Événement au cœur de la cité ocre. Avec près de 500 participants, représentant plus d’une soixantaine de nationalités, que les travaux de la 8ème édition de la conférence annuelle internationale ‘’Atlantic Dialogues’’ que le Policy Center for the New South a démarré le jeudi 12 décembre 2019, à Marrakech, autour du thème : « Le Sud en période de tourmente ».

La montée du populisme a été l’une des thématiques qui a été débattue au cours de la conférence, en présence de personnalités venues de tout le bassin Atlantique.

Maria Eugenia de Avila, ancienne ministre des Affaires étrangères du Salvador, fait remonter cette vague à « la crise de confiance entre les citoyens et les décideurs ».

Son homologue Ignacio Walker, ancien ministre des Affaires étrangères du Chili, estime de son côté que le populisme « est né du fait que les forces du marché n’agissent plus dans l’intérêt politique et économique des citoyens, indépendamment de l’existence de contre-pouvoirs dans le cadre d’une Constitution qui permet d’éviter toute dérive autoritaire. »

Paulo Portas, ancien ministre des Affaires étrangères du Portugal, a dénoncé la révolution numérique comme l’une des causes de la montée des populismes, qu’il juge être « une maladie occidentale mais pas d’extrême-droite, car le populisme est de droite comme de gauche. Trump est un populiste, de même que Boris Johnson. Bolsonaro l’est aussi, comme Lula l’a été avant lui ». Dénonçant un « lien direct entre le populisme et la démocratie digitale », Paulo Portas estime que la diffusion massive de faux messages sur les réseaux sociaux, avec un total de 5,4 milliards de faux comptes sur Facebook, représente un élement « destructeur ».

« Certains présidents se préoccupent non pas d’améliorer la vie des gens, mais d’avoir le maximum de « likes », ce qui va tuer la démocratie représentative ». Enfin, Paulo Portas a pointé du doigt les « modérés, responsables de l’abandon du débat aux populistes, sans tenter d’expliquer rationnellement ce que la migration et le libre-échange ont apporté au monde. Nous vivons dans un monde de perceptions. Les sondages disent que 70 % des Européens pensent que la situation s’est dégradée, mais les indicateurs racontent une autre histoire. L’âge moyen des Européens sera de 49 ans en 2040, et de 20 ans pour les Africains. L’Europe a besoin de la migration, un mot que l’on ne peut pas prononcer dans le contexte actuel ».

+ Atlantic Dialogues : le monde vu du Sud, un renversement de perspectives +

Anabel González, ancienne ministre du Commerce extérieur du Costa Rica, a rappelé que le commerce mondial se trouve en ébullition. « On est passé d’un système fondé sur des règles à un régime fondé sur le pouvoir, les États-Unis et la Chine devenant de grands pays rivaux ». Selon elle, cela a conduit à une plus grande fragmentation des échanges et à des tensions accrues, en particulier en ce qui concerne la lutte contre les distorsions des États sur le marché, la gestion de l’économie numérique et la redéfinition du rôle des économies émergentes dans le système commercial mondial.

Len Ishmael, ancienne diplomate originaire de Sainte-Lucie, a fait le constat que « les alliances traditionnelles sont rompues et avec la disparition de l’OMC, les sanctions contre le gazoduc russe dans le nord-ouest de l’Europe et l’« arsenalisation » des politiques économiques, le monde comme nous le connaissions a changé et un nouvel équilibre des pouvoirs est apparu ».

L’actualité au Sahel a été évoquée par Rida Lyammouri, Senior Fellow au Policy Center, selon lequel « le terrorisme qui a commencé dans certaines parties du Mali s’étend maintenant à d’autres régions comme la Tunisie et le Nigéria et pourrait atteindre des États côtiers comme le Ghana ».

En l’absence de toute « stratégie visant à faire face à ces problèmes, la question du terrorisme au Sahel s’est développée au lieu d’être résolue ».

Malgré cette dégradation de la situation sécuritaire, Aminata Touré, ancienne Premier ministre du Sénégal, veut rester optimiste.

« En Afrique de l’Ouest, en particulier, bien qu’il y ait de nombreux défis, des avancées ont été enregistrées avec des taux de croissance soutenus, l’émergence du Nigeria comme première puissance économique africaine, la scolarisation des filles – une révolution invisible ».

