Par Mustapha SEHIMI *

1 – Le mouvement islamiste fait-il peur aujourd’hui ?

– « Il faut peut-être préciser de quoi l’on parle : du mouvement islamique ou de son expression politique qui, elle, instrumentalise la religion. Si l’on retient la mouvance islamique, 11 faut rappeler ses deux composantes. La première a un référentiel islamique, celui des Frères Musulmans; elle a donné lieu à plusieurs variantes nationales (Egypte, Tunisie,…). Au Maroc, elle a eu aussi un prolongement dans les années 80 dans le cadre d’associations. Abdelilah Benkirane et son groupe en étaient l’illustration dans le cadre de la Chabiba Al Islamia – il l’a reconnu publiquement. Et puis, ils ont fini par adhérer à l’action politique dans le cadre de la légalité et des institutions en place. C’est cette même position qui a conduit à la création du PJD en 1998 et à son investissement – même contenu – dans le processus électoral. La seconde composante, elle, défend un autre modèle, une autre vision : c’est celle de l’association Al Adi Wal Ihssane dont le fondateur et le leader historique était Abdeslam Yacine. Elle est pratiquement antisystème : refus de participation aux élections, procès du système jugé contraire aux principes du khalifat, prédication et mobilisation pour arriver à une maturation de la société suivant les principes islamiques qu’elle défend: Ici, au-delà de la légalité c’est la légitimité même du régime qui est en cause. Le pouvoir ne l’ignore pas et s’emploie à gérer cette mouvance « adliste » de manière particulière : tolérance, surveillance, préservation de l’ordre public et répression s’il y a lieu.!

2 – Qu’est-ce qui a changé dans la gestion et le traitement du mouvement islamique par le pouvoir depuis une vingtaine d’années ? !

–  » Il faut, me semble-t-il, distinguer entre deux périodes. La première couvre les quatre premières années du nouveau règne jusqu’au mois de mai 2003. Le Roi voulait dès le départ un changement, une ouverture, une démocratisation. Ce fut un élan réformateur qui embrassait d’ailleurs tous les domaines. Cette séquence a fini en mai 2003 avec les attentats de Casablanca qui ont fait 45 morts et des dizaines de blessés. Durant deux semaines, s’est posé le problème de la réponse du pouvoir. Celle-ci a été sécuritaire avec plus de 2.000 arrestations, Fallait-il aller plus loin avec la dissolution du PJD. Le pôle sécuritaire (Fouad Ali El Himma, alors secrétaire d’Etat à l’intérieur et Hamidou Laanigri patron de la DGST )s’est mobilisé dans ce sens pratiquement éradicateur. Mais le Roi, avec responsabilité et sagacité politique n’y a pas donné suite. Il a revanche prononcé le discours du 29 mai – deux semaines plus tard donc -, un discours d’une grande fermeté, mettant fin à ce qu’il a appelé lui-même  » à la récréation ». C’est cette même politique qui est poursuivie aujourd’hui. »

3 – Avec les élections législatives de 2011, c’est une nouvelle donnée qui voit le PJD se classer en tête et diriger le gouvernement…

C’est là une nouvelle équation qui continue à peser et à structurer la vie politique. Le 25 novembre 20II, le PJD a bénéficié des effets du « printemps arabe » et du Mouvement du 20 février au Maroc. Il a représenté le changement alors que tous les autres partis étaient des « sortants » et qu’ils avaient étaient partie prenante- au premier plan même avec la direction du gouvernement comme Abderrahmane El Youssoufi (USFF) de 1998 à 2002 ou Abbas El Fassi (Istiqlal ) de 2007 à 2011. Il a ainsi remporté 107 sièges avec 1.080.000 voix. En octobre 2016, je me suis trompé dans l’évaluation de son score parce que je considérais qu’il y aurait tout de même moins de mobilisation en sa faveur et qu’il accuserait ainsi un vote sanction. Ce ne fut pas le cas. Bien au contraire, il a amélioré s ses résultats avec plus de 500.000 voix (1.600.000) et ses sièges avec 125 députés au sein de la Chambre des représentants. Que représente-t-il aujourd’hui ? Je retiens l’hypothèse tout de même qu’il y a bien une « usure » d’ici 2021 pour plusieurs raisons : retraite de Benkirane (mais il peut revenir et rebondir), bilan peu satisfaisant du cabinet El Othmani attesté par tous les discours du Roi depuis 2017 et la nécessité d’un nouveau modèle de développement,…).

