haftar n’a jamais cru à une solution négociée ni à aucun processus démocratique et l’a dit publiquement et en privé, même aux responsables américains. Grâce à ses partisans étrangers, il pensait avoir la capacité d’imposer une solution militaire.

Cette impasse douloureuse pourrait-elle être possible aujourd’hui ? La réponse est non, pas avec la situation telle qu’elle est.

La situation actuelle exige que les États-Unis intensifient leur engagement avec la Libye. Les États-Unis sont le seul acteur qui a l’autorité et le pouvoir de convaincre les partisans extérieurs des deux factions de retirer leur soutien et de respecter l’embargo sur les armes établi par l’ONU. Le leadership américain serait particulièrement important en ce moment, et les États-Unis doivent prendre des mesures concrètes pour réussir à atteindre et à achever un processus de négociation viable.

Les États-Unis ont actuellement de graves lacunes à surmonter en ce qui concerne leur politique libyenne. Tout d’abord, il a perdu une certaine crédibilité après l’appel téléphonique de Trump avec Haftar. Il a signalé au GNA et à ses forces qu’ils avaient été abandonnés par les États-Unis. Le GNA et ses forces ont collaboré avec succès avec les services militaires et de renseignement américains pour vaincre Daesh lors de la bataille de Syrte en 2016, où l’Etat islamique s’était établi, un combat qui a coûté aux forces du GNA plus de 800 combattants libyens. Ces forces sentent maintenant que leurs sacrifices ont été complètement oubliés par Washington à cause de l’appel téléphonique de Trump. Cela envoie également un signal très négatif aux autres partenaires locaux des États-Unis dans les efforts de lutte contre le terrorisme dans le monde.

Deuxièmement, étant donné la récente lettre de sept membres du Congrès, républicains et démocrates, exigeant que le FBI enquête sur la possibilité que Haftar, un citoyen américain, ait commis des crimes de guerre, tout nouveau contact avec Haftar ou toute perception de liens américains avec lui être traduit comme le soutien de l’administration à un criminel de guerre potentiel aux yeux de la loi.

Pour aller de l’avant et établir une nouvelle feuille de route pour une nouvelle solution politique en Libye, les États-Unis et leurs alliés européens doivent procéder comme suit :

Premièrement, l’OTAN sous la direction des États-Unis devrait déclarer une zone d’exclusion aérienne sur l’ensemble du territoire libyen. Cela empêcherait les deux parties – et leurs partisans étrangers – d’utiliser la force aérienne pour provoquer davantage de morts et de destructions de cibles civiles, comme cela s’est produit ces dernières semaines.

Deuxièmement, aucun cessez-le-feu ne serait acceptable pour les défenseurs de Tripoli à moins qu’il ne soit précédé du rétablissement du statu quo précédent, comme les États-Unis l’avaient demandé au début de cette guerre contre Tripoli. Assimiler l’agresseur à ceux qui se défendent et à leur ville n’est ni réaliste, ni un point de départ viable.

Troisièmement, le processus de négociation établi par l’ONU est pratiquement mort. Un nouveau processus plus inclusif devrait être entrepris. Toutes les options devraient être sur la table, même celle qui voit un système fédéral ou même une partition du pays en deux ou plusieurs parties comme une sortie viable des subtilités et des échecs de l’accord de Skhirat et des années de guerre civile qui ont opposé les régions et tribus les unes contre les autres principalement pour le contrôle des revenus pétroliers.

Quatrièmement, il devrait y avoir un effort sérieux pour séparer Haftar, âgé de 76 ans, en tant que personnage, des structures tribales et militaires qu’il dirige dans l’est du pays. Cela signifie qu’une nouvelle direction à l’Est devrait voir le jour, à laquelle on peut faire confiance pour ne pas gâcher à nouveau aucun processus politique. On peut encore soutenir les forces de l’Est, mais pas la personne de Haftar. Si les forces de l’Est sont vraiment une armée, alors cette armée peut proposer un nouveau leadership. Sinon, il sera clair que nous avons affaire à un one man show soutenu simplement par des milices, comme l’ont observé de nombreux experts.