+ « Le Sud doit être inquiet, mais pas outre mesure » +

Moment fort de la journée, la conversation d’ouverture menée par l’ancien président du Nigeria Olesegun Obasanjo, a porté sur « Vivre en des temps incertains ». Selon lui, « avant, le monde recherchait la paix, la stabilité, le développement, la croissance et le progrès. La plupart de ces objectifs ont été atteints à l’exception de l’équité, de la justice et de la démocratie, ainsi que du multilatéralisme. Le Sud devrait être inquiet, mais pas outre mesure, car ce qui s’annonce, c’est l’essor du multilatéralisme, dont nous avons besoin pour gouverner le monde ». Pour l’ancien chef d’Etat, issu d’un pays qui s’est d’abord montré réticent à ratifier l’accord menant à une zone de libre échange continentale, cet accord représente « une étape importante vers le multilatéralisme. L’ouverture du marché intra-africain est unique et significative. S’il fonctionne, l’Afrique pourra se comparer à n’importe quel autre marché commun dans le monde. »

+ « Le capital humain est le nouveau pétrole du Nigeria » +

Le croisement des perspectives du Nord et du Sud s’est poursuivi dans une seconde plénière sur l’éducation, en présence de plusieurs sommités. L’ancienne ministre de l’Education et personnalité de premier plan au Nigeria Obiageli Ezekwesili, a témoigné de son expérience en ces termes : « La gouvernance est devenue un obstacle pour résoudre les problèmes. Nous traitons les symptômes au lieu d’être audacieux. Lorsque j’ai réalisé que 6 millions d’enfants étaient déscolarisés au Nigeria en arrivant au gouvernement, j’ai été choquée par le niveau de gravité de ce défi ». Enchaînant, Gregory Nguyen Tien Hung (Vietnam), ancien ministre du Développement économique et de la planification, a esquissé quelques solutions : « D’abord, établir un département d’éducation technique dans les ministères pour monitorer les progrès faits, non pas en terme d’alphabétisation, mais sur le nombre de travailleurs compétents dans chaque manufacture tournée vers l’exportation. Ensuite, établir un Office de développement économique assez puissant pour promouvoir le changement technologique. Enfin, établir un curriculum technique dans l’éducation secondaire et supérieure, avec deux ans à l’école et deux ans en entreprise par exemple ».

Ancienne ministre de l’Education en France, Najat Vallaud-Belkacem, a rappelé que « l’un des enjeux les plus importants en France porte sur les inégalités. L’origine, les conditions de naissance, la catégorie sociale des parents pèsent sur la réussite scolaire des enfants. La mixité sociale est importante pour encourager l’ambition et élever l’estime

personnelle. Notre société a pour vocation d’aider tout le monde et de promouvoir la mobilité sociale. »

De son côté, Didier Acouetey, fondateur et président du cabinet conseil en recrutement AfricSearch, a rappelé que l’agriculture en Afrique représente 15 % à 25 % des PIB et 70 % de l’emploi, mais seulement 2 % des étudiants ». En outre, une déperdition de 70 % des élèves entre les cycles primaire et secondaire s’avère dramatique pour l’Afrique, où seulement 9 % des élèves suivent un cycle d’éducation supérieure. Ces jeunes africains sont éduqués, mais au chômage, car leurs diplômes ne correspondent pas aux demandes du marché du travail. C’est ridicule ! Que fait-on des 70 % d’élèves laissés en chemin ? Il faut penser autrement, et apporter les compétences là où les travailleurs se trouvent, c’est-à-dire dans la rue et le secteur informel. Ces actifs sont intelligents, ils apprennent vite et peuvent s’adapter ! ». Pour conclure, Obiageli Ezekwesili a prononcé des mots forts, en affirmant que « le capital humain et l’éducation sont le nouveau pétrole d’un pays comme le mien » – le Nigeria.

Pour rappel, avant l’ouverture de la 8ème édition de la conférence internationale de haut niveau Atlantic Dialogues à Marrakech, le rapport Atlantic Currents a été présenté par certains de ses auteurs. Cette publication phare du Policy Center for the New South est portée par l’esprit qui anime le think tank : celui d’une Afrique décomplexée, cultivant sa propre excellence et promouvant son expertise. Penser le développement, accompagner les politiques publiques, apporter des solutions pratiques, telle est l’ambition qui sous-tend le rapport annuel Atlantic Currents, signé par des personnalités du Sud, pour l’essentiel des Senior Fellows du Policy Center.

Article19.ma

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