Tour Eiffel, symbole d’une France éternelle

Par Dr Mohamed Chtatou

La France en guerre ? Des émeutes dans les ghettos ? Des étudiants révoltés ? Troubles de banlieue ? Grèves interminables ? Chômage endémique ? Est-ce le rêve français ?

La France, en 2020, est un pays dans le marasme. Au cours du dernier quart de siècle, la situation économique de la France s’est dégradée, tandis que les gouvernements successifs ont dû faire face à un succès limité avec la nécessité de s’adapter à un monde en mutation. Mais les Français sont désormais de plus en plus convaincus que rien ne change et que rien ne changera. Même, dans le pire des cas, rien ne peut changer.

Jusqu’à un certain point, ils ont raison. Il existe une suspicion profondément ancrée de changement en France et, dans de nombreux milieux, une profonde aversion. Et cela n’a rien à voir avec les temps modernes ; c’est culturel. Quelle autre langue – le cas échéant – a quelque chose qui ressemble à deux dictons français très bien établis : « Plus ça change, plus c’est la même chose », et « On prend les mêmes et on recommence » ? La lutte contre le changement est quelque chose que les Français ont trouvé extrêmement difficile, et c’est ainsi depuis plus de deux siècles.

Comment se fait-il que la France, il n’y a pas longtemps l’un des leaders économiques de l’Europe d’après-guerre, ait atteint l’état dans lequel elle se trouve aujourd’hui ? Qu’est-ce qui ne va pas dans la France moderne ?

Le modèle français

Chômage endémique, explosion de la pauvreté en banlieue et dans les zones urbaines pauvres, baisse du pouvoir d’achat de la plupart des ménages français, grave fuite des cerveaux parmi ses élites éduquées, notamment chercheurs et jeunes cadres, grèves qui ont parfois laissé des villes comme Paris sans transports publics pendant plus d’un mois, des chauffeurs routiers bloquant les routes et les dépôts d’essence, un ferry de Corse détourné par ses marins dans le cadre d’un conflit du travail, ou des émeutes nocturnes dans les banlieues pauvres s’étalant dans les villes grandes et petites, à travers le pays, ou des étudiants bloquant les universités pour protester contre les nouvelles lois sur l’emploi.

Tout cela dans un pays qui est toujours un endroit où il fait bon vivre, un pays dont la main-d’œuvre à l’un des taux de productivité horaire les plus élevés de toute l’Europe, dont le système d’enseignement secondaire et les services de santé – malgré les problèmes budgétaires – font toujours l’envie de de nombreux autres pays, dont le réseau ferroviaire à grande vitesse est le meilleur au monde, dont le réseau autoroutier est désormais l’un des meilleurs d’Europe, dont les industries de haute technologie et de l’aérospatiale sont des leaders mondiaux, où une formation universitaire est remarquablement bon marché et ouverte à tout diplômé du secondaire, dont les écoles de commerce sont parmi les meilleures au monde, et où l’art et la culture prospèrent.

Pendant cinq décennies après la seconde guerre mondiale, la France a été considérée comme l’un des moteurs de l’Europe et des grands bastions de la démocratie dans le monde occidental. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, une seule des grandes nations d’Europe continentale a gardé la tête haute (balayant soigneusement les souvenirs de Vichy sous le tapis) en tant que champion de la liberté et de la résistance au fascisme : la France. C’est l’Europe dans laquelle le Marché commun a été lancé pour la première fois, un groupement de six nations européennes, trois grandes, trois petites.

Dans cette Europe d’après-guerre, avec deux des grands États membres supportant toujours le fardeau massif de la culpabilité pour leurs récents passés. Et c’est ainsi que le Marché commun s’est développé dans l’Europe de la guerre froide comme une émanation du pouvoir et de l’influence française mais aussi comme un reflet du modèle français de pouvoir, centralisé, bureaucratique.

