Des personnes forment un cercle dans la rue autour d’un homme, la trentaine, portant un djellaba et un cartable, qui parle haut et fort de la situation des droits humains au Maroc, de son admiration pour la chanson controversée « Vive le peuple » et des institutions détenant le pouvoir, de l’institution monarchique, de l’institution parlementaire et des agents auxiliaires de l’autorité. Le jeune homme tenait un discours qui n’est pas sans dimensions philosophiques. Il n’était pas loin du siège du Parlement à Rabat et à côté de Bank Al-Maghrib, un lieu stratégique pour parler de certaines autorités avec des exemples à portée de la main.

Alors que des femmes et des hommes se sont rassemblés au son de la musique et de la danse, d’autres ont choisi d’écouter une conversation philosophique et politique, et certains se déplaçaient entre les deux groupes, les uns ont exprimé leur admiration et d’autres n’ont pas caché leur peur en disant: « celui-là cherche des ennuis, ils viendront le chercher ». En effet, ces derniers avaient raison. Les policiers sont venus pour disperser le rassemblement et arrêter deux jeunes hommes.

Agora de Rabat?

Qui serait le jeune portant la djellaba? Et d’où vient celui qui parle des détenus et des personnes poursuivies dont les noms ont été relatés récemment dans les médias parce qu’ils ont ont tweeté, écrit ou chanté avant de se trouver en prison? Comment ce jeune homme ose-t-il ouvertement soulever ces questions au cœur de la capitale, et comment veut-il convaincre les passants de la nécessité de parler et de les amener à travers ses questions à exercer une réflexion collective sur ce que certains considèrent comme étant des lignes rouges? Ce « philosophe » est-il donc un proche d’un des détenus que les sentiments ont conduit à parler avec douleur de l’absence d’un fils ou d’un frère ou peut-être même d’un ami fidèle? Socrate est-il ressuscité dans les rues de Rabat et s’imagine-t-il sur la place Agora en train de réfléchir avec ses étudiants, à travers un flot de questions qui pourraient l’emmener au même sort qu’il a rencontré il y a 400 avant JC? Son éloquence montre qu’il est éduqué et peut être détenteur de hauts diplômes, car il fait montre d’une grande connaissances en philosophie, en sciences politiques et en art … comme s’il avait été formé aux conversations de l’Agora à Athènes, cet espace où les citoyens se rencontraient, protestaient et débattaient en toute liberté des questions philosophiques, politiques et sociales.

Enfin, nous venons d’apprendre que ce « philosophe » n’est un proche d’aucun des détenus des Hirak dans les régions et d’aucun des détenus à cause de leurs blogs ou de leurs chansons critiques sur l’autorité, tout comme il n’est pas Socrate ni un orateur sophistiqué venant de l’ancienne Athènes, mais il est un jeune du quartier Sbata de la ville de Casablanca, et a des antécédents à essayer de former les gens à parler et à penser philosophiquement. Il n’a pas dialogué avec les Sophistes, mais il avait déjà organisé des cercles et rassemblé des gens pour qu’il les interroge et pour qu’ils le questionnent et discuter des sujets « interdits » dans un exercice sur la réflexion « critique ». Il l’a fait il y a deux semaines à Agadir et la police l’a arrêté avant de le relâcher au bout de quelques heures. Il a par la suite récidivé à Casablanca puis à Rabat, où il a été présenté jeudi au procureur du roi près le tribunal de première instance de Rabat, qui l’a poursuivi pour de multiples accusations.

Détenu pour avoir philosophé

Al-Jazeera: la philosophie dans la rue, et le mis en cause admet qu’il formait les passants sur la voie publique aux valeurs de droit, de justice, de liberté et de démocratie … et soulève devant eux d’autres sujets sur la justice et la sécurité. Selon « Akhbar Al-Youm », dans la nuit du mercredi 29 janvier, le seul cercle qui a été démantelé dans cette soirée était celui qui était animé par Younes Benkhdim, tandis que les cercles voisins, dans lesquels des jeunes hommes chantaient et dansaient, ils n’ont pas été inquiétés. Dans la même soirée de mercredi, la police a également arrêté Nabil Belkabir, l’un de ceux impliqués dans la philosophie sur la voie publique, qui était présent dans le cercle de Younes Benkhdim, après avoir tenté de persuader les policiers de ne pas arrêter son ami et quitté le poste de la police deux heures environ plus tard alors que son ami Younès était resté entre les mains de la police.

Il s’attendait à son arrestation

Parmi les sujets dont Benkhdim a parlé dans le cadre de la soirée « Philosophie dans la rue », le mercredi 29 janvier, la question des détenus à cause des postes sur Facebook et Twitter. Il a ainsi abordé le cas d’Omar Radi qui est toujours poursuivi en état de liberté à cause de son tweet sur la justice et les verdicts prononcés à l’encontre des détenus du Hirak du Rif, évoquant l’enquête journalistique que ce dernier avait publiée sur les « serviteurs de l’Etat » qu’il a appelés les « courtisans » pour avoir bénéficié de terrains valant des milliards… Il en a parlé devant une assistance qui l’écoutait avec étonnement pour son audace, surtout quand il a exhortés les gens à prendre la parole sans rien craindre en disant: « n’ayez pas peur … c’est moi qui en assume la responsabilité, et c’est moi qui serai arrêté ». Portait-il sa Djellaba en laine parce qu’il savait qu’il allait être arrêté par une nuit froide après un débat houleux?

