Par Dr Mohamed Chtatou

Quand Bouazizi, ce jeune marchand de rue tunisien, a été violemment harcelé par la police de son pays pour avoir fait des affaires sans licence, il s’est senti humilié dans sa virilité, son honneur karama, et sa citoyenneté par un régime répressif et, par conséquent, a versé du kérosène sur son corps et allumé une allumette pour mettre fin à sa vie misérable. Cette même allumette, qui mit fin à son existence, engendra, par la suite, un gigantesque rêve de bien-être pour le monde arabe : un rêve de démocratie et de libération du joug de la dictature, de l’humiliation et des traditions féodales.

Soulèvements à effet domino

Cet acte héroïque et altruiste annonçait le début d’une ère nouvelle dans la région arabe, appelée communément le Printemps arabe. En effet, l’allumette de Bouazizi a déclenché, aussi, et surtout, un soulèvement populaire en Tunisie, et sa forte vague à effet de Tsunami a, en un rien de temps,balayé le dictateur Ben Ali. Sans relâche, la flamme tunisienne du changement a été transmise à la jeunesse égyptienne qui, à travers les protestations, la confrontation directe avec la police et les sit-in sur la place Tahrir, ont fait tomber le régime répressif de Moubarak.

Dans un mouvement d’effet domino parfait, les révolutions arabes ont atteint le Yémen et le Bahreïn créant de nouvelles réalités politiques. Plus tard, la vague a submergé les régimes militaires les plus durs de la région : la Libye et la Syrie, où elles ontdéclenché des guerres civiles cruelles, toujours en cours dans ce dernier, faisant des milliers de victimes civiles et un exode incroyable de la population.

Dans ce sens, Sarah Fergonese, affiliée à l’École de Géographie, de la Terre et des Etudes Environnementales et de l’Institut pour le Conflit, la Coopération et la Sécurité à l’Université de Birmingham, a écrit dans Society & Space ce qui suit sur ces révoltes arabes :

« Les représentations du « Printemps arabe » comme une série de dominos balaient des liens plus complexes entre des événements impliquant des pays des deux côtés de la Méditerranée. Ceux-ci incluent des points communs de langage (indignation), des pratiques urbaines (campements, tentes et marches), et des buts (justice socio-politique :’aysh, Hurriya, ‘adala ijtima’iyya! Le pain, la liberté, la justice sociale!) étaient parmi les slogans des révolutionnaires égyptiens qui méritent une exploration plus poussée. Compliquer le domino à partir de points de vue multiples nous permet de comprendre le « printemps arabe » non pas commeune séquence de « pièces », des conteneurs délimités tombant les uns après les autres dans une région circonscrite, mais comme des réseaux inexplorés qui couvrent les frontières floues de la protestation et de la répression en Méditerranée et en Europe. Il y a une raison plus importante pour laquelle ces fils transnationaux inexplorés doivent être dissociés. La représentation fréquente des manifestations du Moyen-Orient – du moins au début – comme une «renaissance » arabe, un « réveil », un « moment de 1989 » vers la liberté, rappelle une attitude orientaliste et impérialiste qui « plie l’espace dans le temps » ( Agnew, 1998), reléguant quelques endroits aux étapes arriérées du jeu de la moralité de la démocratie. »

Et elle continue en affirmant, avec beaucoup de véhémence :

« Au lieu de cela, je veux attirer l’attention sur ces fils de mobilisation transnationaux et leur opposition à la répression transnationale dirigée par l’état. Ces géographies transnationales de la/l’(in) sécurité et de résistance des bouleversements actuels méritent d’être exposées afin de brouiller les frontières réelles et imaginaires entre un Arabe autoritaire et une Méditerranée européenne démocratique qui est toujours considérée comme acquise ».

Qu’est-ce qui a mené aux soulèvements ?

Depuis l’indépendance de la majorité des pays arabes, au milieu du siècle dernier, le peuple arabe était gouverné par trois types de régimes, de formatsdifférents, mais similaires en philosophie et en résultat :

1- Les monarchies pétrolières : autocratiques et tribales revendiquant la légitimité religieuse et offrant à la population des dons généreux, directs ou indirects. En effet, la plupart des dirigeants des États du Golfe, à la suite des soulèvementsarabes, ont généreusement offert de l’argent (direct cash hand-outs) à leurs peuples pour qu’il abandonnent toute velléité et instinct de changement, le cas échéant.

