Par Dr Mohamed Chtatou

Les grèves et les manifestations sont un élément bien connu de la vie française, des soulèvements des étudiants de 1968 aux manifestations des Gilets jaunes contre les inégalités qui ont stupéfait le gouvernement français l’année dernière avec leur vigueur et leur violence. Aucune autre démocratie occidentale ne semble avoir une tolérance aussi élevée pour les voitures en feu et les vitres brisées.

Pour le moment, il faut dire que Macron joue avec le feu : le système de retraites est une caractéristique du généreux État-providence français. La dernière fois que le gouvernement français a sérieusement tenté de le réviser, en 1995, les manifestations ont paralysé le pays pendant plus de trois semaines et forcé le président de l’époque feu Jacques Chirac à reculer et à accepter une défaite politique cuisante.

Coalition des frustrations

Et bien que les syndicats des transports français aient largement évité les manifestations des Gilets jaunes au cours de l’année écoulée, ils expriment la même colère que certains segments de la population qui se sentent abandonnés par leurs dirigeants politiques.

Des manifestants en gilet jaune pourraient se joindre à ces manifestations. Les syndicats d’enseignants, les postiers, les travailleurs hospitaliers et la police peuvent également soutenir les grèves. « C’est la coalition de toutes les frustrations, et cela démontre l’isolement de l’élite, l’isolement du président, même le rejet personnel de Macron », a déclaré Dominique Moïsi, politologue français et auteur d’un livre sur les émotions en politique : « La Géopolitique de l’émotion ».

Les propositions de retraite de Macron ne manqueront pas de paraître aux observateurs étrangers, en particulier aux États-Unis, comme rien de trop extrême. Quarante-deux régimes de retraite sont en vigueur en France et, dans certains de ces régimes, tels que ceux des conducteurs de train et des opérateurs du métro parisien, certains salariés peuvent encore prendre leur retraite dès l’âge de 50 ou 52 ans.
L’idée de Macron est de créer un système universel à points qui calculerait les pensions de la même manière pour tout le monde, quelle que soit leur profession. Cela a mis en colère les puissants syndicats français, qui ont appelé à manifester et qui insistent sur le fait que le nouveau calcul de Macron nuirait aux travailleurs à faible revenu et à ceux qui ont été temporairement employés.

Laurent Berger, à la tête de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), l’un des principaux syndicats du pays, a décrit les actions de son mouvement en termes généraux dans une récente interview accordée à la télévision française LCI : « Le gouvernement est en train de perdre tout le monde », a-t-il déclaré.
Selon un sondage Ifop publié dimanche 8 décembre 2019 par le Journal du Dimanche, 76% des Français sont favorables à une refonte du système de retraite. Mais 46% des personnes interrogées ont également exprimé une opinion positive de ceux qui envisagent de manifester.
La victoire de Macron en 2017 a marqué la fin de ce qui avait été pendant des décennies un système politique qui a simplement transféré le pouvoir entre les partis de la vieille garde du centre-gauche et du centre-droit. Son élection sur une plateforme nominalement centriste – et la majorité absolue subséquente que son parti nouvellement créé a remporté au Parlement français – signifie qu’il n’y a pas de véritable opposition politique. Mais bien que Macron ait remporté un vote écrasant, sa victoire n’a jamais impliqué un mandat public : les résultats pourraient également être lus comme une répudiation de son adversaire, l’extrême droite Marine Le Pen, et de sa plateforme extrémiste anti-immigrée et protectionniste. La capacité du président français Emmanuel Macron à mener à bien sa réforme des retraites est mise à l’épreuve alors que les syndicats prolongent leur grève jusqu’à lundi 9 décembre 2019 et probablement au-delà de cette date.