Cinquièmement, les résolutions des Nations Unies interdisant la fourniture d’armes à diverses factions libyennes devraient avoir du mordant, et les pays mentionnés dans les rapports des Nations Unies doivent être tenus responsables de leurs violations au fil des ans, à titre d’exemple pour les autres.

Enfin, il devrait y avoir une reconnaissance officielle que l’histoire libyenne est une guerre civile depuis son début en février 2011. C’était alors un conflit entre les Libyens, ceux qui soutiennent Kadhafi et ceux contre lui, comme c’est toujours le cas aujourd’hui. La participation de l’OTAN ne faisait qu’appuyer une partie sur l’autre. L’incapacité à reconnaître qu’elle a été et demeure une guerre civile est ce qui a conduit à ignorer les étapes concrètes qui suivent une telle reconnaissance. La reconnaissance des guerres civiles et des conflits internes pour ce qu’ils sont à tendance à déclencher un processus de réconciliation, de désarmement et de réintégration des militants dans la vie civile.

8-Aujourd’hui, le conflit profiterait essentiellement aux terroristes et aux trafiquants divers. Qu’en est-il réellement du pouvoir et de l’influence de ces derniers en Libye aujourd’hui ?

En plus de la menace djihadiste, toutes sortes d’activités criminelles se sont développées en Libye et à partir de celle-ci et ont touché ses voisins, notamment le trafic de migrants et le trafic d’armes. La poursuite du chaos en Libye dans le contexte de l’effondrement de l’EI au Moyen-Orient soulève encore maintes préoccupations à la lumière de la spéculation que la plupart des combattants étrangers nord-africains qui sont allés en Syrie ou en Irak et se sont battus avec l’EI ou les affiliés d’Al-Qaïda en Syrie, en particulier le Front al-Nousra, pourraient décider de migrer vers la Libye et d’y renforcer les affiliés djihadistes de l’EI ou d’Al-Qaïda. En effet, au Moyen-Orient, ces combattants ont acquis un haut niveau d’idéologie militaire et radicale ainsi qu’une expérience de combat de première main, en plus d’établir des réseaux avec des collègues djihadistes du monde entier. Cela pourrait donc déstabiliser davantage l’ensemble du système régional en Afrique du Nord et au Sahel.

La fragmentation de la Libye après le conflit signifie qu’il existe un large éventail d’acteurs capables de se livrer à la violence politique. Cette violence a pris des formes qui peuvent être qualifiées de terrorisme. Le manque de capacités dans la fourniture de sécurité centralisée, couplé à la large disponibilité des armes, signifie que ces groupes peuvent agir en toute impunité tandis que l’État s’efforce d’obtenir le monopole de l’usage de la force. Malgré l’héritage et la complexité des relations entre l’État, les islamistes, les tribus et les minorités ethniques, il existe des points communs derrière les facteurs qui poussent ces différents groupes à s’engager dans la violence. Plus important encore, l’intention de se livrer à la violence sera liée à l’évolution politique du processus de transition et à la mesure dans laquelle le processus est inclusif. Si des groupes estiment que leurs intérêts ne sont pas représentés de manière adéquate ou qu’ils sont activement marginalisés par d’autres au cours du processus d’élaboration de la constitution, ils peuvent recourir à la violence comme tactique politique.

C’est pour cette raison que les motivations des groupes islamistes à commettre des violences ne seront pas trop différentes de celles des tribus marginalisées et des groupes ethniques minoritaires, et il serait erroné de concentrer l’analyse ou la politique uniquement sur les anciens acteurs. Malgré ces motivations comparables, ces différents acteurs ne montrent actuellement pas beaucoup de signes de coopération ou de coordination. Il est cependant plausible que le mécontentement partagé parmi les tribus arabes marginalisées, les minorités ethniques et les groupes islamistes pourrait encourager leur collaboration à mesure que le processus de transition progresse. Une telle évolution serait destructrice pour l’État libyen naissant.

9-Quelles sont selon vous les perspectives de résolution ou d’aggravation du conflit à court ou moyen terme ?