Jusqu’à ces dernières années, il existait en France un quasi-consensus national sur la valeur des « modèles » français, sociaux, politiques et économiques, et dans une large mesure encore aujourd’hui, la confiance intrinsèque en eux demeure élevée. Ce n’est que dans les dernières années du XXe siècle que ces modèles ont été sérieusement remis en question. Avant cela, les voix de la critique, dont certaines étaient assez stridentes, provenaient des bords de la société, des marges politiques, mais étaient classiquement ignorées ou mises à l’écart par l’establishment. Même les événements de mai 1968, grand point d’éclair de l’histoire de l’après-guerre en France, n’ont rien changé à la situation. Hormis le fait d’attirer la jeunesse française tardivement dans les « années 60 changeantes » et de provoquer des réformes indispensables de l’enseignement supérieur, le mois de mai 68 n’a pas vraiment fait bouger la France. Malgré la fièvre révolutionnaire de l’époque, la France en 1975 n’était pas très différente de la France en 1965. Le système, la Ve République, a survécu intact. Compte tenu de la puissance et de la nature de l’establishment français, cela n’était guère surprenant.

Elitisme français

Derrière la rhétorique forte de la démocratie et de l’égalité qui caractérise l’argumentation politique en France à gauche et à droite, se cache la réalité désagréable que la France est peut-être la plus élitiste de toutes les nations développées ; et pour quiconque qui considère que l’élitisme rime avec copinage et est loin de l’égalité, la faille fondamentale du modèle français commence à apparaître. Le système est construit en partie sur la base d’un mythe.

Assemblée nationale française, symbole de la démocratie

Dans la plupart des pays développés et même des pays en développement, les futures élites du pays – les futurs politiciens, les chefs de file de l’industrie et les hauts fonctionnaires – sont éduqués avec les élites moins qualifiées dans les universités, le summum de la plupart des systèmes éducatifs. Ce n’est pas le cas en France, où les élites de la nation sont souvent siphonnées hors du système avant de quitter leur lycée, et chouchoutées dans des grandes écoles sélectives et hautement élitistes, loin du tumulte de la vie universitaire ordinaire. Si cela ne commence pas à la maison, la séparation entre les élites françaises et le reste de la population commence au lycée, la sortie d’une grande école étant un tremplin naturel vers bon nombre des meilleurs emplois en France, notamment dans la fonction publique.

Les Britanniques et les Américains qui découvrent la France, nourris de l’image de ce pays en tant que grand champion de la « liberté, de l’égalité et de la fraternité » sont souvent plus que surpris de découvrir le souci de la France pour ses « grandes familles », les barons de l’industrie et leurs fortunes, beaucoup d’entre eux (comme les Dassaults, les fabricants d’avions chasseurs à réaction Mirage) avec des liens familiaux intimes dans les plus hauts échelons de l’État et de la politique.

Jusque dans les années 1990, la plupart des Français auraient probablement été surpris eux aussi. Au-delà des cercles d’étudiants de gauche, du Parti communiste et du Canard Enchainé, peu de gens ont beaucoup réfléchi à la question. Après tout, étant donné que les élites contrôlaient la plupart des médias, des partis politiques et une grande partie de l’establishment français et n’avaient aucun intérêt à scier la branche sur laquelle ils étaient assis, la remise en question du système en soi était très limitée.

Loin de remettre en cause le système, les élites françaises – notamment par le contrôle des médias et de l’éducation – ont fait en sorte que le « modèle français » et les « valeurs françaises » soient perçus par les Français ordinaires comme des sources majeures de fierté nationale, supérieures à celles des autres nations et en particulier supérieur aux modèles américain et britannique.

Résistance au changement

Il n’y a absolument rien de nouveau à ce sujet. C’est ainsi que fonctionne la France. Alors que de nombreuses nations – y compris la Grande-Bretagne – ont connu leurs révolutions, peu rendent un hommage aussi intense à leur héritage révolutionnaire que les Français. La Révolution est une référence pour la France et, à ce jour, les grands révolutionnaires – aussi meurtriers ou sanglants aient-ils été – restent vénérés comme de grandes figures de l’histoire de France ; et leur plus grand succès a sûrement été qu’ils ont réussi à changer la France. La France est un pays qui a de grandes difficultés à changer ou à avancer, sauf en période de révolution ou de grands bouleversements. Les révolutionnaires français étaient des gens qui ont réussi à imposer un changement à la France – tout comme ce grand héros français des temps modernes, le général de Gaulle, qui a également profondément changé la France.