2- Les monarchies traditionnelles : Quant aux monarchies qui n’ont pas de pétrole, comme le Maroc et la Jordanie, pour éviter la colère populaire, elles ont initié, en principe, des processus de décentralisation du pouvoir, soit par des réformes constitutionnelles, soit par une gouvernance plus libérale, en apparence.

3- Des jeunes républiques qui ont adopté une théorie pompeuse de panarabisme et ont manifesté des tendances socialistes révolutionnaires, mais cultivé des régimes répressifs qui ont régné par les moyens de la corruption, du népotisme et de la cooptation, ainsi que l’intimidation et la terreur.

Ces trois formes de gouvernance ont gouverné la population à travers les schémas suivants :

– Maintenir l’analphabétisme endémique de la majorité de la population ;
– Encourager l’obéissance par des édits religieux ;
– Déclencher automatiquement une répression sévère des voix discordantes ;
– Garder un contrôle strict des médias ; et
– Utiliser les médias dans leur capacité subliminale pour un lavage de cerveau systématique des gouvernés et leur conditionnement dans l’amour de la stabilité, de la loi et de l’ordre, même si cela est réalisé de manière répressive.

Ces recettes ont fonctionné plus ou moins pendant plus d’un demi-siècle jusqu’à l’avènement de la révolution numérique qui a fait entrer l’Internet haut débit et la télévision haute résolution par satellite dans tous les foyers et, ainsi, a finalement brisé l’emprise de l’absolutisme. Grâce à la télévision, les gens ont fait connaissance avec d’autres cultures où l’individu était respecté et célébré et ont, alors,commencé à questionner leur culture politique sous toutes ses facettes et à lui retirer toute légitimité acquise au préalable de manière sournoise.

Révoltes arabes de 2011

Après cela, est venue la révolution numérique qui a donné au citoyen ordinaire le pouvoir ultime de critiquer, de tout remettre en question, mais surtout de communiquer judicieusement avec les autres de son espèce. Jusque-là, bien sûr, l’information était contrôlée par l’état, c’était la force ultime des régimes, plus puissante que la force brute. Les gouvernements l’ont utilisé pour faire subir un lavage de cerveau aux citoyens en leur faisant croire que l’état big brother est leur protecteur et que le chef zaim, bien-aimé est leur patriarche attentionné. En vérifiant diverses sources sur le net, en écoutant et en lisant de nombreux récits et articles, ils sont arrivés à la conclusion que le zaim en question était corrompu et oppressif. Donc par Internet ils ont organisé leur résistance, tranquillement, jusqu’à ce que Bouazizi a commis son acte de défiance et a lancé, de plus belle,les soulèvements arabes, d’ailleurs toujours en cours, aujourd’hui.

Cependant, ce qu’il y a d’ironique dans le Printemps arabe, c’est que les mêmes régimes très autocratiques, plutôt protégés par les États-Unis, comme le tunisien Ben Ali, le Saleh du Yémen et l’égyptien Moubarak, ont été boutés hors du pouvoir par des inventions américaines létales mais non meurtrières : l’Internet et ses médias sociaux affiliés tels que Facebook et Twitter ainsi que YouTube.

Primose Manfreda, écrivant dans Thought Co. Indique, avec force, que dix raisons ont conduit aux révolutions populaires arabes, celles-ci sont :

1- Jeunesse arabe : bombe à retardement démographique ;
2- Chômage ;
3- Dictatures vieillissantes ;
4- Corruption ;
5- Appel national du Printemps arabe ;
6- Révolte sans chef ;
7- Médias sociaux ;
8- Appel de ralliement de la mosquée ;
9- Répression ; et
10- Effet de Contagion.

Changement de régime, pas de changement, en perspective

Dans le passé, le changement de leader dans le monde arabe ne se produisit que par deux moyens :

1- Putsch : les militaires mécontents du zaïmrégnant, pour une raison ou une autre, décident de le remplacer et ainsi ils montent un coup d’état militaire et lui, sa famille et ses partisans sont soit emprisonnés dans un goulag du régime, soit littéralement liquidés pour faire place à une nouvelle équipe, pendant que les gens regardent désintéressés parce qu’ils savent que la répression continuera, comme toujours et il y aura aucun changement, en perspective ; et

2- La mort naturelle du zaim : le leader meurt, par vieillesse ou maladie, et le parti au pouvoir désigne son successeur en concertation avec l’armée.