Des travailleurs de secteurs tels que le métro parisien (RATP), les chemins de fer nationaux (SNCF), les centrales nucléaires, les éboueurs, les écoles, les hôpitaux, les contrôleurs aériens, les compagnies aériennes et les diffuseurs ont quitté le travail jeudi 5 décembre 2019. Plus de 800 000 personnes ont manifesté à travers la France, dont 65 000 à Paris, selon le ministère de l’Intérieur, tandis que le syndicat CGT a indiqué que plus de 1,5 million y avaient participé. Les deux estimations montrent aujourd’hui qu’il s’agit du plus grand taux de participation à une manifestation contre Macron et ses politiques depuis son arrivée au pouvoir en mai 2017. Les syndicats opposés au plan de Macron pour une reconstruction de haut en bas du système de retraite ont menacé de bloquer la France jusqu’à ce que le gouvernement recule. Le bureau du président s’est dit « calme et déterminé » face à la grève illimitée. Alors que les manifestations des Gilets jaunes ont secoué la France à la fin de l’année dernière et ont stupéfait le monde avec des images d’émeutes sur l’avenue des Champs-Élysées, les marches de jeudi 5 décembre 2019 ont été frappées par de courts épisodes de violence localisés à Paris, Bordeaux et Nantes.

Grèves contre la réforme du système de retraites

Convergences des luttes

Les actions du 5 décembre 2019 ont fortement réprimé l’assaut d’Emmanuel Macron sur les retraites – et ont montré que des millions de personnes sont prêtes à résister au démantèlement prévu de l’État-providence français. Reflétée dans les mobilisations locales dans des centaines de villes à travers la France, ce n’était pas seulement une « journée d’action », mais le premier jour de ce qui ressemble même maintenant à un mouvement de grève prolongé.

Vendredi déjà, la participation était impressionnante. L’activité économique à Paris et ses environs s’est arrêtée, avec presque toutes les stations de métro fermées. À l’échelle nationale, plus de 90 pour cent des services ferroviaires ont été annulés, tandis que des employés du secteur public aussi divers que des postiers, des travailleurs de l’énergie et des magistrats ont également rejoint la grève en nombre important. Ce qui est encore plus surprenant, c’est l’implication massive des enseignants, confrontés non seulement à de fortes réductions des retraites mais aussi à une accumulation de « réformes » qui font peser une pression sur le secteur. Les agents de santé français, qui ont déjà manifesté ces dernières semaines, pourraient rejoindre les nouvelles manifestations.

Les travailleurs du secteur privé ont participé en nombre plus faible mais toujours important : le jeudi 5 décembre 2019, le syndicat de la Confédération générale du travail (CGT) avait reçu des appels de grève d’au moins deux mille lieux de travail du secteur privé à travers le pays. Comme prévu, les travailleurs des raffineries de pétrole se sont joints massivement à la grève et il y avait également une participation importante dans les compagnies aériennes nationales françaises. Les usines automobiles Renault ont annoncé qu’en moyenne 5% de ses effectifs avaient participé à la grève – un chiffre modeste, selon les normes historiques, mais toujours le plus élevé de la dernière décennie, au niveau de l’entreprise.

L’ampleur des manifestations de rue a été un autre test clé pour la mobilisation. Et encore une fois, ces chiffres ont démontré un réel dynamisme. Alors que des sources officielles affirment que 70 000 personnes ont participé aux manifestations à Paris et 806 000 à travers le pays, les syndicats ont estimé 250 000 pour la capitale et 1,5 million pour la France dans son ensemble ; diverses personnalités des médias locaux totalisent facilement jusqu’à un million à l’échelle nationale.

En effet, le mouvement était loin d’être limité à Paris. Toulouse avait le taux de participation le plus élevé par rapport à la population (cent mille, selon les organisateurs). Pendant ce temps, la vieille ville portuaire du Havre avait la participation la plus visible des travailleurs du secteur privé (dockers et ceux employés dans l’ingénierie, les raffineries de carburant et les centres d’appels), comme c’était déjà le cas dans le mouvement de 2016 contre la Loi Travail. Le plus grand succès réside cependant dans le nombre impressionnant de personnes qui descendent dans la rue dans des centaines de petites et moyennes villes – un signe indubitable de la profondeur de la mobilisation dans la société française.

Les manifestations ont ainsi permis une convergence effective entre différents secteurs. Les travailleurs des transports publics et les enseignants ont été rejoints par les étudiants des universités et des lycées, les Gilets jaunes et les travailleurs des autres secteurs. Mais ces différents groupes sont également unis par l’idée que vaincre Macron prendra plus qu’une seule journée d’action. C’est, en effet, une prise de conscience parmi la population en général – en effet, tous les sondages d’opinion montrent un soutien clair de la majorité au mouvement de grève.