Plus récemment, au cours des 30 dernières années, les gouvernements français successifs ont promis de changer la France, de moderniser le pays, de réduire les déchets, de simplifier l’administration. Il y a eu beaucoup de petits changements, mais les grandes réformes de l’État français et de l’économie française, reconnues comme essentielles depuis les années 80, ne se sont pas matérialisées.

Ce n’est pas que les gouvernements successifs n’ont pas proposé de réforme : beaucoup a été proposé. Au cours des dernières décennies, d’importants projets ont été proposés par les gouvernements successifs pour réformer l’économie, le système éducatif, le marché de l’emploi, le système administratif local français, le système de santé de plus en plus à court d’argent (la sécurité sociale), et bien plus encore. Mais en dehors des mesures populistes telles que la réduction de la semaine légale de travail à 35 heures, ou l’introduction de la 5ème semaine de congés payés, en 1982, les réformes les plus importantes ont été soit diluées face à une opposition sérieuse, soit complètement abandonné, voire annulé par les gouvernements qui ont suivi.

En 1995, par exemple, sous la présidence de Jacques Chirac, le Premier ministre Alain Juppé a été contraint d’abandonner une réforme majeure et nécessaire du système de retraite du secteur public face à l’opposition des syndicats. Les conséquences de cet échec de la réforme ont hanté les dirigeants français depuis lors, car les déficits de certains régimes publics de retraite français ont continué de croître, ce qui en fait l’un des principaux dysfonctionnements de l’économie française à ce jour.

Le président Sarkozy a poussé à travers les réformes des retraites en 2010, mais seulement face aux protestations massives des syndicats et autres ; et les réformes des retraites de Sarkozy étaient insuffisantes pour établir les pensions de l’État sur une base financière solide dans un avenir prévisible. Pire encore, certains éléments de la réforme – bien que mineurs et largement symboliques – ont ensuite été annulés par le président Hollande. Le problème demeure.

Une autre réforme dont on parle depuis de nombreuses années est la nécessité de moderniser les collectivités locales en France. Dans les années 2000, deux rapports officiels proposaient de réduire le nombre et les multiples niveaux de gouvernement local et d’administration en France. Juste après son élection en 2007, le nouveau président de droite Nicolas Sarkozy a demandé à l’économiste Jacques Attali, ancien conseiller du président socialiste François Mitterrand, de dresser une liste des moyens de simplifier la bureaucratie française, de réduire ses coûts et de la moderniser en général, et sortir la France de sa détresse économique. La commission Attali a produit un livre blanc décrivant 316 propositions, dont vingt actions majeures à entreprendre. L’une des plus importantes d’entre elles a été la réforme territoriale. On aurait pu penser qu’un rapport commandé par un président conservateur à un consultant économique socialiste pourrait recueillir suffisamment de soutien consensuel pour servir de feuille de route pour le changement ; mais rien n’a encore été fait.

Système éducatif : esprit de critique manquant

Depuis des générations, l’éducation en Grande-Bretagne et dans de nombreux autres pays implique d’enseigner aux étudiants non seulement à apprendre des faits, mais aussi à les remettre en question. Ce n’est pas le cas en France. L’enseignement secondaire est en grande partie une transmission de faits de l’enseignant à l’élève, y compris l’apprentissage par cœur. En termes de connaissances acquises par les étudiants, le système est peut-être plus efficace que le système britannique. Mais pour leur apprendre à penser par eux-mêmes, à participer et à réagir, à développer l’individu, le système français est certainement beaucoup moins performant. C’est délibéré ; le système des lycées en France a été conçu sous Napoléon comme un moyen d’assurer l’éducation, par l’État, des classes instruites qui assureraient le fonctionnement, le développement et la perpétuation de la nation, de l’État et de ses institutions, y compris l’armée. En cela, il a connu un succès remarquable, tout comme il l’a été, jusqu’à très récemment, pour assurer le respect par les hommes et les femmes français ordinaires des institutions françaises et du système français en général.