De nouvelles tendances sont apparues en Libye, telles que des changements dans la nature des activités économiques transfrontalières, en particulier l’augmentation de la traite des êtres humains et des migrations dans le sud de la Libye. Bien qu’il n’existe pas de statistiques permettant d’indiquer le nombre

de migrants entrants cela est devenu une question très sensible dans la perception populaire libyenne et est susceptible de compliquer davantage les problèmes politiques non résolus liés aux minorités non arabes du sud de la Libye, des groupes ethniques qui s’étendent sur une grande partie du Sahel. La militarisation probable de certains migrants récents en Libye et le rejet généralisé au sein de Libye de leur installation permanente là-bas signifie que le sort de ces migrants pourrait bien avoir un impact régional à moyen et long terme. Tout comme il y a eu une tendance à négliger les dynamiques liées aux migrations en Libye ou pour les visualiser de manière dépolitisée, le caractère politique de la lutte contre le terrorisme dans le pays a parfois été sous-estimée à la lumière des problèmes de sécurité. Cela a également le potentiel d’augmenter l’instabilité dans la région à moyen et à long terme en entraînant une radicalisation accrue, si elle n’est pas prise en compte maintenant.

Dans les zones touchées par les conflits, les élections restent un instrument clé pour légitimer une nouvelle autorité. Lorsqu’elles sont suffisamment libres et équitables, elles mettent entre les mains des transitions politiques complexes et acquièrent leur rôle de légitimation incontesté. Le corollaire est que dans de tels contextes, les élections peuvent fournir une stratégie de sortie aux acteurs internationaux engagés dans la recherche d’une solution politique. Dans les pays touchés par des conflits, la communauté internationale, qui, par définition, manque presque de légitimité dans les affaires intérieures d’un autre État15, a besoin d’un interlocuteur national pour traiter. Les élections peuvent ainsi servir le double objectif de légitimer un interlocuteur et de justifier le départ de la communauté internationale. Avec l’éviction de Kadhafi, la Libye avait besoin d’une autorité gouvernementale avec le plein soutien du peuple, ce que le Conseil national de transition ne pouvait pas garantir16. De même, la communauté internationale, en particulier les promoteurs de l’intervention dirigée par l’OTAN – France, Royaume-Uni et Les États-Unis –– voulaient éviter une présence durable dans le pays, tout en ayant besoin d’un agent pour régler les nombreuses réclamations provoquées par le changement de régime.

10-Dernierement, quel est le rôle de la Turquie, des Etat Unis et de la Russie en Libye et comment ils dirigent la crise ?

La mise en œuvre de l’accord politique de 2015 négocié par l’ONU, qui a établi le Conseil de la présidence et le gouvernement intérimaire basé à Tripoli (GNA), a été entravée par des allégations d’illégitimité par des forces politiques rivales. Bien que le cadre de l’accord soit la seule voie viable pour résoudre le conflit libyen, la communauté internationale doit encourager toutes les parties à négocier un nouveau gouvernement avec une légitimité nationale.

Des mesures importantes ont été prises en juillet 2017, lorsque les rivaux, le président al-Sarraj et le général Haftar, ont convenu d’un accord de cessez-le-feu et de la tenue d’élections en 2018. Pourtant, la Libye reste profondément divisée et le non-respect de l’accord pourrait nuire à la sécurité régionale et augmenter le nombre de migrants flux vers l’Union européenne.

Des pays comme les USA, la Russie et la Turquie en mettant de la pression sur les différents belligérants pourraient éventuellement mettre fin à la guerre civile et réunifier le pays. Mais sont-ils prêts à le faire, telle est la question ?

La Russie et la Turquie sont en train de devenir des arbitres clés dans ce pays ravagé par la guerre, essayant de pousser Fayez al-Sarraj, chef du gouvernement internationalement reconnu (GNA), et son rival, le général renégat Khalifa Haftar, à commencer à accepter le les grandes lignes d’un règlement politique à plus long terme, celui qui convient à la fois à Ankara et à Moscou.

Ornella Sukkar: Journalist et directeur du courier international Future concepts specialisee dans le monde arabe et islamiques et les etudes orientales.

Source: Futureconcepts-lb.com

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