Lors des manifestations des Gilets jaunes de l’année dernière, de nombreuses personnes avaient déclaré que les grèves et les manifestations de rue ne constituaient plus un puissant moyen d’action collective. Vendredi 6 décembre 2019, une seule journée d’action, avec des travailleurs au point mort, a suffi à bannir un tel discours. Et face à la tentative de Macron de détruire l’État providence de la France, les signes montrent déjà que ce mouvement est là pour durer.

Exception française

Le soutien à cette grève ne venait pas de nulle part – pas plus que le désir d’Emmanuel Macron pour une confrontation à la Thatcher avec l’Etat providence, encore aujourd’hui un exemple de « l’exception française ». En effet, la réputation de protestation de la France – souvent dénoncée comme une « maladie française » – est bien méritée. En particulier, le bilan des travailleurs français dans la lutte contre le néolibéralisme est tout à fait unique parmi les sociétés capitalistes avancées. À partir du milieu des années 80, des mouvements de masse ont régulièrement éclaté en opposition aux réformes néolibérales. Encore plus remarquable est le fait que – contrairement à la situation qui prévalait en Europe après la grève des mineurs britanniques de 1984-1985 – tous ces mouvements n’ont pas abouti à des défaites.

En 1986, un mouvement étudiant renaissant a mis fin à une tentative d’introduire des frais de scolarité dans les universités. L’accès à l’enseignement supérieur reste encore aujourd’hui essentiellement gratuit, malgré la tendance récente à faire payer certains étudiants en master et l’introduction de frais pour les étudiants en dehors de l’Union européenne. En 1995, une vague de grèves de travailleurs du secteur public a réussi à arrêter une « réforme » de leurs fonds de pension par le gouvernement de centre-droit d’Alain Juppé. Deux ans après, la droite a été défaite lors des élections anticipées convoquées par le feu président Jacques Chirac, et un gouvernement de « gauche plurielle » a pris le relais.

Manifestations partout en France

Plus récemment, en 2006, une mobilisation des jeunes, soutenue par des manifestations syndicales massives, a contraint le gouvernement à retirer un plan instaurant un contrat de travail précaire (le contrat première embauche, CPE) pour les moins de vingt-six ans. Enfin, le mouvement des Gilets jaunes qui a débuté en novembre 2018 – et qui se poursuit – a contraint Emmanuel Macron à supprimer deux augmentations d’impôts prévues (sur l’essence et sur les retraites) et à faire d’autres annonces destinées à apaiser les manifestants.

Cela ne signifie pas que le néolibéralisme français a été stoppé dans son élan – en effet, d’autres mobilisations majeures n’ont pas réussi, surtout les batailles passées contre les réformes des retraites en 2003 et 2010. Mais la résistance prolongée au néolibéralisme a vraiment eu un impact durable – expliquant pourquoi l’État providence de la France s’est révélé beaucoup plus résilient que ceux de presque tous les autres pays occidentaux. Au désespoir de son élite nationale et des hauts fonctionnaires de l’Union européenne (UE) et de l’OCDE, la France arrive en tête du classement des dépenses publiques en pourcentage du PIB ; à près de 55%. Son niveau de dépenses est supérieur à tous les pays scandinaves et se situe à environ 10% de plus que l’Allemagne et la moyenne de l’OCDE.
La présidence de Macron, massivement soutenue par la classe capitaliste française et ses homologues européens, était dès le départ censée mettre fin à cette « exception française ». La première année et demie qui a suivi son élection semblait réussir. Une vague de réformes néolibérales difficiles a balayé presque tous les domaines des activités économiques et sociales : le système scolaire a été soumis à un programme de « choix », tandis que le rail et les transports publics ont été ouverts à la « concurrence » et vendus au secteur privé.
La législation du travail a été davantage adaptée aux normes d’un marché du travail « flexible », le logement social a été obligé de vendre une partie de son stock, le secteur public dans son ensemble a été soumis à une diète sévère et le système de santé a été soumis à un niveau invisible de pénurie et stress. Il y a eu des attaques tout aussi violentes contre les divers mouvements dispersés qui protestaient contre ce durcissement du régime néolibéral, qui a rencontré un niveau de répression sans précédent depuis 1968. Les Gilets jaunes ont été soumis à des violences policières et judiciaires particulièrement extrêmes – des centaines ont été grièvement blessées, plus de trois mille ont été condamnés et plus de dix mille ont été arrêtés au cours des actions.