Même si la Révolution française a été un événement sanglant qui a conduit à une période de l’histoire de la France connue sous le nom de « Terreur », et par la suite au remplacement de la monarchie par un empire tout aussi autoritaire sous Napoléon. Les Français se souviennent encore de « la Révolution » comme le plus grand événement de l’histoire de France, comme s’il était encore aujourd’hui le moment déterminant de la société française moderne. L’expression « tradition républicaine » et le slogan « Liberté, égalité, fraternité » ont tous deux été utilisés par les successions des élites françaises pour inculquer au peuple français l’idée que ceux qui les gouvernaient étaient les successeurs directs des révolutionnaires originaux, et que la France et le modèle français étaient en quelque sorte des réalisations démocratiques uniques dans un monde hostile. Ce sont les grands mythes de la France, et le problème est que dans une large mesure non seulement les Français en général, mais aussi une grande partie de l’establishment français, sans parler des intellectuels français, en sont venus à les croire.

Ecole française fleurie mais système éducatif archaïque

Risques sociaux inhérents

Les graves problèmes dans la société française, lorsqu’ils existaient, ont été poussés sous le tapis. Dès les années 1960, des voix s’élèvent çà et là contre les risques sociaux inhérents au modèle de développement des grands ensembles de banlieue français, de vastes ensembles d’immeubles sans âme à la périphérie des villes, des banlieues, des jungles en béton pour les nouveaux pauvres urbains. Un nouveau mot, « Sarcellite » (de la banlieue parisienne de Sarcelles) est entré dans la langue française, avec le sens de « souffrir des problèmes de développement des tours de banlieue ». Pourtant, la politique de construction d’immenses tours, souvent avec des équipements minimaux, s’est poursuivie jusque dans les années 80. Aujourd’hui, beaucoup de ces zones sont des ghettos pour les communautés ethniques minoritaires même s’il ne faut pas les appeler « communautés » en France, car « communauté » est un mot sale, comme si des communautés fortes étaient une menace pour l’unité nationale.

Les problèmes des « banlieues » font partie de la vie française depuis près de 40 ans, mais les gouvernements successifs ont largement fermé les yeux sur eux. Reconnaître publiquement l’ampleur de l’échec tant des schémas de développement des banlieues françaises que des politiques d’intégration françaises reviendrait à admettre publiquement que le mode de vie français, le modèle social français, et en fait la France elle-même n’étaient pas vraiment supérieur au modèle américain ou britannique. Et cela aurait été une attaque mortelle contre les grands mythes français.

Aujourd’hui encore, la mesure dans laquelle les Français croient que leur pays est plus démocratique, plus juste, plus tolérant socialement et plus accueillant que les autres, est assez surprenante, même chez les personnes éduquées et informées. C’est ce qu’on leur a dit. Et jusqu’au milieu des années 2000, c’était un mythe que très peu de gens de quelque influence que ce soit en France étaient intéressés à abattre ; c’est presque comme s’il y avait un consensus non écrit entre la gauche et la droite, les politiciens et les intellectuels, que le balancement de ce bateau particulier n’était d’aucun avantage pour personne, et surtout pour les élites elles-mêmes.

Administration territoriale cauchemardesque

L’administration territoriale dans la France d’aujourd’hui reste d’une complexité cauchemardesque et coûteuse à gérer. La France compte 40% de toutes les collectivités locales existant dans l’ensemble de l’Union européenne (28 pays), et jusqu’à cinq niveaux d’administration locale, dont beaucoup dupliquent les mêmes services ou sont concurrents. Il y a les régions, puis les départements, puis les cantons, puis les « intercommunalités », et enfin les « communes » – dont on compte 36 000 en France, chacune avec son maire élu et son conseil municipal. Alors que certaines communes urbaines sont grandes – avec plus de 200 000 habitants, de nombreuses communes rurales sont minuscules, avec parfois moins de 100 électeurs et encore moins qui ont les compétences pour diriger une autorité locale, si petite soit-elle.

Attali a proposé d’achever la réforme territoriale, de fusionner les régions et les départements ou de supprimer l’un des niveaux, et de réduire considérablement le nombre de communes. Les propositions étaient toutes assez logiques, en termes d’amélioration de l’efficacité et de réduction des déchets ; mais rien n’est arrivé comme prévu. La réforme de l’administration locale aurait été sur les orteils (et les emplois) de tant de politiciens et d’électeurs locaux que ni le gouvernement Sarkozy ni Hollande, au cours de ses deux premières années, n’ont fait de progrès sur ce changement structurel hautement symbolique.

