Par Jamal El Mouhafid

Des chercheurs ont sévèrement critiqué les médias publics lors d’une rencontre sur « Le rôle des médias dans l’animation du débat public sociétal », organisée le weekend dernier à Rabat par le Centre maghrébin d’études et de recherche sur les médias et la communication, soulignant la nécessité de hisser le niveau des médias afin qu’il puisse mener à bien ses missions dans ce domaine vital.

Si les médias publics- selon Mohamed Sassi, chercheur à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales – traitent aujourd’hui avec une audace inhabituelle certaines questions qui étaient considérées tabous il n’y a pas si longtemps, comme l’avortement, la prostitution et l’héritage, l’on constate, par contre, qu’une telle audace est encore absente dans le traitement des questions de nature politique.

Sassi, un des dirigeants du Parti socialiste unifié (PSU-opposition), a estimé dans son intervention intitulée « Le débat politique dans les médias publics » que le problème n’est pas dû à la compétence des ressources humaines journalistiques des médias publics, mais plutôt à – ce qu’il a décrit – par les pressions qui leur sont imposées dans leur travail. Et d’affirmer : « il n’y a pas de débat public sans liberté, sans pluralisme, sans participation, sans préservation de la paix sociale, sans objectivité, sans neutralité impartiale, et sans faire contribuer les médias à l’action de sensibilisation ».

Il a également abordé les déterminants de la réalité du débat public qui est soumis à des cycles (le cycle d’ouverture et le cycle de la fermeté), relevant que le moment où la parole a été donnée aux symboles du mouvement du 20 février dans les médias publics a constitué le summum du cycle d’ouverture. Il également exprimé sa conviction que la liberté reste formelle en l’absence de contre-pouvoirs et du débat public espéré selon une approche critique. Il a ajouté que ces déterminants sont également représentés par la dissolution de la responsabilité, ce qui noie le débat public dans l’ambiguïté et le limite dans les médias au traitement des questions sociales et non politiques, c’est-à-dire le moins que la politique et le plus que le divertissement, relevant le rétrécissement du champ de la liberté dans les médias publics, qui sont généralement utilisés pour la diffusion du discours rassurant et de l’immobilisme.

Au moment où la plateforme de la rencontre a considéré que les médias ne s’acquittent toujours pas de leurs missions en accompagnant les enjeux de société selon une vision qui tient compte de la dimension professionnelle du quatrième pouvoir comme le font leurs homologues des pays démocratiques, les participants ont rappelé certaines initiatives qui avaient été prises pour relever le niveau des médias publics. Ils ont ainsi évoqué celles prises par Mohamed Larbi Massari (1936-2015) lorsqu’il a dirigé le ministère de la Communication et qui a adopté le principe « Média de la vérité ». Ce principe a été fondé sur le fait que toute information est celle qui aide le public à interagir de manière consciente avec son environnement, tout en distinguant entre deux limites: comment ne pas tomber dans l’obstruction de la vérité et comment éviter l’exagération médiatique. De plus, ce principe fait suivre par les médias publics la dynamique de la société et les rend plus proches des préoccupations des citoyens en vue de développer leurs capacités à interagir consciemment avec ce qui se passe dans leur environnement, plutôt que de laisser ces médias comme de simples caisses de résonance des activités des membres du gouvernement.

+ La liberté, la démocratie, et la primauté de la loi et la volonté politique +

Pour sa part, le professeur Saïd Bennis, chercheur en sociologie, s’est interrogé dans une intervention intitulée « les médias et la médiation sociétale » sur le type de médiation qu’assurent les médias et leur influence sur l’espace public, expliquant que les médias sont appelés à faire la distinction entre les phénomènes sociaux et les problèmes de société, et le niveau du débat public comme société ou individus. À cet égard, il a appelé les médias à privilégier les questions de société, plutôt que de se concentrer sur les phénomènes sociaux passagers tout en s’engageant à contribuer à l’élévation du débat public et à passer d’une approche participative à une approche délibérative.

Après avoir noté qu’il y a eu le passage d’une citoyenneté réelle à une citoyenneté virtuelle grâce à la révolution numérique et la marginalité du débat public dans le monde virtuel, il a appelé les médias à pratiquer une critique constructive et responsable. Et de souligner que ce que nous vivons actuellement n’est pas une crise de valeurs mais une rétention de valeurs qui nous a fait passer d’un débat public à la polémique.

Dans ce contexte, Bennis a souligné la nécessité pour les médias d’être critiques et productifs, de transcender les sensibilités et les mythes imaginaires, d’être armés de l’audace cognitive et d’être capables d’animer le débat public public et de contribuer à la création d’un espace public à la lumière du développement numérique qui a fait que le débat public est devenu passager et universel.

Pour sa part, le journaliste écrivain Ali Anouzla a souligné que les médias jouent un rôle important dans la transition démocratique, dont les trébuchements conduisent au trébuchement des médias, relevant que les cycles de fermeté, qui généralement sont plus importantes que ceux d’ouverture, affectent aussi bien la scène politique que le champ médiatique, les programmes politiques se transformant ainsi en une sorte de « casting ».

Il a estimé que le succès du débat public passe par trois conditions : la liberté, la démocratie, et la primauté de la loi et la volonté politique. Il a, en outre, attribué à la limitation de la liberté de la presse l’émergence, grâce à la révolution numérique, de nouveaux phénomènes médiatiques qui critiquent le pouvoir en dehors des codes d’éthique professionnelle.

Malgré l’impact du contexte et des transformations politiques et sociales sur les médias publics, ces derniers ne peuvent se développer, selon les intervenants, que dans la liberté, la mise en place de législations avancées et dans le respect des principes d’éthique professionnelle.

Article19.ma

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