Ultime combat pour la survie politique

Macron recherche un moment décisif équivalent à ce que la grève des mineurs représentait pour le thatchérisme au Royaume-Uni. Mais l’équilibre des forces auquel il est confronté s’est révélé beaucoup plus dangereux. Plutôt que de viser un secteur individuel, cette réforme offre ce qui manquait aux précédents mouvements de protestation récents : à savoir une convergence des différentes mobilisations autour d’un objectif unique qui cristallise l’opposition plus large contre l’ensemble du régime néolibéral. Et il est également clair que seul le mouvement syndical peut fournir l’épine dorsale d’un mouvement aussi général.

Ce n’est pas une tâche simple. Les échecs successifs des mobilisations des dernières années ont affaibli les syndicats, notamment les plus combatifs (les fédérations CGT et Solidaires Unitaires Démocratiques (Union syndicale Solidaires) [SUD]). L’année dernière, la réticence de la CGT à rejoindre le mouvement des Gilets jaunes a créé de nouvelles difficultés en termes de ralliement de couches plus larges autour des secteurs les plus combatifs de la classe ouvrière.
Mais certains, au moins, ont tiré des leçons stratégiques des mouvements précédents. En particulier, un nombre croissant de personnes ont compris que la tendance des dirigeants syndicaux à opter pour des formes de grève discontinues fragmentées le long des lignes sectorielles s’est révélée inefficace et source de division, sapant l’unité nécessaire autour d’objectifs communs.

Le mouvement qui a débuté le 5 décembre 2019 a bénéficié de cette dure expérience. Il était clair dès le départ que ce qu’il fallait, c’était la perspective d’une grève totale – une grève escalade dans laquelle la base pouvait jouer elle-même un rôle de leadership, à travers des assemblées quotidiennes. Ceci est essentiel non seulement pour obliger les dirigeants syndicaux à rendre des comptes, mais aussi pour construire d’en bas la convergence nécessaire avec d’autres groupes tels que les Gilets jaunes, les étudiants et les travailleurs de la santé qui ont déjà organisé des grèves impressionnantes.

La grève contre le régime universel de retraites vue par Charlie Hebdo

La mère des batailles

Cet automne, Macron pouvait ainsi se vanter d’avoir surmonté une telle résistance, vantant son succès dans le rouleau compresseur à travers son programme sans obstacles. Pourtant, la réforme des retraites devait être le test crucial de son autorité.

Cette « réforme structurelle » est en préparation depuis un an – et elle est conçue comme un pas décisif pour démanteler le « modèle social » français. Dans cette optique, elle cherche à remplacer ce modèle par un régime néolibéral basé sur un niveau minimal de prestations de l’État, complétées par des fonds de pension privés et les revenus supplémentaires que l’armée de réserve des personnes âgées devrait retirer de la poursuite des activités salariées.
Macron et son gouvernement présentent le nouveau système comme « plus juste » car il est prétendument « universel », c’est-à-dire un système unique pour tous les salariés et même pour de nombreux travailleurs indépendants. Ceux qui le refusent ne peuvent donc être motivés que par la volonté de conserver leurs « privilèges corporatistes », comme les cheminots et les transports publics qui peuvent prendre leur retraite plus tôt que les autres en compensation de leurs conditions et horaires de travail.
Mais il n’a pas fallu longtemps au public pour comprendre que cette réforme ne signifiait pas un « nivellement par le haut » des droits à pension mais un « nivellement par le bas » – en fait, qui augmentera encore l’âge moyen de la retraite. Malgré les efforts intenses des médecins du gouvernement et des médias flatteurs, fin novembre, des sondages ont révélé qu’environ les deux tiers du public rejetaient la réforme proposée et soutenaient les grèves qui s’y opposaient.

En fin de compte, on se demande est-ce que cette ultime bataille politique du président néolibéral Macron va-t-elle se solder par une victoire à la Thatcher des années 70 du siècle dernier ou le faire passer définitivement à la trappe, lors des prochaines élections présidentielles, et, probablement, ouvrir la voie à la candidate de l’extrême droite (Rassemblement National), Marine Le Pen pour accéder, haut la main, à l’Elysée ? Seul le temps nous le montrera…

Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed CHTATOU sur Twitter : @Ayurinu

Article19.ma

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