Si la France veut réussir, la réforme des retraites, de l’administration locale, de la bureaucratie, du système fiscal et du droit du travail seront parmi les grands changements qui devront être mis en œuvre, face à l’opposition, sans doute, dans la rue aussi.

La France peut changer ; La France doit changer. L’incapacité à apporter les changements nécessaires dans le passé a entraîné des révolutions et d’autres bouleversements sociaux et structurels majeurs ; actuellement, cela conduit à une recrudescence du soutien au Front national d’extrême droite. Les cartes sont sur la table ; la France officielle devra jouer sa main avec une grande habileté.

Les malédictions de l’élitisme

Il n’est pas surprenant, dans de telles circonstances, que la France ait retrouvé dans les années 90 une réputation qu’elle a portée à différents moments de l’histoire, celle de « nation arrogante ». L’arrogance vient naturellement, quand une nation et ses élites se trompent en croyant qu’eux-mêmes et leur système sont en quelque sorte supérieurs et détiennent une position morale élevée par rapport aux autres nations.

Mais paradoxalement, c’est en France que les malédictions de l’élitisme et de l’arrogance ont fait le plus de dégâts, car ce sont ces qualités qui sont à l’origine des maux actuels de la France. De toute évidence, les gouvernements et les administrations et un établissement intellectuel qui, avec arrogance, trompent eux-mêmes et leur peuple en leur faisant croire que leurs « modèles » sont les meilleurs ne font pas grand-chose pour adapter ces modèles aux circonstances changeantes. À l’ère de l’état-nation, chaque nation avait son propre modèle et différents modèles fonctionnaient dans différents pays. Cet âge est passé, mais les élites françaises ont refusé de reconnaître le changement, poursuivant allègrement comme si le modèle français voyait tous les problèmes potentiels.

Si l’état-nation a merveilleusement réussi à maintenir en France une armée massive de fonctionnaires, une vaste bureaucratie auto-entretenue de millions de salariés (dont personne ne sait exactement combien), elle n’a pas su assurer la vitalité économique de la France dans un environnement international compétitif, et a largement échoué à intégrer une deuxième génération d’origine immigrée. Avec un taux de chômage supérieur chez les 18-24 ans en général et de la population active dans de nombreuses banlieues à faible revenu, où vivent la plupart des minorités ethniques de France, la récente explosion de violence depuis l’avènement des Gilets Jaunes a été, avec le recul, un désastre qui n’attend que de se produire, la conséquence de plus de quarante ans de non-remise en question, de non-respect des avertissements et de bricolage sur les bords au lieu de régler les problèmes.

Nécessité de réforme fondamentale

Pourtant, tout n’est pas sombre. Jusqu’au milieu des années 90, remettre en cause la validité fondamentale du modèle de société français équivalait à un blasphème social. Ceux qui l’ont fait ont été considérés comme non pertinents, extrémistes ou malavisés ; ou, peut-être la plus grande des insultes, ils ont été accusés de vouloir imposer des modèles « anglo-saxons » et un libéralisme économique rampant à la place de la justice sociale du modèle français. D’autres ont parlé de l’« ubérisation » de l’économie. Ces dernières années, les choses ont commencé à changer. Les principaux journaux du pays ont de plus en plus souligné la nécessité d’une réforme fondamentale en France et l’énorme difficulté que la France rencontre pour mener à bien cette réforme.

Des livres comme  » L’Arrogance Française « , d’Emmenuel Saint-Martin et Romain Gubert, best-seller de 2003, ont déclenché une vague de questionnements. Le rejet de 2005 par les électeurs français lors d’un référendum populaire sur la Constitution européenne a été considéré en France moins comme un rejet de l’idéal européen, tel que défini par l’auteur de la Constitution, l’ancien président français Valéry Giscard d’Estaing, que comme un vote sérieux de défiance dans la façon dont la France elle-même est dirigée.