4 – « Dans le jeu politique des acteurs, cela a quelles conséquences? »

D’abord, le PJD est devenu central, régulateur tant du système partisan que de la vie politique. C’est un fait qui n’est pas conjoncturel mais structurel. Il va sûrement arriver en tête en 2021, avec une perte d’au moins une bonne vingtaine de sièges. Mais pour autant arrivera-t-il à former une majorité pour pouvoir se voir confier par le Roi la direction du nouveau gouvernement, conformément aux dispositions de l’article 47 de la Constitution ? C’est une hypothèse que pour ma part je ne retiens pas et, ce pour des exigences de bon fonctionnement des institutions…

5 – « Quelles peuvent être alors les options possibles ? « 

« La première c’est qu’il accepte, même en se classant en tête, de ne pas diriger le gouvernement et de n’en être que l’une de Aziz Akhannouch des composantes au côté d’autres partis (Istiqlal, MP, UC, USFP), le RNI pouvant et ambitionnant de diriger alors le cabinet. Dans ce schéma, le PAM serait enfin dans cette majorité, le PJD n’ayant plus apparemment d’objection ni d’exclusive à l’endroit de ce partie

« Une seconde option est différente. Elle verrait sur la base de l’hypothèse précédente d’une éventuelle participation de cette formation islamiste, se voir cantonné à des postes ministériels secondaires, alors que les grands pôles seraient accordés à d’autres. Est-ce que cela sera acceptable ? Le risque ne sera-t-il pas de voir le PJD d’El Othmani finir par se résoudre à aller dans l’opposition. Si tel était le cas, le pouvoir gagnerait-il à rejeter cette formation islamiste dans l’opposition ? Cela aura un coût politique élevé. Sera-t-il supportable ?

6 – Ce serait alors un nouveau clivage politique ? « 

Plus précisément, ce serait la réactualisation du clivage d’avant 20II. Cela voudrait dire plusieurs choses: que l’intégration du PJD dans le système qui n’a pas été acceptée d’ailleurs depuis 201I n’est plus voulue; que la volonté des électeurs a été corrigée; que l’on se propose de mettre en œuvre de nouvelles politiques publiques autour d’un référentiel de modernité étranger à cette formation islamiste. La réflexion actuelle autour d’un nouveau modèle de développement signifie l’échec des gouvernements PJD et que l’on envisage de reprendre totalement la main pour faire autre chose.

Le PJD ne fait pas peur. Le problème c’est qu’il est devenu encombrant, pesant, comme un passager et un intrus. Mais en même temps, il procède des urnes et le principe démocratique qui est l’un des marqueurs du nouveau règne et en particulier de la Constitution de 2011 doit être respecté et consolidé. La complexité de cette situation est vérifié ailleurs. Ainsi, le Roi est Amir Al Moumine et il doit encadrer et contrôler le champ religieux où se trouve aussi le PJD qui bénéficie également d’une légitimité électorale de premier plan. Comment faire la synthèse entre le projet moderniste du règne et les contraintes d’une grande partis de la société qui est traditionnelle et conservatrice offrant au PJD une base largement populaire ? On l’a vu avec la controverse sur le statut des langues étrangères dans la réforme du système éducatif. On l’a encore vu dernièrement avec les débats sur les libertés publiques et l’avortement. C’est une société qui se fragmente davantage et qui pousse à la réactivation de clivages sur les valeurs, l’identité nationale et plus globalement sur le projet de société. Le rapport sur le modèle de développement de la commission Benmoussa ne va pas manquer de raviver le débat national sur cette grande problématique.

* Mustapha Sehimi est professeur de droit et politologue

N/B: Cet entretien qui nous a été transmis par l’auteur, a été publié en langue arabe dans Akhbar Al Yaoum.

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