Personne, dans ses rêves les plus fous, n’a jamais pensé que la jeunesse arabe, docile et émasculée,mènerait avec succès un soulèvement populaire, simplement parce que de tels événements étaient toujours écrasés dans le sang et dans un silence total. Cette fois, cependant, les choses étaient différentes, la jeunesse arabe avait une arme plus sophistiquée, à savoir des PC, des tablettes, des téléphones intelligents et l’Internet, et possédait aussi des ballesfigurativement mortelles : les réseaux sociaux et depuissants alliés, c’est-à-dire l’opinion internationale.

À cet égard, Philip N. Howard écrit dans Pacific Standard :

« Pendant les journées sombres des manifestations au Caire, une activiste a tweeté succinctement sur pourquoi les médias numériques étaient si importants pour l’organisation de l’agitation politique. « Nous utilisons Facebook pour planifier les manifestations, Twitter pour coordonner, et YouTube pour tout dire au monde », a-t-elle déclaré. Les manifestants reconnaissent ouvertement le rôle des médias numériques en tant qu’infrastructure fondamentale pour leur travail. Les anciens collaborateurs de Mouammar Kadhafi lui ont conseillé de présenter sa démission sur Twitter.

Pourtant, les médias numériques n’ont pas évincé Hosni Moubarak. Les Egyptiens engagés occupant les rues du Caire l’ont fait. Comme l’a dit Barack Obama, les téléphones mobiles et Internet ont été les médias par lesquels des appels à la liberté ont été lancés en cascade en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Tout comme la chute de Suharto en Indonésie est une histoire qui a impliqué l’utilisation créative des téléphones mobiles par des militants étudiants, les chutes de Zine El Abidine Ben Ali en Tunisie et de Moubarak en Egypte seront enregistrées comme un processus de mobilisation sociale sur Internet ».

La révolution numérique a permis à chaque jeune arabe d’être à la fois organisateur de réunions politiques et de manifestations et d’être aussi une agence de presse efficace et pleinement opérationnelle capable d’envoyer, dans le monde entier, des comptes rendus, des communiqués de presse et, le plus important, des vidéos et des images des faits, comme ils le sont vraiment, et non pas comme les dictatures les retoucheraient, pour mentirau monde.

Dictateurs arabes déchus ou malmenés

Pourquoi la jeunesse arabe s’est-elle rebellée ?

Les jeunes, dès le départ, ont été emprisonnés dans des systèmes traditionnels absurdes qui sont archaïques et injustes et, surtout, qui appartiennent au Moyen Age. Les systèmes sociétaux existants sont fondamentalement tribaux en essence, et patriarcaux dans leur organisation. Dans une tel système, l’individu n’a aucune existence, quelle qu’elle soit, il fait partie d’une famille élargie dirigée par un patriarche qui n’accepte pas la critique, la dissidence ou l’expression d’une opinion de quelque nature que ce soit. En tant que tel, le système politique est un miroir du système social : anti-démocratique et répressif. Ainsi, pour préserver ce mode de vie, les jeunes sont éduqués à l’obéissance et à l’allégeanceet emprisonnés à vie dans des tabous de deux sortes :

1-Les tabous sociaux :
Les sociétés arabes ont accédé au modernisme mais pas à la modernité. Ainsi les jeunes n’avaient pas le droit d’avoir des copines et de flirter avec elles publiquement, pas de sexe avant le mariage, pas d’expression d’autres identités sexuelles (LGBTQ) en dehors de l’hétérosexualité, respect total de l’ancienneté (respect of seniority), absence d’indépendance de pensée, imposition du système de consensus, non acceptation de critiques des établissements religieux ou politiques, manque deliberté pour les femmes, pire, les femmes sontconsidérées comme mineures toute leur vie et comme « meuble » qu’on peut déplacer avec aisance, etc.