Être de banlieue, c’est être marginalisé

Bien que beaucoup en position d’influence ou d’autorité aient initialement affirmé que les explosions de violence dans les banlieues françaises étaient fomentées par des racailles et des trafiquants de drogue, réactions qui portaient sans aucun doute un élément de vérité, les causes profondes du problème, le chômage massif et l’échec de l’intégration sociale, ont également été reconnus. La capacité de la France à mettre en œuvre à court terme les mesures nécessaires pour en éliminer les causes est sujette à caution.

À long terme, les choses vont changer. Enfin, le consensus en France est en train d’accepter l’idée que tout ne va pas bien, que les modèles français ne sont pas aussi bons qu’ils le sont depuis si longtemps et que des changements fondamentaux sont essentiels.

Pendant des décennies, les propositions visant à apporter des changements fondamentaux à la façon dont les choses se déroulent en France se sont effondrées sur les bancs de sable de la résistance des intérêts particuliers, qu’il s’agisse de chauffeurs routiers protestant contre l’augmentation des coûts du carburant ou d’enseignants et d’étudiants protestant contre les modifications du système éducatif. L’entropie du système français semblait accablante. Pourtant, en 2003, le gouvernement a réussi à faire passer une réforme très impopulaire du système de retraite de l’état, en relevant l’âge de la retraite pour de nombreuses catégories de travailleurs et en réduisant les possibilités de retraite anticipée. Bien que des centaines de milliers d’employés, en particulier dans le secteur public, soient descendus dans la rue pour protester, la réforme a été menée à bien.

De nombreuses autres réformes, changements fondamentaux du « système français », sont encore nécessaires ; et lentement mais sûrement, enfin, les choses commencent à bouger dans la bonne direction. Parler de refonte complète du droit du travail français, le fameux « Code du Travail », un système archaïque et très complexe de règles, de restrictions et d’exemptions, n’est plus un sujet tabou … mais toujours très sensible aux syndicats et aux jeunes gens. Des réformes fiscales visant à encourager l’initiative et l’investissement et à réduire la lourde charge fiscale de la France sont également en cours, quoique de manière assez parcellaire. Et le plus important de tous, la croyance solide dans la supériorité du modèle français a été sérieusement ébranlée.

Les émeutes dans les banlieues françaises à l’automne 2005 ont peut-être été un horrible moment d’alarme pour la France ; mais ce sera aussi un autre réveil. Trouver un nouveau modèle social pour la France commence maintenant à être considéré comme une priorité nationale qui préoccupera les décideurs de la nation dans un avenir prévisible. Les illusions de grandeur de la France ont été brisées. Désormais, il ne peut plus être nécessaire de masquer le besoin de changement. Pas même parmi les élites de la nation.

Enfin le changement arrive

Depuis un certain temps, la France n’a cessé d’avancer. Ce qui a changé, c’est que les élites de la nation réalisent maintenant la nécessité d’un changement radical, mais après des décennies passées à vanter les mérites de « l’exception française ». Toutefois, les élites françaises trouvent qu’il est extrêmement difficile de faire accepter ces besoins par les Français. La tâche est rendue encore plus difficile dans un pays où un élément de gauche fort et un élément de droite fort profitent toujours de l’occasion pour contester pratiquement tous les changements proposés par un gouvernement qui ne sont pas de leur propre persuasion. En conséquence, les mouvements politiques modérés en France se voient régulièrement obligés de saluer les groupes les plus extrêmes de leur propre côté de l’échiquier politique, pour éviter d’être accusés de faiblesse. C’est vrai à gauche, et c’est vrai à droite.

Les manifestations de 2010 contre la réforme des retraites et celles d’aujourd’hui se sont développées malgré le fait que tous les principaux partis politiques reconnaissent que cela est inévitable.

D’autres pays regardent avec étonnement les lycéens descendre dans la rue pour protester contre les pensions et les pompes à essence sèchent. Mais c’est ainsi que la France va de l’avant. C’est lent, c’est douloureux et c’est difficile à comprendre pour les étrangers. Mais dans un pays où la révolution est considérée comme un exercice des droits démocratiques, les manifestants attirent généralement la sympathie du public et le chaos temporaire est considéré comme faisant partie du prix à payer.

Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed CHTATOU sur Twitter : @Ayurinu

Article19.ma

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.