Benkhdim s’est lui-même surnommé « le citoyen inapte à l’injustice » qui signifie, selon lui, que « le citoyen sait comment se défendre, qu’il a une connaissance du droit et qu’il connaît la fonction de l’agent de sûreté et ses prérogatives … et si les préfectures de la sûreté nationale ont-ils formés leurs fonctionnaires sur la culture juridique et du droit ou non? Il estime que la sûreté nationale ne connaît souvent que ‘ »enlève-toi d’ici … et tabasser », se demandant: « s’agit-il de la transition démocratique et de la justice transitionnelle … ces pratiques ne reflètent pas les slogans d’équité et de réconciliation et le discours du Conseil national des droits de l’homme et des rapports nationaux et internationaux sur les disparitions forcées ».

De temps en temps, Benkhdim recours au sarcasme et la dérision pour donner un caractère humoristique à son cercle, et pour exprimer ce qu’il considère comme des paradoxes et des contradictions dans la politique de l’État avant d’aborder le concept de justice transitionnelle et sa relation avec le modèle de développement, en disant: « la monarchie, c’est-à-dire le roi et le gouvernement en la personne de son chef et tous les départements de l’État dans le cadre de la démocratie représentative, ont convenu qu’il y avait un problème de développement, de démocratie et d’institutions…Bien, le début de la solution est de diagnostiquer la maladie. Mais est-ce que la solution est l’incarcération politique … d’envoyer en prison comme des criminels tous ceux qui se sont exprimés et ont dit « deux mots » ou participé à une manifestation ou une lutte? » Et de répondre à ses questions comme dans un monologue: « en tant que citoyen, j’ai le droit de m’exprimer sur la nature de la vie que je désire et la nature de l’État dans lequel je veux vivre…la justice transitionnelle est de passer de l’État d’oppression, de détention politique, de torture et d’expulsion …à un État de démocratie, de droits, de devoirs et de dignité, l’être humain je me fiche de son appartenance religieuse ou ethnique. Quiconque vit au Maroc doit vivre dans la dignité ».

Poète « libre »

Younes Benkhdim est également un poète. Il s’appelait le poète du 20 février, il écrit le Zajal et a des poèmes en arabe classique, que l’on trouve sur YouTube. Sa poésie ne connaît pas de lignes rouges, et certains de ses poèmes ne respectent pas les règles conventionnelles de l’écriture poétique.

Lors des manifestations de 2011, Benkhdim a sorti toutes ses munitions dans un seul poème, et il a été condamné à un an de prison pour « rassemblement armé » et « humiliation à un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions », après avoir participé à une manifestation de solidarité avec Moad Al-Haqed, qui était alors détenu à la prison d’Oukacha à Casablanca.

Le Pouvoir et le pouvoir de la rue

Ayoub Boudad, un des animateurs de la « Philosophie dans la rue », a déclaré à « Akhbar Al-Youm » que cette idée est le fruit en 2012 de l’Initiative des Universités Populaires. Après « l’accalmie des protestations du mouvement du 20 février, et le rétrécissement des espaces de débats que le mouvement n’a pas créé suffisamment, nous avons envisagé, en tant que groupe de jeunes, le lancement d’initiatives pour réoccuper la rue, qui était un acquis en 2011 ″. Quant à l’interdiction de l’occupation de l’espace public?Boudad, qui était étudiant en ingénierie avant de poursuivre ses études en sciences politiques, répond: « il ne peut y avoir de victoire sur l’autoritarisme si le peuple ne peut pas prendre possession de l’espace public » avant d’ajouter que « 9 ans après 2011, nous assistons maintenant à un recul des libertés et des acquis que nous avions gagnées grâce aux manifestations du 20 février … Il y a aujourd’hui une politique de vengeance à l’encontre des voix qui y ont contribué ». « L’objectif derrière cette idée était de créer un espace d’échange de points de vues pour connaître le changement que nous souhaitons », explique Ayoub, qui avait été arrêté lors d’un débat philosophique dans une rue de Rabat en 2015, avant d’être libéré après des heures d’interrogatoire.

L’un des amis de Younes Benkhdim, qui a refusé de révéler son nom parce qu’il a été arrêté pour les mêmes activités, a déclaré à Akhbar Al Yaoum que l’objectif de « la philosophie dans la rue » ou « le théâtre dans la rue » est « non seulement de s’adresser à l’Etat, mais de changer le destinataire qui deviendra les gens et d’oeuvrer à les sensibiliser en posant des questions sur ce qu’est un Etat et quelle est sa fonction? Qu’est-ce que la citoyenneté? Qu’est-ce que la liberté? Et d’autres questions sur lesquelles les philosophes ont réfléchi depuis l’Antiquité », ajoutant qu’il s’agit de nouvelles façons d’apprendre au lieu des méthodes classiques derrière les murs, et c’est aussi un moyen de développer un sens critique et de créer un citoyen qui comprend ses droits et ses responsabilités.

(Source: Alyaoum24)

Article19.ma

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