Propos recueillis par Jamal El Mohafide

Le doyen des journalistes marocains, Mustapha Alaoui, décédé vendredi dernier à l’âge de 83 ans, disait que le journaliste est tenu d’écrire en obéissant à sa seule conscience et sans être motivé par un intérêt personnel, politique ou religieux. Cet entretien exclusif a été réalisé en langue arabe quelque temps avant son décès.

L’auteur de la célèbre chronique « La vérité perdue » et directeur de l’hebdomadaire « Al Ousboue » a indiqué à la veille de son décès, dans une interview sur l’histoire du Syndicat national de la presse marocaine en sa qualité de l’un de ses fondateurs, en janvier 1963, aux côtés d’Abderrahman El Youssoufi, d’Abdelkrim Ghallab et d’Ali Yata, que les journalistes sont tenus de surmonter ce qu’on appelle l’autocensure en exerçant sa profession.

Toutefois, l’auteur du livre « Un journaliste et trois rois » a relevé que les pressions et l’influence du pouvoir de l’argent et de la publicité sont devenues actuellement très influentes sur le type des sujets traités par les médias, expliquant que « c’est ce qui a poussé Taoufiq Bouachrine, le fondateur du quotidien « Akhbar Al Yaoum », à dire lors d’une rencontre, que « nous sommes tous obligés d’exercer l’autocensure, comme l’exigent les pressions qui orientent la politique des annonces et de la publicité ».

Mustapha Alaoui estime que deux ans après 1999, une période qui a été marquée par des développements très positifs et fut très studieuse, l’argent a malheureusement été utilisé pour faire taire la presse écrite, car il ne faut pas oublier les liens avec les grandes institutions économiques qui distribuent la publicité aux « journaux chanceux ».

Eu égard à l’évolution de l’opinion publique et à la révolution numérique, l’auteur du livre sur le roi Hassan II a relevé que les réseaux sociaux ont permis aux Marocains d’exercer une grande influence sur l’opinion publique et, par conséquent, la presse écrite a perdu cette influence qu’elle avait sur les masses. « Donc, quiconque veut utiliser le peuple marocain doit se lever tôt et chercher des moyens sérieux, et abandonner ses anciennes pratiques pour influencer l’opinion publique ».

+ Viendra un jour où il y aura moins d’intérêt pour la presse électronique +

Après avoir souligné la grande faiblesse du secteur des médias, l’auteur de « La majorité silencieuse » a expliqué que ceci n’est pas due à la presse écrite ou au grand succès de la presse électronique, mais que les divers médias connaissent ce déclin, se disant convaincu que « viendra un jour où il y aura également moins d’intérêt pour la presse électronique » et ce à cause des directives.

Abordant les procès auxquels il a fait face au cours de sa carrière, Mustafa Alaoui a rappelé qu’il avait fait l’objet du plus grand nombre de procès, affirmant : « Je compte un nombre record de procès de journaliste au Maroc », de 1963 aux dernières années.

Parmi ces procès, il a rappelé celui dans lequel il a été poursuivi en 1963 par les autorités pour « atteinte à la sûreté intérieure de l’état » pour avoir publié une information révélant « l’existence d’un complot pour renverser le régime » avant que l’état ne retire sa plainte à son encontre avant le début du procès et après la tenue d’une conférence de presse par le ministre de l’Intérieur de l’époque dans laquelle il a reconnu qu’il y avait un complot. « Bien sûr, les procès à mon encontre et à l’encontre de la presse nationale se sont succédés durant les années 60 et 70, notamment à l’encontre des journaux « Libération » et « Al Alam ».

+ Le 1er à avoir créé la presse indépendante +

D’autre part, il a indiqué qu’il était le premier à avoir créé la presse indépendante, car sa naissance est liée à la création du magazine « Al-Mashhad » qu’à un moment le conseiller royal Reda Guedira a voulu acheter à la demande de feu le prince Moulay Abdellah, qui a chargé Mohamed Tazi de négocier son acquisition puis, par la suite, il a lancé le journal « Akhbar Addounia » alors que certaines formations politiques ont tenté de créer des journaux qu’ils considèrent comme indépendants.

Il a également estimé que les contextes politiques que le Maroc a traversés des années 60 aux années 80 du siècle dernier offraient une excellente matière à la presse, quelles que soient les tendances qu’elle représente, car cette époque a été témoin d’une violente campagne ciblant l’Union nationale des forces populaires, qui croyait en la révolution.

À l’ère du général Oufkir, de nombreux journaux ont été sabotés, parmi lesquels l’imprimerie du quotidien « Al Alam », raconte le regretté Alaoui rappelant que la condamnation à la prison de Mohamed Berrada, directeur de « L’Opinion », ainsi que ses successeurs Abdelhamid Aouad et Idrissi Kaitouni, en plus du fait qu’Al Alam a plusieurs fois été édité avec des pages blanches en signe de protestation contre les interdictions qui l’affectent. En général, la presse accordait une grande attention aux questions politiques et aux événements majeurs, contrairement à la presse d’aujourd’hui qui se préoccupe davantage de questions secondaires limitées à événements sensationnels, déplore Mustapha Alaoui.

Mustapha Alaoui a souligné que la presse a suivi, par exemple, avec intérêt les coups d’État de 1971 et 1972, en couvrant les procès des militaires accusés d’avoir participé aux deux putschs, en plus de l’intérêt des journaux pour la participation de l’armée marocaine aux guerres du Moyen-Orient, ce qui montre clairement que la presse n’a pas traversé une période vide contrairement à celle que connaît la presse aujourd’hui.

+ Au Maroc, le niveau de la presse a baissé… plus d’intérêt aux éditoriaux +

Parlant du Syndicat national de la presse marocaine et de la Fédération des éditeurs de journaux, qui ont joué un rôle important dans l’encadrement de la profession journalistique, il a estimé qu’ils n’ont plus « une grande présence à l’heure actuelle pour plusieurs raisons surtout après que le pouvoir ait créé son empire médiatique dirigé par l’appareil invisible ».

En conséquence, le niveau de la presse a baissé, et la preuve en est que « nous ne trouvons plus de journaux qui accordent un intérêt aux éditoriaux devenus absents des Unes des quotidiens », a-t-il dit indiquant que Moulay Ahmed Alaoui écrivait quotidiennement un éditorial dans lequel il répondait aux opinions exprimées dans la presse nationale.

Feu Mustapha Alaoui a rappelé que le Syndicat national de la presse marocaine a joué un rôle fondamental entre 1963 et 1979 dans la lutte contre l’interdiction et la saisie des journaux, et qu’il a également contribué à instaurer un dialogue avec l’État, sachant qu’il s’est toujours efforcé d’établir des relations positives et complémentaires avec les pouvoirs publics, et cette coopération a atteint son apogée à l’époque du puissant ministre Driss Basri, le ministre de l’Intérieur et de l’Information, qui s’était engagé à tenir une réunion mensuelle avec le syndicat pour discuter de toutes les questions en suspens.

Le syndicat avait également joué un rôle au cours de cette période pour « faire baisser la température politique », a-t-il rappelé.

*** M. Jamal El Mohafide est un journaliste indépendant et ancien Directeur de l’information à l’agence Maghreb Arabe Presse (MAP)

Article19.ma

 

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