2- Les tabous politiques :
Les jeunes doivent exprimer leur allégeance aux régimes répressifs et exalter leur bonté. On leur apprend à atténuer leur mécontentement, le cas échéant, et il leur est interdit d’exprimer des opinions discordantes de peur d’aller en prison ou d’être littéralement tué ou mutilé, en représailles. Ainsi, les régimes existants ont instillé la culture de la peur dans la jeunesse pour toute transgression des lignes rouges et ceux qui restent sages et se montrent obéissants, sont récompensés pour leur soumission, par contre, ceux qui se rebellent sont liquidés ou emprisonnés, pour donner l’exemple.

Est-ce que le Printemps arabe a vraiment échoué ?

Le printemps arabe n’a pas échoué, comme beaucoup de gens l’affirment, il s’est tout simplement essoufflé, dans sa première phase, pour deux raisons :

– Premièrement, les jeunes manquent d’expérience dans la gestion de la situation politique post-printemps arabe et, en tant que tels, ils ont été rapidement supplantés par les groupes islamistes enrégimentés et religieux, qui, à leur tour, sont en train de perdre le soutien et la sympathie des masses à cause de leur dur traitement de la vie quotidienne et de leur manque aberrant de programme économique et de clairvoyance politique ; et

– Deuxièmement, dans de nombreux cas, la mise en place de réformes, réelles ou fictive, a permis de désamorcer la situation temporairement, et après la grogne populaire a pris le dessus, de nouveau.

Au sujet de l’échec du Printemps arabe, Amanda Taub écrit dans Vox :

« La vérité est que tandis que les révolutionnaires étaient en fait très courageux et que les dictateurs étaient en fait très mauvais, la véritable histoire du Printemps arabe n’était pas celle d’individus héroïques ou méchants. Au contraire, c’était une histoire moins cinématographique – mais beaucoup plus importante – sur les dangers des dictatures fragiles et des institutions étatiques faibles.

Il s’avère que la transition démocratique ne concerne pas les personnes que vous pouvez renverser ou avec qui vous les remplacez. Il s’agit de savoir si ou comment vous pouvez changer le vaste réseau d’institutions sous cette personne.

Si vous ne faites pas fonctionner ces institutions – et souvent, par la conception délibérée du dictateur, vous ne pouvez tout simplement pas – alors votre révolution est condamnée. Peu importe combien de fois vous renverserez le dictateur, peu importe à quel point vos manifestants sont purs et bons, ce ne sera pas suffisant. C’est la vraie leçon du Printemps arabe – et c’est important justement parce que ce n’est pas aussi excitant ou émotionnellement satisfaisant que l’histoire du bien contre le mal que nous préférons raconter ».

Cependant, la jeunesse arabe a donné une seconde chance aux régimes existants, mais, hélas, la plupart d’entre eux l’ont gaspillée et ils ont aussi donné aux Islamistes une occasion en or de gouverner et de prouver qu’ils sont différents, mais leur attirance pour l’absolutisme religieux leur a fait perdre leur crédibilité aux yeux du public, et, par conséquent, ils ont été écartés, dans la plupart des cas.

Le message du Printemps arabe est passé, toutefois, à l’universalité en Espagne sur la place Puerta del Sol de Madrid, dans le soulèvement de la jeunesse ukrainienne contre des institutions antidémocratiques, la « Révolution des Parapluies » menée par la jeunesse de Hong Kong, rêvant d’une vraie démocratie pour leur région, et peut-être, plus tard dans le temps, pour toute la Chine communiste, etc.

Révoltes arabes 2019 : le Hirak algérien contre la dictature militaire

Pour conclure

Le Printemps arabe est bel et bien vivant, il se manifeste dans sa deuxième phase par le biais de du Hirak surnommé « Révolution du Sourire » contre la dictature militaire en Algérie et au Liban contre l’immobilisme politique et le confessionnalisme. Il a, aussi, balayé, avec succès, la dictature du GéneralBachir au Soudan, et sa prochaine manifestation dans le monde arabe ne fera pas que finir les systèmes politiques touchés par ses deux vagues, mais pourrait aussi faire des ravages dans les riches pays conservateurs du Golfe et atteindre l’Iran théocratique, où le terrain est fertile pour une révolution et un changement catégorique de régime.

Donc, tout régime antidémocratique est dûment averti de ce qui va arriver ultérieurement. Soit ils vont, apprendre la leçon, et initier le vrai changement ou se retrouver dans la poubelle de l’histoire.
Salut à bon entendeur

Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed CHTATOU sur Twitter : @Ayurinu

Le grand dilemme de l’humanité

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