Par Ahmed Assid

Le porte-parole du gouvernement marocain a déclaré à propos de l’arrestation de l’un des artistes du « Rap » qui a interprété la chanson « Vive le peuple » que le gouvernement ne permet pas aux artistes de violer les « constantes de l’Etat ». Il s’agit d’une déclaration étrange et grave, d’abord parce qu’elle est contraire à la nature même de l’art, ensuite parce qu’elle autorise de manière explicite la pratique de la censure sécuritaire sur la création artistique, en considérant cela comme faisant partie de la préservation des « constantes ». De même qu’il constitue une déclaration contraire aux disposition de la constitution et aux obligations de l’Etat marocain en matière de protection et de respect des libertés.

La question que nous posons au gouvernement marocain est la suivante:

Quelle est la différence entre l’artiste et le politicien et le responsable administratif si l’artiste est obligé de se tenir aux « constantes » de l’autorité et de ses dispositions?

L’art représente la créativité humaine et une création esthétique dont l’objectif sont la jouissance et l’expression de visions et de sentiments humains. Il part du moi pour créer des formes expressives innovantes à travers la peinture, la sculpture, la musique, la parole ou la danse. Il transcende toutes les dispositions normatives – non esthétiques – et cherche à acquérir une légitimité exceptionnelle que lui confèrent sa nature rebelle et son ardeur profonde. L’art est ainsi une pure liberté dont la légitimité ne provient pas de l’extérieur de l’œuvre d’art ou de règles autres que les règles de la créativité esthétique. L’art est devenu un espace où l’être humain peut exprimer ce qui est difficile à dire ou à révéler dans d’autres domaines soumis aux règles sociales, politiques, morales et religieuses.

La politique est le domaine de la gestion, de la gouvernance, des jugements objectifs, des règles du savoir faire, de l’intelligence, de la vision réaliste et du jeu du pouvoir, qui sont tous des normes complétement différentes de la vision esthétique artistique.

Ainsi, le politicien est contraint à un réalisme pragmatique qui le soumet aux normes de la vie politique par crainte sur sa position au sein de l’État et des institutions, bien que certains politiciens savent que certaines idées ne sont pas justes mais ils les répètent pour plaire au public et convoiter les voix de l’électorat, tandis que l’artiste et l’intellectuel ne sont pas obligés de le faire. Parce qu’ils baignent dans la sphère de la liberté et non pas de la contrainte, et que les enjeux du pouvoir ou de la position ne les contraignent pas nécessairement.

Art et inconscience politique

D’autre part, je pense qu’il n’est plus possible de parler d’art aujourd’hui sans invoquer la psychanalyse, qui a grandement permis à l’être humain de prendre conscience de lui-même et a constitué un tournant décisif dans la découverte des ténèbres intérieures de l’homme. En ce sens, qu’elle a établi clairement la relation entre la créativité esthétique et le refoulé dans l’inconscient. L’oeuvre artistique est la libération des aspirations refoulées qui ne sont pas réalisables de manière directes à cause des contraintes sociales et des mécanismes de censure. Sauf que la satisfaction de ces aspirations est accomplie de manière indirecte et acceptée par la société évitant à l’ego (conscience et sentiment) de culpabiliser le moi (l’ego supérieur), qui représente le contrôle de la société et de l’État. Cette analyse psychologique de l’art a fait non seulement comprendre à l’humanité la profondeur de l’art dans sa vie psychique mais aussi de son importance. Ceux qui cherchent à limiter le rôle de l’art en le soumettant à une censure politique, morale ou religieuse ne comprennent pas que l’art est là, par essence même, pour satisfaire le désir refoulé politiquement, moralement ou religieusement dans la réalité sociale, en le satisfaisant de manière sous une forme esthétique acceptable socialement. Il représente une sorte de compensation psychologique. C’est ainsi que nous y trouvons par exemple des sujets traitant du sexe qui sont acceptés même dans les milieux ruraux conservateurs lorsqu’ils sont exprimés artistiquement dans le chant, la danse, et les poèmes d’amour chantés au sein de la collectivité et parmi les familles.

L’interdiction du Rap, un grand fiasco

L’on dira que l’expression artistique du refoulé politique s’exerce indirectement et de manière symbolique en recourant à la métaphore, la parodie et autres suggestion pour éviter de le mentionner clairement. Nous, nous disons que personne n’a le droit d’imposer des méthodes et des formes de la créativité artistique à la jeunesse marocaine, car la nature même de l’art du « rap » à travers le monde est qu’il est « direct » (Daghri, comme on dit dans le dialecte marocain). Il a comme credo la franchise est rien que la franchise, et il n’est pas possible d’imposer aux jeunes des formules d’expression bien définies et des lignes rouges qu’ils ne doivent pas dépasser.

En ce qui concerne l’interdiction par le pouvoir de l’art du « rap » et sa suppression des programmes du ministère de la Culture c’est là le risque même, car l’art qui devient interdit dans un État devient le plus recherché par tous et devient le refuge de la société, comme il devient une marque de déshonore sur le front de l’État et se retourne à la fin contre le pouvoir.

Article19.ma

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